19 décembre 2025 5 19 /12 /décembre /2025 03:35

De Bi Gan (Chine 2024)

 

avec Jackson Yee Shu Qi, Mark Chao, Li Gengxi, Chen Yongzhong

 

Cannes 2025 Compétition Prix spécial 

Dans un monde où les humains ne savent plus rêver , un homme perd pied et ne distingue plus la réalité de l'illusion. Seule une femme voit clair en lui.  Elle parvient à pénétrer ses rêves en quête de la vérité.

Résurrection

Comme le rêve, le cinéma n’est pas fait pour sauver le monde mais pour le rendre plus beau  (Bi Gan)

Un film odyssée Et quand bien même il déplairait à certains spectateurs,  décidés à le bouder, force est de reconnaître cette ambition -folle unique et inventive- de traverser tout un siècle de cinéma, en adoptant son évolution tout en exploitant différents genres.

Le film se déploie en 6 fragments, depuis le cinéma muet et expressionniste, ce n’est pas un continuum, plutôt la  "somme" de plusieurs films où le rêvoleur (Jackson Yee) va jouer successivement l’assassin, le voleur, l’escroc et l’amoureux romantique ; où chaque fragment sera pénétré par un "sens" - la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher, que réunit la "pensée" dans l’épilogue. Où les décors sont construits comme des espaces mentaux (à la frontière du réel et du rêve comme chez Borges ?). Où tous les formats (de l’image carrée au scope), tous les supports (vidéo, pellicule), et presque tous les genres (dont le polar, le film de vampires, et de fantômes…) sont convoqués plaçant le spectateur non devant une histoire, mais dans un rêve devenu orphelin de son rêveur."

Reprenons. Nous sommes projetés dans un futur plus ou moins proche où « rêver » est interdit. (cf le synopsis)  … C’est le prologue; dont le traitement formel renvoie aux caractéristiques du cinéma muet et expressionniste. L'homme/ cinéma vit meurt ressuscite d’un fragment à l’autre, traverse les strates temporelles du XX° siècle soit tout autant l’histoire du 7ème art que celle de la Chine (la censure a failli interdire la projection du film  à Cannes à cause de l’incertitude du statut de cette Autre rêvoleuse ou infiltrée ? …de celui de tous les « rêvoleurs » qui préfèrent leurs  propres visions  à l’uniformisation quitte à survivre dans la clandestinité…)

On pourra être séduit par l’abondance des références, ( elles pullulent !!!),  par le visuel composite et la bande-son composite elle aussi   -Chopin semble faire bon ménage avec des groupes norvégien ou français. On  pourra préférer le deuxième fragment traité sur le mode surréaliste (la démultiplication des images ou illusions, en kaléidoscope) ou encore le 5ème la course effrénée dans l’opacité nocturne et son labyrinthe de ruelles, se " poser" momentanément avec une gamine subornée (en 4) … dont le "flair" est subordonné à l’arnaque. Le tout dernier plan de l’épilogue (salle de cinéma de cire où les fantômes de spectateurs vont s’évanouissant) est-il un clin d’œil ironique ? une pirouette ?

Quoi qu’il en soit l’homme-cinéma fabriqué par le jeune réalisateur chinois est un bel hommage au 7ème art

Raison suffisante pour ne pas rater ce film exigeant et fascinant

 

Colette Lallement-Duchoze

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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 07:38

De Hlynur Pälmason (Islande 2024)

 

avec Saga Garðarsdóttir, (Anna) Sverrir Gudnason, (Magnus)  Ída Mekkín Hlynsdóttir, (Ida) Þorgils Hlynsson (Þotgils) Grímur Hlynsson (Grimur) Ingvar Eggert Sigurôsson (Palmi)

Musique : Harry Hunt

Festival de Cannes 2025 : sélection officielle, Cannes Première

Palme Dog

Anna en pleine séparation, est en quête de sens. Son cheminement se juxtapose à celui de Magnus, son ex-conjoint, le père de ses trois enfants. Ce derner a du mal à comprendre ses  propres sentiments

L'amour qu'il nous reste

Un toit qui s’ébranle avant d’être arraché -un temps suspendu entre ciel et terre - d’emblée s’impose la métaphore de la « dislocation » Car il s’agit bien de l’usure du couple dans ce quatrième long métrage de l’Islandais, Hlynur Pälmason plasticien de formation…Tout comme sur le plan formel le cinéaste a opté pour une forme de fragmentation : suite d’images  dont certaines oniriques fantastiques prolongent "comme allant de soi’" celles (plus carte postale) des paysages islandais, en changeant d’ailleurs de format d’image.

