1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 07:16

De Laura  Correira (G-B Portugal 2024)

 

avec Joana Santos, Inês Vaz, Neil Leiper, Ola Forman

 

Festival premiers plans Angers 2025 prix Bouvet Ladubay d’interprétation féminine

 

Aurora, immigrée portugaise en Ecosse, est préparatrice de commandes dans un entrepôt où son temps est chronométré.  Au bord de l'abîme de la paupérisation et de l’aliénation, elle se saisit de toutes les occasions pour ne pas tomber

On falling

Le film s’ouvre sur une théorie d’employés vus de dos -masse compacte déshumanisée- puis la caméra filme individuellement certains d’entre eux en train de pointer avant de passer le tourniquet. Dès lors nous allons suivre le quotidien d’Aurora dans une docu fiction que l’on serait tenté de comparer aux films de Ken Loach,(d’ailleurs sa société Sixteen Films a produit On falling) et dont, alerté par le titre, on attendrait l’inéluctabilité d’une « chute » …

Aurora ! Cette employée d’origine portugaise qui travaille en Ecosse sur une plate-forme d’e commerce est de tous les plans. Picker, munie de son appareil de contrôle - ses pas entre autres sont comptés..- traînant son chariot, elle arpente les allées de cet immense hangar (produits à détecter en rayon puis à scanner avant d’être livrés à travers le monde) Travail répétitif cadence contrôlée solitude abyssale La cinéaste (née en 1994 au Portugal et qui vit en Ecosse) en capte la rébarbative répétitivité jusque dans ses minimes variations Répétition de gestes identiques, à l’extérieur aussi, (en voiture aux côtés de sa compatriote, dans la cuisine d’un appartement en colocation ou dans sa chambre minuscule) comme si le tempo imposé obéissait à un « rite » celui d’une réification (le fond sinon les bas-fonds)

Stressée par la cadence Aurora semble maquiller son désarroi par ce sourire qui illumine son visage ; ou a-t-elle provisoirement du moins  fait sienne une condition déshumanisante -l’esclavagisme des temps modernes ? L’interprétation toute en retenue de Joana Santos n’exclut pas un questionnement. Hors les travées dans l’appartement qu’elle partage entre autres avec un Polonais, on devine que ses revenus ne lui permettent pas de manger « normalement »  les « espaces » dédiés à la cuisine (étagère frigo) sont sinon désespérément vides du moins susceptibles de ne satisfaire que le strict minimum. Et quand elle doit réparer son téléphone portable le seul authentique compagnon de tous les instants, elle est vite démunie financièrement… Aussi accepte-t-elle une bière voire un repas, et même une sortie en boîte…

Ah cette solidarité, cette bienveillance : le colocataire polonais, la compatriote qui après un entretien d’embauche réussi, va retourner au Portugal et souhaite sincère le même sort à Aurora, le gardien du square -et le gros plan sur cette main qui s’agrippe  comme à une bouée de sauvetage dans le silence vespéral a la puissance d’un élixir de vie.., Elle était là gisant à même le sol, masse inerte, celle qui n’avait pas su lors de l’entretien d’embauche « répondre » aux attendus ou qui s’était inventé les plages inondées de soleil des Bahamas, …

La dernière séquence où l’on voit des employés jouer au ballon sur le lieu de travail (la plate-forme est exceptionnellement à l’arrêt…) se prête à une lecture plurielle : les mains et avant-bras comme détachés dans l’espace, filmés en apesanteur, les rires comme nouveau syllabaire, le ballon et son envolée, le ballon captif,  mais à l’instar de cette réunion où avec outrecuidance on vantait l’investissement de la plate-forme dans des actions de mécénat (oui oui…) et sollicitait la générosité des employés, cette fausse récréation n’a-t-elle pas le goût dévastateur d’une sirupeuse illusion ?

Un film à voir !