Chapitré en saisons l’amour qu’il nous reste s’étale sur un an -Voyez l’épouvantail se parer des couleurs ancrées dans la saisonnalité tout comme le passage du vert à l’ocre mordoré, du roux au blanc neigeux scande la narration. Voici Anna la mère l’épouse mais surtout l’artiste -d’immenses toiles (celles du cinéaste d’ailleurs) qu’elle « souille » de rouille par des plaques métalliques ; la scène qui l’oppose au galeriste suédois vaut son pesant de "mansplaining". Voici Magnus (dit Maggi) le père souvent absent -il travaille sur un chalutier (la décomposition en gros plans de tous les mécanismes  du bateau a la beauté de l’art brut). Un couple « séparé » à défaut d’être divorcé. Les trois enfants (des jumeaux et une fille) partagent repas (en présence du grand-père éleveur de brebis interprété par Ingvar Eggert Sigurôsson  le personnage principal d’Un Jour si blanc) ils s’exercent aux jeux de tirs à l’arc (attention à la flèche mortifère ( ?)  regardent alanguis sur un canapé un programme TV glissent sur la mare gelée, etc.  Panda (palme Dog à Cannes)  fait partie intégrante de cette famille. Des  "petits riens" qui constituent une existence. Apparente banalité ? …

Très vite le quotidien (du moins l’image censée l’illustrer) se métamorphose par l’insert de digressions ou l’intrusion de l’étrange. Parfois grâce à l’humour du cinéaste regardeur (lors d’un pique-nique le mari allongé, le visage sous la robe d’Anna, voit sa petite culotte, et celle-ci se transfigure en astre illuminant tout l’écran ; le documentaire sur des baleines que regardent les enfants met en avant la taille du sexe des mâles plus de 3m !!!) Mais plus on avance dans la narration, plus le réalisateur introduit onirisme et fantastique parfois cauchemardesque.  Ainsi le mari sera « puni » pour avoir tué le coq (après la semonce de sa fille dans la voiture, Magnus dans son « rêve » est tué par le volatile /dinosaure) Le plus évident est le rôle joué par l’épouvantail au casque médiéval ; si la récurrence du plan a une fonction narrative, le « réveil » du pantin peut surprendre … Or un extrait de L’étrange créature du lac noir qu’à un moment sur le bateau est censé visionner Magnus sur l’écran de son ordinateur avant de s’écrouler de …fatigue n’apporte-t-il pas une explication ?? Ici un réel déréglé (sous les eaux dormantes, présence d’un monstre) et là un couple en rupture ; dans les deux cas une forme d’anomalie de dérégulation. La nature figée en des paysages somptueux peut être explosive, tout comme les vagues et leur déferlement…

Magnus chavire sur les flots – un « océan de solitude » -image galvaudée certes mais qui ici joue sur les sens propre et figuré- un cri primal une imploration « pardon »  

Un film déroutant à ne pas manquer

 

Colette Lallement-Duchoze

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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 06:46

D'Anna Cazenave Cambet (2024)

 

Avec  Vicky Krieps (Clémence Delcourt) Antoine Reinartz (Laurent Levêque) Vigo Ferreira-Redier (Paul Levêque) Monia Chokri (Sarah) Aurélia Petit (directrice de la médiation) Feodor Atkine (le père de Clémence)

 

Festival  de Cannes 2025 Un Certain Regard

Une fin d’été, Clémence annonce à son ex-mari qu’elle a des histoires d’amour avec des femmes. Sa vie bascule lorsqu'il lui retire la garde de son fils. Clémence va devoir lutter pour rester mère, femme, libre.

Love me tender

Une femme qui rompt avec son milieu bourgeois d’origine, avec sa fonction d’avocate, pour devenir écrivaine ; une femme qui revendique sa liberté (en l’occurrence ses choix sexuels, elle aime désormais les femmes) et qui, mère aimante, se voit refuser non seulement la garde de son enfant mais aussi les droits de visite, son dilemme et l’homophobie ambiante (qui sévit dans les milieux bobos…) oui tout cela aurait dû entraîner sinon l’adhésion du moins l’empathie. Or si la prestation de Vicky Krieps est exemplaire, si Antoine Reinartz -avocat sans pitié dans Anatomie d’une chute  joue ici avec brio le salaud manipulateur accusant Clémence de pédophilie-,  le film (librement adapté du roman de Constance Debré 2020) souffre de longueurs et de certains choix formels

Certes l’étirement temporel se prête à l’alternance entre ellipses, passages plus introspectifs, séquences à bicyclette, natation, scènes de retrouvailles enfermées dans un dedans, etc.. mais le côté didactique explicatif -d’autant qu’il est comme dupliqué par son illustration à l’écran quand il ne joue pas le rôle d’antiphrase  -a tendance à sacrifier la suggestion au profit d’une volonté démonstrative -typique d’ailleurs des films dits à thèse (ce qu’accentue le huis clos des face à face où les protagonistes représentant de la « justice » ont la fâcheuse tendance à  "réciter") … Là où on aurait apprécié des non-dits on est saturé de …Et l’étirement du temps qui s’inscrit dans la douleur de l’attente aurait dû propulser le spectateur dans l’insupportable (Clémence rappelle le nombre de jours puis de semaines puis de mois d’absence, de dépossession)  Il n’en est rien… Idem pour la redondance de certaines situations (étreintes mère fils, étreintes entre femmes, relations père fille) Ces étreintes ces connivences, sources naturelles d’empathie sont pourtant loin d’être convaincantes (ou alors s’agirait-il de distanciation ???)

D’autres choix formels apparemment judicieux se heurtent en fait à une redoutable "immanence"  qui les fait voler en éclats. Ainsi la scène d’ouverture une piscine avec son jeu de lignes, de démarcations, ses couloirs de nage aurait dû encoder le film moins par l’exercice physique imposé -même si sa récurrence obéit à une discipline qui rythmera l’itinéraire de Clémence -que par l’emprisonnement qu'il  "symbolise"  ne serait-ce que par ses délimitations spatiales (quand Paul demandera à sa mère sous l’œil bienveillant des deux préposées à la médiation qu’est-ce qu’on ferait si on était dehors  le dedans de la prison –  forme d’incarcération imposée- n’est pas palpable…) – Idem pour les balades à vélo censées baliser l’itinéraire entre deux pôles "attractifs" ; et que dire de ces ambiances feutrées, pénombre quasi crépusculaire des attouchements ?

Reste le choix final (même si les images restent en deçà des extraits du roman -lus en voix off- extraits trop nombreux d’ailleurs, tant est patente la dissonance entre l’écriture et son illustration). Un choix qui ne saurait être celui d’une reddition (comme dans une guerre d’usure) mais celui d’une émancipation Oui Clémence s’affranchit définitivement de tous les stéréotypes concernant le rôle de la  "mère"  (imposés par des millénaires de patriarcat… et dont Laurent serait encore l’incarnation)

Cela étant, on reste  "globalement " dubitatif

 

Colette Lallement-Duchoze

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15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 10:40

De Julia Kowalski (France 2024)

 

avec Maria Wróbel (Nawojka), Roxane Mesquida (Sandra), Wojciech Skibiński (Henryk), Kuba Dyniewicz (Bogdan), Przemysław Przestrzelski (Tomek), Raphaël Thiéry (Badel), Jean-Baptiste Durand (Franck), Eva Lallier Juan (Alice) Laurence Côte

 

Festival de Cannes 2025 Quinzaine des Cinéastes

Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel 2025 : Compétition Internationale - Mention du jury

La jeune Nawojka, qui vit avec son père et ses frères dans la ferme familiale, cache un terrible secret : un pouvoir monstrueux, qu'elle pense hérité de sa défunte mère, s'éveille chaque fois qu'elle éprouve du désir. Lorsque Sandra, une femme libre et sulfureuse originaire du coin, revient au village, Nawojka est fascinée et ses pouvoirs se manifestent sans qu’elle ne puisse plus rien contrôler

Que ma volonté soit faite

L’écran est noir mais on entend une grande inspiration tel un halètement. D’emblée le spectateur est intrigué :Obscurité (celle qui préfigure toutes les zones d’ombre ?). Un chalumeau qui s’allume (jeux de clair-obscur propices aux rituels ?) Puis, alors que défile le générique voici en quelques plans toute la rudesse de la ruralité mise en exergue.

La dualité sera au cœur de ce film - dichotomie ou dialectique pour le fond, oscillation entre réalisme naturalisme crus et surréalisme fantastique glissant vers l’horreur pour la forme. Le feu -dont la récurrence s’apparenterait à un leitmotiv- est décliné dans sa polysémie mais surtout dans son ambivalence : dévastation et purification Les personnages ? Dans cette famille d' émigrés Polonais : voici le père aimant mais qui « freine » l’émancipation de sa fille ; deux fils rustres machos odieux mais animés par une fureur vengeresse quand on  "blesse" leur sœur Nawojka. Elle-même dispensant ses caresses félines, ses œillades ses prières ses implorations mais régulièrement sujette à une cruelle métamorphose - distorsions convulsives du visage et du corps dévasté par un trop plein de désir, L’actrice Maria Wröbel est surprenante dans ces séquences de  "possession"

Nous voici propulsé avec elle dans un univers fantastique qui mêle onirisme et horreur. Des masses visqueuses au confluent du liquide et du solide dégoulinent en anamorphoses, se parant de l'incandescence du feu, elles envahissent le réel qui s’évanouit en filigrane - et la musique de Daniel Kowalski le frère de la cinéaste, accentue ce phénomène : Nawojka possédée par ce qu'elle croit être le Mal -que lui aurait légué sa mère - peut commettre l’irréparable. La "venue" (plutôt la réapparition) de Sandra (étonnante Roxane Mesquida en blonde décolorée) va  "cristalliser"  les attentes et les désirs ; elle qui porte déjà les stigmates du "sacrifice"  sera le bouc émissaire. Ange salvateur -pour Nawojka-?  ange exterminateur?   c'est le credo des villageois. La forêt, la nuit, la boue, le feu, les animaux insidieusement malades (ah cette façon de les filmer en très gros plans comme pour expurger le Mal qui les dévore avant leur effondrement) tout participe de cette atmosphère étouffante jusqu’à l’épouvante (parfois)

La longue séquence du banquet de mariage restera dans les annales (discours du père interrompu par les paysans autochtones avinés, humiliations racistes, virées avec tentatives de viol sur la personne de Sandra, éprouvante chasse à la biche….. ) Mais aussi la dernière séquence où la jeune fille nue - couverte de boue- traverse le village ébahi ; renaissant de ses  "cendres" elle s’est débarrassée de tous les oripeaux, entraves à son émancipation.

Car le film est sans conteste le récit d’une émancipation. Ce qu’affirmait d’ailleurs la réalisatrice présente samedi 13 à l’Omnia, réalisatrice qui revendiquait en outre ses accointances avec Mandico (explosion des couleurs des sensations et des sons dans un univers fantasmagorique du cru  -celui de la dévoration par exemple)

La pellicule de 16 mm confère un relief très particulier à l’image, comme l’a expliqué le directeur de la photographie Simon Beaufils présent lui aussi lors du débat qui a suivi la projection. La matière est mieux capturée dans tous ses tons.