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 05:22

De Simon Mesa Soto (Colombie 2025)

 

 

Avec Ubeimar Rios (Oscar) Rebecca Andrade (Yurlady) Guillermo Cardona (Efrain) Allison Correa(Daniela) Margarita Soto (Teresita) Humberto Restrepo (Alonso)

Musique Matti Bye Trio Ramberget

 

Festival Cannes 2025 Prix du Jury Un Certain Regard

L’obsession d’Óscar Restrepo, pour la poésie ne lui a pas apporté la gloire. Fantasque et vieillissant, il a succombé au cliché du poète maudit. La rencontre avec Yurlady une adolescente aux origines modestes en qui il voit un potentiel grandissant, apporte un peu de lumière à son quotidien. Cependant l’entraîner dans le monde des poètes n’est peut-être pas la meilleure voie à suivre

 

 

Un poète

 Je suis poète (Oscar)Tu es chômeur (rétorque la sœur)

Explorer l’art de l’intérieur : que signifie créer? les enjeux ? les limites ? Car n’en doutons pas,  même "indépendant" l’art (le cinéma en l’occurrence et en particulier) est une industrie avec son marché ses compromis. Or avec ce deuxième long métrage le cinéaste affirme avoir voulu revenir à quelque chose de plus pur : un art brut plus viscéral  moins mécanique et c’est à ce moment-là qu’est née la poésie . A Medellin sa ville natale il a rencontré moult poètes débrouillards, punks , authentiques ; assisté à ces lectures de poésie quasi intemporelles.  C’est le substrat de ce film qui avec humour (noir et pince-sans-rire) met en évidence des dilemmes (les siens ?) à travers la relation Oscar /Yurlady

Tourné en 16mm (donner une allure désuète presque  "vintage")  découpé en 5 chapitres (dont les titres en caractères blancs se détachent sur fond rouge à l’instar de l’affiche) ce film oscille en permanence entre comédie et drame, parodie et tragédie. Clins d’œil aux comédies à la Woody Allen ? La clarinette à la fois parodie et hommage au monde des poètes new-yorkais? alors que le personnage d’Oscar originaire de Medellin, déteste G M Marquez,  se fait passer pour Bukowski et idolâtre José Asunción Silva  Certes. Peut-on  "transformer"  l’autre (au statut social moins privilégié) en matière première pour son œuvre ?

Oscar semble avoir perdu toute illusion ; en déshérence il traîne avec mollesse ou rage un taedium vitae bien imbibé...  Et  Yurlady -dont il a découvert les talents d'écriture - avoue dans la missive destinée à la fille Daniela  écrire pour le simple plaisir loin du marché ou de la reconnaissance publique) Or elle représentait pour le sexagénaire  la figure d'une double substitution:  filiale (Daniela la fille dont il est séparé l'évite, le rabroue) et  existentielle  (amener  la collégienne douée  là où lui-même a échoué, le vivre comme par procuration) 

Filmés caméra à l’épaule, les personnages (la mère d’Oscar la famille de Yurlady en particulier) ont l’humanité touchante qui fait fi du misérabilisme ; en cela ils s’opposent aux collègues d’Oscar (poètes ou pantins ?) qui après la « soirée de gala littéraire » le laisseront seul face aux accusations de « pédophile »   

Mais surtout la prestation d’Ubeimar Rios -anti-héros, loser très digne comme le rappelle sa mère "Tu es un ivrogne, mais tu es noble" restera dans les annales ; dégingandé et comme désarticulé, le visage peu amène, le rire en rictus, parfois repoussant comme Michel Simon, il incarne avec brio cette catégorie d’êtres cabossés qui ne pouvant s’adapter au monde , lui insufflent la fraîcheur d’une brise salutaire

A voir

 

Colette Lallement-Duchoze

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29 octobre 2025 3 29 /10 /octobre /2025 09:35

Documentaire réalisé par Sepideh Farsi (2025)

 

Avec Fatma Hassona 

 

Présenté à Cannes dans la sélection de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion)

(Lors de son discours d’ouverture, Juliette Binoche a rendu hommage à Fatma Hassouna, héroïne du film)

Présenté dans de nombreux festivals ( Toronto  La Rochelle  Lussas Sarajevo)

Prix du meilleur documentaire Encounters South African International Documentary Festival 2025

Prix du golden Apricot festival international du film d'Erivan

Put your soul on your hand and walk est ma réponse en tant que cinéaste, aux massacres en cours des Palestiniens. Un miracle a eu lieu lorsque j’ai trouvé Fatem Hassona, présentée à moi par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza où elle résistait en documentant la guerre, et moi, je suis devenue un lien entre elle et le reste du monde, depuis sa « prison de Gaza » comme elle le disait. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangé, sont devenus le film que vous voyez.

L’assassinat de Fatem le 16 avril 2025 suite à une attaque israélienne sur sa maison en change à jamais le sens.

Put your soul on your hand and walk

Un visage un sourire un regard si lumineux malgré la terreur alentour (Gaza bombardée de jour et de nuit, Gaza affamée, Gaza promise à l’effacement avec la complicité de ces prétendues démocraties, si frileuses et si partisanes du « deux poids deux mesures », Gazaouis traités comme des chiens ou pire…)

Un visage qui dans l’exiguïté du cadre (écran d’un I-Phone) fait triompher la grandeur de qui résiste

Un visage où perle cette pleur quand Fatma évoque l’amie ou des proches qui viennent de succomber à des bombardements (corps déchiqueté, tête explosée ….découverte une rue plus loin)

Des photos sur un champ de ruines sur des gamins et leurs seaux – à la recherche de …sur des immeubles éventrés  alors que des fumées noirâtres lacèrent le ciel et que retentit (hors champ écran noir) le fracas des éboulements…A ces photos sur le « quotidien » des Gazaouis tels des instantanés, s’ajoutent des extraits de journaux télévisés (l’essentiel étant l’échange entre les deux femmes par écran interposé WhatsApp; la réalisatrice  appréhende la fragilité de la connexion mais surtout l'irréparable ...et nous fait partager l'angoisse de l'attente ...)

Fatma (Fatem) journaliste photographe 24 ans a été assassinée le 16 avril 2025 suite à une attaque ciblée de Tsahal (Israël interdit l’accès dans la bande de Gaza aux journalistes étrangers -hormis à quelques embedded-,  et simultanément Tsahal tue délibérément les journalistes locaux…)

Un témoignage si bouleversant que le spectateur est comme éjecté de son fauteuil confort

A ne pas manquer!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

Séances Omnia  Salle  7, mercredi 18h jeudi 10h30 dimanche 18h mardi 18h 

Salle 4 samedi  20h20

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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 16:05

De Deni Oumar Pitsaev  (France Belgique 2024)

 

 

Cannes 2025 :Prix french touch section Semaine de la Critique et  Œil d’or (prix qui distingue le meilleur documentaire du Festival toutes sections confondues)

Déni est le nouveau propriétaire d’un petit lopin de terre dans une vallée isolée en Géorgie, à la frontière de la Tchétchénie dont il est exilé depuis l’enfance. Il débarque là-bas et projette d’y construire une maison qui tranche drôlement avec les coutumes locales. Un fantasme qui ravive ses souvenirs et ceux de son clan déraciné qui pourtant ne rêve que d'une chose, le marier !