Un film à ne pas manquer !

 

Colette Lallement-Duchoze**

 

 

PS le film a été tourné dans une exploitation de vaches laitières en Vendée et la complicité des agriculteurs aura transformé la ferme en « studio à ciel ouvert »

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12 décembre 2025 5 12 /12 /décembre /2025 04:34

De Benoît Delépine  (France 2024) 

 

Avec Samir Guesmi (Darius) Olivier Rabourdin (Philippe Ripauillac) Solène Rigot (Coli) Patrick Bouchitey (le poète) Pierre Lottin (un garde du corps) Jonas Dinal (Teger King) Yolande Moreau (voix)

 

Musique de Sébastien Tellier 

Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF) Belgique, 2025 Compétition officielle

De l’aéroport de Beauvais à La Défense, accompagné de sa valise à roulettes, Darius traverse à pied campagnes et banlieues pour mener à bien, et sans empreinte carbone, une mystérieuse mission...

Animal Totem

Ce qui frappe d’emblée c’est le format de l’image, un format scope étiré au maximum- Animascope dit le cinéaste. Car dans ce road movie à pied qui conduit Darius, en costume cravate, menotté à sa valise à roulettes, de l’aéroport de Beauvais à La Défense, la faune va jouer un rôle majeur. L’œil du regardeur se doit de la capturer avec une rétine de prédateur, la plus large possible, grâce au vrai cinémascope anamorphosé Chenille, chouette, abeille, rapace, poissons rouges limace cerf, libellule, martin-pêcheur, grillon, araignée, effraie…animaux et insectes sont là, bien présents, eux les « invisibles » des  décors  habituels, ils font partie intégrante de notre écosystème, ils regardent l’univers de l’homme (arrêt sur image)  -certains insectes et rongeurs sont myopes, la mouche voit le monde au ralenti, l’aigle a une vision panoramique bien plus développée que l’homme… Darius adopte leur point de vue prolongeant en cela le regard de B Delépine et celui du chef op animalier Thomas Labourasse qui les filme plein cadre (lors d’échanges avec le marcheur Votre malice et votre art de la dissimulation sont un modèle pour moi. Bon appétit, maître ! », conversation avec un renard) ou par des plans dits subjectifs qu’accompagne la bande son de leur « langage» (ou la musique de Sébastien Tellier) ; une caméra à même le sol et voici l’humus capté dans sa biodiversité (son odeur et sa vie grouillante) Approche sensorielle toute en délicatesse!

Format dédié aux « animaux » donc ; format qui en isolant l’homme à la valise dans la vastitude des champs crée de surprenantes échelles et proportions. Le très grand Samir Guesmi (choisi par le cinéaste car il est beau comme un James Bond mâtiné de Monsieur Hulot") peut ainsi être rapetissé alors que ses  "compagnons" de voyage (dont une limace  captive dans la valise avant d'être rendue à son environnement) seront  agrandis.

Le format choisi autorise aussi certaines audaces (cf l’étrange arrivée de la voiture de police municipale, sa signalisation lumineuse  est comme la prédelle d’un retable, cf aussi le landau qui reposait sur le toit d’une voiture puis capturé emporté par les griffes d’un rapace ; ou encore la séquence dans le bar et l’apothéose des  "coups de billard").

De champs pollués (gros plan sur un bidon de pesticides…) en zones pavillonnaires désertées, d’échangeurs en départementales, de sous-bois en cités, Darius rencontre aussi des humains (mention spéciale à Patrick Bouchitey en poète qui voit l'au-delà du visible et entend le langage des choses muettes) A chaque  "rencontre"  le cinéaste  exploite des clichés (cf le gendarme zélé, la vieille femme solitaire épiant derrière son rideau, le chasseur en tenue de camouflage, la jeune écolo …assez escroc). Et ce, avant l’ultime rendez-vous avec Philippe Ripauillac (Olivier Rabourdin) un mégalosaure à la fois président de Totem Energie --sans vergogne il va  implanter une nouvelle usine, mortifère pour l’écosystème-, et chasseur invétéré, sadique (cf la collection de trophées de cervidés  dans le sous-sol de son immense château à Saint Germain, un sanctuaire …)

Animal totem a les allures d’une fable antispéciste, écologique, à l’humour décalé - cette forme d'humour et la dénonciation du capitalisme outrancier sont la "marque" du tandem Benoît Delépine/ Gustave Kervern, d’ailleurs. Réalisé en solo, ce film s'inspire  " d’un combat écologique contre une usine d’enrobage de goudron qui devait s’installer dans la région de Nantes" où vit précisément B Delépine. Après une mobilisation, le projet a été annulé Le CNC a refusé une avance sur recettes ?  C’est que le cinéaste "voulait marquer les esprits sans prendre de gants"  (l’énigmatique et débonnaire Darius avec sa valise gadgets -à la James Bond- va se révéler un redoutable militant, face aux pollueurs tueurs, .... impunis ….)

Un plaidoyer pour la sauvegarde de notre écosystème, à la fois poétique et audacieux où l’humour décalé se marie aux outrances, à la fantaisie et à l’absurde

Une invitation à voir le monde autrement,  à ne pas manquer !!

 

Colette Lallement-Duchoze

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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 13:34

De Yorgos Lanthimos (Grèce  G-B 2024)

 

avec Emma Stone (Michelle Fuller) Jesse Piemons (Teddy Gatz) Aidan Delbis (Don) Stavros Kalkias (Casey) 

 

Musique Jerskin Fendrix

 

remake  du film sud-coréen Save the Green Planet! de Jang Joon-hwan sorti en 2003.

 

Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2025

Deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot enlèvent la PDG d’une grande compagnie pharmaceutique, convaincus qu’elle est en réalité une extraterrestre dont la mission est de détruire la planète Terre.

Bugonia

Le film est encadré par les gros plans sur des fleurs que s’en viennent butiner des abeilles mais alors que dans le prologue cette activité est commentée par une voix off (impact de l'espèce humaine sur la nature, pesticides risquant d’anéantir à jamais la force vitale de la pollinisation), à la toute fin nous n’entendrons que le bourdonnement des insectes… La voix humaine s’est tue…juste après un twist inattendu.. Comment en est-on arrivé là ? C’est tout l’enjeu de ce film aux allures de dystopie, de fable apocalyptique, de comédie socio-politique acerbe qui mêle (avec outrance parfois) gore humour noir et complotisme

Le montage parallèle et alterné du prologue au rythme rapide sert à contextualiser. Voici deux cousins Teddy exalté versé dans un complotisme vengeur, et Don suiveur un tantinet benêt. Voici Michelle Fuller la PDG redoutable d’un groupe pharmaceutique. En quelques traits incisifs voici deux tendances, deux modes de vie et de pensée. On séquestre la PDG, on suppute qu’elle est extraterrestre œuvrant à la perte de l’humanité…. (la séquence du kidnapping restera dans les annales…) Le titre (à prendre dans son sens étymologique de rite sacrificiel à l’antique) s’impose à l’écran tel un couperet, ce qu’accentue la musique. Dès lors dans le huis clos de la maison familiale de Teddy, le film va s’éployer en différents mouvements signalés par les indications temporelles:  soit les 3 jours qui précèdent l’éclipse de la lune (cette fameuse nuit  avec la visite programmée  de l’empereur de la galaxie d’Andromède race extraterrestre supérieure  qui régente(rait) la planète Terre.).

Dans le premier, l’affrontement verbal (abus du champ contre-champ) se double de "tortures"  préventives et le sous-sol est comme la caisse de résonance de nos sociétés (surtout celle des complotistes trumpistes). La tension va croissant -avec toutefois des "pauses" comme tremplins ou des  "revirements" …invraisemblables- ; les personnages étant censés incarner les "pôles extrêmes" - identifiés par des  classes sociales bien définies - qui gangrènent nos sociétés et qui par leur incommunicabilité vont entraîner la Terre à sa propre perte…encore que l’ordre suprême de  l'extinction soit donné par … (ne pas spoiler)

Platitudes énoncées avec le sérieux du locuteur convaincu, tortures avec giclement d’hémoglobine, intrusion de l’autre (pouvoir de la police plus qu’égratigné) corps violentés (rappelons que les deux complotistes sont  "castrés" suite à une injection ; celui d’Emma Stone cheveux rasés membres entravés ou sanguinolents mais au regard émeraudesi troublant et subjuguant…Avant un retournement (grotesque pour certains mais qui donnerait raison à Teddy ??? ) Oui tout cela peut justifier la déception de qui comprend qu’il a été dupé   in fine...ne serait-ce que par par le dynamitage des prémisses…

Et pourtant ! à partir du rite sacrificiel antique considérant que d’une charogne bovine naîtraient des abeilles, Lanthimos propose son propre Bugonia fait de soubresauts (tant au niveau formel qu’idéologique) pervers certes mais ô combien salvateurs !! Ce que confirme(rait) d’ailleurs l’avant-dernière séquence - succession de plans fixes sur les humains endormis, déréalisés, morts…. Définitivement ?

Good luck, Babe (au volant de sa voiture, avant le kidnapping, Emma Stone, écoutait et accompagnait Chappell Roan, de ses mimiques déconcertantes)

A voir 

 

Colette Lallement-Duchoze

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9 décembre 2025 2 09 /12 /décembre /2025 07:25

De Mario Martone (Italie 2024)

 

avec Valeria Golino (Goliarda Sapienza) Matilda de Angelis (Roberta) Corrado Fortuna (Angelo Pellegrino)

 

Présenté en Compétition Festival Cannes 2025

 Rome, années 1980. Goliarda Sapienza travaille depuis dix ans sur ce qui sera son chef-d’œuvre "L’Art de la joie". Mais son manuscrit est rejeté par toutes les maisons d’édition. Désespérée, Sapienza commet un vol qui lui coûte sa réputation et sa position sociale. Incarcérée dans la plus grande prison pour femmes d’Italie, elle va y rencontrer voleuses, junkies, prostituées mais aussi des politiques. Après sa libération, elle continue à rencontrer ces femmes et développe avec l’une d’entre elle une relation qui lui redonnera le désir de vivre et d’écrire.