Imago

Un documentaire autofiction ? Car c’est bien son propre voyage en Géorgie, les retrouvailles avec  ses proches, avec sa famille tchétchène exilée au Pankissi, et le désir de construire la maison de ses rêves sur son terrain qu’évoque le cinéaste dans ce premier long métrage. Il se filme en filmant son retour. On devine à travers l’abondance des dialogues le poids de l’exil (lui-même ayant vécu enfant et adolescent entre Grozny, Saint-Pétersbourg et Almaty, puis exilé en France, où il a étudié à Sciences po avant de suivre un cursus de cinéma puis d’arts audiovisuels en Belgique ; les siens exilés  depuis 1990 ) mais aussi les traumatismes de la guerre vécue en l’absence du père (rappel des massacres d’avril 1995 à Grosny). Le cinéaste constate avec lucidité l’abime qui sépare désormais deux modes de pensée, deux modes de vie (tous quel que soit leur âge quel que soit leur sexe ont hâte de le voir « marié », d’être père de famille etc…Daoud le cousin trentenaire lui vante les bienfaits de la famille ;  la mère a acheté ce lopin de terre au Pankissi pour qu’il construise une maison, temple de la Famille ; le père prêt à accorder son soutien tout en reconnaissant le caractère éphémère d’une maison sur pilotis…Construire une maison hors des normes traditionnelles locales est-ce bien raisonnable ? (je suis hors du lot…) Or la « construction » n’était qu’un prétexte, donné aux proches afin de peupler la « future » demeure de leurs propres schémas culturels…

La double acception du terme Imago (titre) renforce cette impression. Imago ou stade de métamorphose chez certains insectes ; or certains ne connaîtront pas le stade suivant (tu comprends ? et le père de répondre dubitatif pas vraiment….)  Une autre acception psychanalytique désigne depuis Jung I’image inconsciente des personnes de l'entourage du sujet, qui se fixe dans la petite enfance.. … La séquence avec la mère où le quadragénaire se rappelle ou tente de se rappeler l’emplacement précis de tel ou tel objet est plus qu’un exercice de mémoire ; il entend encore la voix qui chante ; mais le commentaire empreint de nostalgie mélancolique vite réprimé en dit long sur le poids des traditions… allongé dans l’herbe la tête reposant sur la cuisse maternelle il la prie tel un enfant « caresse-moi les cheveux » (l’ambiance champêtre la répartition des couleurs la lumière exhaussent cette séquence bucolique à une dimension quasi mythique). En écho inversé le face à face avec le père (acmé du film) -le fils reproche entre autres à son géniteur de l’avoir délaissé lors des massacres à Grosny en 1995-,  oppose en fait deux façons d’appréhender la filiation l’amour paternel (les pseudo arguments du père resteront frappés d’inanité) et voici que les visages vus de profil dans le maillage complexe des branchages - grossis élargis par un zoom- disent peut-être la colère …larvée mais surtout l’irrémédiable, soit  l’impossibilité d’un retour…

Savourer une mûre, écouter le lamento d’une femme, tenter de démêler la complexité idéologique et relationnelle et par l'enjeu cinématographique (Déni Oumar Pitsaev est à la fois le personnage l’interprète et le réalisateur d’Imago) être l’artisan de son destin (aller vers l’autre c’est aussi cheminer vers soi) tel est bien l’enjeu de ce documentaire très personnel certes mais à l’authentique portée universelle

Un documentaire à voir

 

Colette Lallement-Duchoze

 

Séances  salle 8 Omnia 

 mercredi (29) 11h, jeudi (30) 15h15, samedi  (1er nov) 11h,  lundi (3 nov) 15h30

 

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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 05:24

De Kristen Stewart (USA France Lettonie 2024)

 

Avec Imogen Poots (Lidia Yukaanvitch) Thora Bich (Claudia la sœur) James Belushi (l’écrivain Ken Kesey) Michael Epp (Mike) Charles Carrick (Andy Mingo) Tom Sturridge (Devin) Susannah Flood (Dorothy)Anna Wittowsky (Lidia enfant) Kim Gordon (la photographe)

 

Adap­té du best-sel­ler auto­bio­gra­phique de Lidia Yuk­na­vitch La mécanique des fluides

 

Cannes 2025 Un Certain Regard

Festival Deauville 2025 Prix de la Révélation  

Ayant gran­di dans un envi­ron­ne­ment rava­gé par la vio­lence et l’alcool, Lidia, une jeune femme, peine à trou­ver sa voie. Elle par­vient à fuir sa famille et entre à l’université, où elle trouve refuge dans la lit­té­ra­ture. Peu à peu, les mots lui offrent une liber­té inattendue… 