Fuori

Le film est encadré par des informations sur la vie et l’œuvre de Goliarda Sapienza (1924-1996): Ce qu’elle fut, ce qu’elle a subi avant le séjour en prison ( vol de bijoux, "justifié"  par la nécessité d’éditer ce qui deviendra son chef d’œuvre  "l’art de la joie"  écrit entre 1967 et 1976 …) c’est le générique d’ouverture Et  alors que défile le générique de fin voici une archive où nous voyons la romancière proclamer avec conviction Mais la prison, c’est comme dehors. »

Archive qui explicite comme a posteriori le choix du réalisateur (fuori, dehors) Mario Martone s’inspire en effet du récit autobiographique L’Università di Rebibbia : l’incarcération d’un mois et demi dans la prison romaine pour femmes, la métamorphose d’un regard sur les femmes les détenues en particulier, la découverte de la « sororité » et le pouvoir  cathartique de l’écriture

Nous sommes en 1980. Les tout premiers plans (ambiance glauque vert plomb et bande son) sont l’illustration des humiliations infligées à Goliarda Sapienza (étonnante Valeria Golino ) entraînée dans les couloirs de la prison (nudité fouille). Le plan suivant nous transporte dans son appartement : elle répond à l’appel téléphonique de Roberta. Le film oscillera constamment entre flashback (la prison, et ce qui a précédé) et moment présent (soit après la sortie de prison). Deux dimensions temporelles donc,  elles-mêmes fragmentées dans cet éclatement chronologique. Or cette profusion de retours en arrière et de prolepses complexifie inutilement le scénario et en altère la richesse (quid des problèmes de censure ? quid de l’authenticité de l’écriture ? voir Valeria Golino griffonner quelques mots dans un carnet ou une feuille de manuscrit envahir l’écran n’est pas l’approche idéale   ) . Reste la dialectique du "dehors"  et du "dedans" d’ordre spatial; le tout (singularité de ce long métrage) plaçant délibérément Goliarda soit en surplomb (à l’instar du cinéaste lui-même) soit à distance (ironique ?) du moins en retrait (ses rires nerveux, son  flegme apparent, gage  de bienveillance,  jugés suspects provoquent du moins dans un premier temps sa mise à l’écart par les autres codétenues ; en écho voir les  " reproches" formulés par Roberta et son plaisir presque sado-maso à conspuer celle dont elle est réellement  "amoureuse", persuadée commettre un inceste…). Mais là encore l’introspection attendue fait défaut (à moins que cela réponde à un choix délibéré) ou bien quand elle est censée "surgir" (visage regard gestes) elle affleure, reste en surface

Les chansons, les bouffées de rires partagés, la connivence sororale,  l’humour,   la récurrence de certaines scènes et cette touffeur estivale qui scandent le récit ne suffisent pas à dépasser l’académisme  de façade (ô combien frileux  malgré les méandres des allers et retours incessants!) -en flagrante contradiction d’ailleurs avec le  "personnage"-.

Dommage!

 

Colette Lallement-Duchoze

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 08:02

De Sven Bresser (Pays Bas, Belgique 2024)

 

Avec Gerrit Knobbe (Johan) Lois Reinders (Dana) Mirthe Labree (Aafke) Cor Hendriksen (Morris) Anna Loeffen (Aleida)

 

Semaine de la Critique Cannes 2025

Lorsqu’il découvre le corps sans vie d’une jeune fille sur ses terres, Johan, fermier solitaire, est submergé par un étrange sentiment. Alors qu’il s’occupe de sa petite-fille, il se lance à la recherche de la vérité, déterminé à faire la lumière sur ce drame. Mais le mal se cache parfois derrière les apparences les plus ordinaires...

Reedland

Ecran noir ; le son supplée à l’image. Puis s’impose un long plan fixe sur un immense champ de roseaux (reedland, roselière) - format scope et répartition dans l’espace selon la règle d’or- le spectateur est d’emblée transporté vers un "ailleurs"  insoupçonné avant qu’il n’en pénètre les arcanes. (On sait que d’un plan fixe prolongé peut surgir l’étrange). Puis on découvre un personnage qui de ses mains calleuses (énormes et minuscules à la fois) coupe les roseaux, les pieds barbotant dans l’eau du marais…avant de les brûler, au crépuscule ; à la toute fin nous le verrons accomplir les mêmes gestes et pourtant quelque chose d’insolite (atmosphérique aussi) a définitivement changé…

C’est ce cheminement que va illustrer ce premier long métrage à la mise en scène rigoureuse, aux  qualités formelles indéniables  (cadrage lumière, fixité et duplication, etc  )  et où le piège, tentation du polar, est déjoué au profit d’une exploration de l’intériorité. Intériorité souvent suggérée, parfois mise à nu, en harmonie d’ailleurs avec les éléments naturels, authentiques personnages devenus. La nature ? Celle de Bruno Dumont (d’un point de vue formel) ? Ou plutôt celle de  paysage coupable concept emprunté au poète, peintre  et sculpteur néerlandais Armando (Herman Dirk van Dodeweerd) ? ou les deux ?

La découverte du cadavre d’une jeune fille abusée sexuellement, r-éveille des pulsions de "prédateur" chez ce solitaire au regard d’acier, au mutisme minéral, aux gestes répétitifs comme ritualisés, Le film suggère son combat intérieur entre le besoin irrépressible de "justice" au point de vouloir "démasquer"  lui-même le "vrai" meurtrier et le désir "coupable"  de violence sexuelle, la voisine encore adolescente étant la proie idéale…Reedland s’interroge sur la contamination de la violence Comment un meurtre peut pénétrer corps et âme;  Comment n’importe quel individu peut être hanté par des pulsions effrayantes (la scène où l’adolescente chante seule sur scène sous le regard plus ou moins lubrique des spectateurs jeunes et plus âgés est éloquente…) Violence insidieuse. Celle qui s’ajoute à la misère sexuelle et sociale, dans un monde rural enclin au repli identitaire, à la xénophobie (cf la réunion, ou les bribes de conversation entre agriculteurs)

On pourra toujours critiquer un symbolisme appuyé (l’opposition entre le blanc du cheval et le noir huileux découvert dans l’eau, la contamination du mal et la pierre noire) les analogies "faciles" entre la thématique du spectacle de fin d’année ( dans lequel joue Dana sa petite fille) et celle plus globale du film lui-même, les outrances de la "transe"  à la fois burlesque et hallucinée du lave-linge, la recherche esthétisante (quand l’écran est envahi par l’incandescence du brasier ou par un ciel tourmenté que lacère la musique illustrative de Lyckle de Jong et Mitchel van Dinther) 

Certes (encore que..)  Quoi qu'il en soit, Sven Bresser aura exploré ce qu’il appelle l’espace entre lumière et noirceur. Une exploration  aussi troublante qu’efficace -servie par le jeu de Gerrit Knobbe (véritable paysan coupeur de roseaux) 

Un film qui se regarde comme on écoute de la musiqueC’est-à-dire, plus que pour son sens, pour les remous qu’il produit à la surface de notre conscience. Ce  commentaire d’Hamaguchi sur son propre film "Le Mal n’existe pas" , ne peut-on pas l’appliquer à celui de Sven Bresser ? (film dédié à celle qui lui a fait découvrir les roselières, sa mère)

 

Colette Lallement-Duchoze

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2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 17:56

De Kaouther Ben Hania (Tunisie France 2024)

 

Avec Saja Kilan  (Rana Hassan Faqih) Motaz Malhees (Omar A Alqam) Amer Hlehel (Mahdi M Aljamal) Clara Khoury (Nisreen Jeries Qawas

 

Lion d’argent, Grand prix du jury à la Mostra de Venise 2025 (ovation de 24’) et prix ARCA CinemaGiovani

Prix du public Festival international du film de San Sebastien 2025

Grand prix du meilleur film Festival de Gand 2025

Prix du jury festival international du film de Chicago 2025

29 janvier 2024. Les bénévoles du Croissant-Rouge reçoivent un appel d'urgence. Une fillette de six ans est piégée dans une voiture sous les tirs à Gaza et implore qu'on vienne la secourir. Tout en essayant de la garder en ligne, ils font tout leur possible pour lui envoyer une ambulance. Elle s'appelait Hind Rajab.

La voix de Hind Rajab

 J’ai si peur, s’il vous plaît, venez ! 

Une voix, celle de Hind Rajab.

Une voix. Un nom. 

Comme un écho aux milliers d’enfants palestiniens tués dans l’ANONYMAT ?

Oui ! la mère de Hind Rajab a donné son accord à la réalisatrice tunisienne pour qu’elle utilise la voix de sa fille

, 60, 120 et .... 180 ; c'est le nombre de "minutes"  qu’Omar inscrit sur la vitre dans le bureau du Croissant Rouge palestinien  C’est le TEMPS que la gamine de 6 ans, suffoquant de terreur, coincée dans la voiture où gisent les cadavres de ses proches, aura dû attendre avant que … (la voiture de son oncle et sa tante, qui tentaient de fuir le quartier gazaoui de Tel al-Hawa, a été visée par un tir de tank israélien ; seule survivante, elle sera tuée trois heures plus tard par l’armée israélienne, tout comme les ambulanciers partis la secourir…)

S’interroger sur la légitimité d’un genre hybride (un document sonore bien réel intégré dans une fiction celle de la reconstitution des faits,  interprétée par des acteurs), s'interroger sur ses limites, son artificialité émotionnelle est tout simplement hors de propos  voire indécent -Car précisément la dramatisation et les effets éventuels de suspense alors que l’on connaît l’issue …font partie intégrante du dispositif choisi… Dispositif dont la finalité est de "secouer"  le spectateur "Un documentaire classique nous aurait replacés dans le passé ; nous ne serions pas dans l’immédiateté d’une forte émotion. Or j’ai voulu mettre les spectateurs à la place des secouristes pour qu’ils entendent ce message : cette petite fille aurait pu être sauvée"

Le calvaire subi par l’enfant, le temps d'attente (et de survie) où une seconde vaut une éternité, l’impuissance des responsables du Croissant Rouge face aux diaboliques contraintes du COGAT (organisme israélien, Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires), les dissensions internes dans ce huis clos où les vitres qui séparent les différents bureaux enferment plus qu’elles ne dévoilent; l’alternance entre un écran noir où le signal audio est comme le sismographe du cœur (encore) vivant de l’enfant et les plans sur les visages tourmentés, les yeux humides de pleurs ; l’alternance entre l’appel au secours et les propos "rassurants" de ceux qui sont à l’écoute ( les "acteurs/interprètes" rejouent ce qu'ont dit et fait les interlocuteurs de Hind) , tout cela bien évidemment fait appel à  l’émotion  mais en aucun cas ne relève du voyeurisme malsain (le public est comme invité à s’identifier à ces standardistes, voire au responsable du Croissant Rouge  soucieux de respecter le  "protocole"  pour ne pas être en porte-à-faux et ne pas provoquer la mort de ses ambulanciers…  Mais ...Yusuf Zeino et Ahmed al-Madhoun seront tués !!!! 

Un hors champ: celui du massacre.... Epilogue: des images (clichés de février 2024)  le "montrent" en pleine lumière dans le silence sépulcral de l’insoutenable monstruosité …. 

Un film "bouleversant et  nécessaire" à ne pas manquer !!

 

Colette Lallement-Duchoze

J’espère que mon film amplifiera la voix de Hind et celle des héros du Croissant-Rouge que personne ne veut écouter. Le cinéma peut leur redonner de la visibilité et de la dignité, les inscrire dans nos mémoires (Kaouther Ben Hania)

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2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 07:43

d'Agnieszka Holland (République tchèque,  Pologne  2024)

 

Avec Idan Weiss (Franz) , Peter Kurth (le père) Carol Schuler (Felice Bauer) Jenovefa Bokova (Milena)  Sebastian Schwarz (Max Brod)

 

Choisi pour représenter la Pologne dans la catégorie du  meilleur film international pour l'édition 2026 des Oscars 

De son enfance à Prague jusqu’à sa disparition à Vienne, le film retrace le parcours de Franz Kafka, un homme déchiré entre son aspiration à une existence banale et son besoin irrépressible d’écrire, marqué par des relations amoureuses tourmentées

Franz K

Portrait déroutant ? peut être Mais singulier et captivant dans cette approche qui tente d’épouser par des choix formels la complexité de l’univers dit kafkaïen…La reconstitution que propose la cinéaste polonaise est en effet aux antipodes d’un certain classicisme ou académisme (attendu) elle est fondée sur l’éclatement de la chronologie, le principe de la fragmentation avec ellipses. Franz K, l’homme oui ! tout en sachant que « tout F Kafka est dans la littérature »

Des allers et retours à intervalles réguliers entre le passé (le parcours de Franz K) et le présent ponctuent la narration. Un présent placé sous le signe du mercantilisme, soit la récupération commerciale destinée aux touristes : musée, itinéraire balisé à Prague, gadgets-, traitée avec humour tant est patente la  monétarisation  de Kafka alors que la cinéaste s’intéresse surtout à Franz. De plus Agnieszka Holland fait de certaines personnes ayant connu Franz, intimement ou non, des témoins  : en frontal face à la caméra elles vont commenter ou expliciter des comportements ou certaines incongruités de Franz K. Ainsi le " portrait" sera  "composite"  à l’instar d’ailleurs de la complexité d'un être fragile tourmenté sensible et mystérieux. Cette alternance des points de vue, cette multiplicité des  narrateurs - loin de nuire au récit comme on le prétend, font que le portrait n’est pas figé, enfermé dans une vérité définitive… … La musique et ses anachronismes (dont le groupe Trupa Trupa, leader du rock alternatif polonais) participe elle aussi à une forme d’éclatement. Et voici des moments clés dans le parcours de Franz K (rencontre avec Max Brod, relation redoutée et redoutable au père jupitérien, relations amoureuses avortées, (Felice Milena), milieux académiques) ,qui se succèdent telles des vignettes -avec des ellipses souvent, de fausses redites des allers et retours sur les chemins de l’enfance- , la liste serait longue. Rythme rapide caméra virevoltante parfois ; et/ou en apposition (qui peut être opposition) voici des séquences plus amplement traitées (ainsi celle où se superposent  la lecture par l’écrivain lui-même d’un extrait de La colonie pénitentiaire et son adaptation en images).

Il s’agit de rendre compte d’une personnalité mystérieuse, sibylline  du mal être d’un individu,  un Tchèque parlant allemand, un juif non pratiquant, incompris des siens (hormis de sa sœur) introverti, autant psychorigide (cf l’altercation avec le mendiant) qu’exubérant (ses fous rires) capable d’excentricités (sport par grand froid). La  forme éclatée du kaléidoscope a semblé à la cinéaste, la plus adéquate. L‘acteur -qui ressemble étrangement à Kafka lui-même- interprète de façon exemplaire cette psyché complexe

Certes, on peut déplorer des complaisances (les gueulantes du père tyrannique qu’accentue un gros plan sur son visage, la présence d‘un cancrelat sur le sol puis sur la nappe … la herse de la machine "pénitentiaire"  qui traverse dans le sang et la douleur le corps du supplicié, les crachats de sang du tuberculeux, etc..) ou une symbolique appuyée (les barreaux, les yeux, la main palmée, etc) mais en aucun cas on ne peut affirmer avec mépris ou snobisme que ce biopic est  "raté"

Franz K un film que je vous recommande ; laissez-vous dérouter, sans pousser des cris d’orfraie ….

Et au final laissez-vous guider par la voix d’Agnieszka Holland - rencontre possible avec le véritable Franz ?

 

Colette Lallement-Duchoze

 

NB Agnieszka Holland sur cinexpressions

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Le procès de l'herboriste - Le blog de cinexpressions

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