The Chronology of Water

Dès le générique les choix cinématographiques de Kristen Stewart crèvent l’écran : éclatement chronologique et fragmentation (morcellement de l’image et arrêt brusque) pellicule 16mm (en lieu et place du numérique car il s’agissait d’entendre battre le cœur de la caméradonner une texture de mémoire et de laisser au spectateur le soin de combler les vides). Choix en harmonie d’ailleurs avec le roman dont s’inspire la réalisatrice  (la mécanique des fluides de Lidia Yukanavitch,  laquelle tend à son lecteur « des éclats d’une vie en exigeant que vous les assembliez vous-même »)

Rendre compte d’un chaos intérieur

Alors oui ce premier long métrage frappe par un montage fragmenté syncopé  (malgré le découpage en plusieurs chapitres- comme autant de préparations:  à la noyade, à l’évasion, au silence, à la réalisation, au désir de réhabilitation soit autant d’étapes dans le processus du deuil-,  malgré aussi le recours à la voix off, lesquels  plaideraient pour  une certaine "chronologie  linéaire") ; il frappe aussi et ainsi par l’enchâssement et la déstructuration des points de vue et des périodes de la vie (épousant en cela la manière dont chacun d’entre nous « recompose ses souvenirs et ses traumatismes ») Orphique (souillure originelle et dépassement) poétique (ses couleurs pastels ses gros plans sur la chevelure de Lydia enfant, les vibrations  de l’eau et ses abysses, les corps inondés de lumière et de désir, la liste serait longue)  sensoriel organique viscéral porté par la fulgurante Imogen Poots il impose le cheminement chaotique du trauma vers une libération par l’écriture ; en mêlant (ou plutôt entremêlant) le réel, la mémoire, l’imaginaire et le fantasme avec une célérité époustouflante  (du moins dans les premières parties)

Dans le flux les remous de la conscience que la cinéaste explore,  on devine une rage de filmer, sincère, qui pourrait emporter l'adhésion. 

Hélas les choix éminemment cinématographiques tournent vite au procédé, au systématisme (arty?) ; et les métaphores de l’eau, de la couleur rouge se diluent trop vite dans les éclaboussures de cette narration si éruptive. L’étirement vire à l’épuisement. Il en va de même de ces très gros plans récurrents sur l’œil ou sur la viscosité du liquide de jouissance onanique, etc ; et parfois  la barrière est par trop ténue voire poreuse entre douleur et dolorisme

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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26 octobre 2025 7 26 /10 /octobre /2025 03:35

Documentaire réalisé par Jean-Baptiste Thoret ( France USA 2024)

 

Festival Mauvais Tours prix du public et  grand prix du jury professionnel (octobre 2025)

 

FEMA – 52e Festival International du film de la Rochelle (Au cœur du documentaire

Festival de Deauville

Sous la ville de Las Vegas et son célèbre Strip serpente un réseau d’évacuation tentaculaire des eaux pluviales, construit à la fin des années 70 et comportant près de 800 kilomètres de tunnels qui se prolongent dans tout le désert du Nevada. C’est dans cet environnement obscur et insalubre que résident des milliers de sans-abris…

The Neon People

Qui sont ces sans abri qui ont trouvé refuge dans les boyaux souterrains de Las Vegas ? comment vivent-ils au jour le jour ? Jean Baptiste Thoret est allé à la rencontre de plusieurs d’entre eux (qu’il immortalise d’ailleurs à la fin de son documentaire en plans fixes noir et blanc) Il nous invite à pénétrer dans le ventre honteux de l’une des villes les plus riches du monde (ce sont ses propres mots) en nous immergeant dans ses entrailles insalubres et lugubres, que les "résidents "  ont aménagées par endroits en  " maisons de fortune" . Filmée en scope, aux cadrages millimétrés, à la bande-son souvent caverneuse, cette exploration (sans misérabilisme) d’une Amérique en marge fait retentir un hymne vibrant d’humanité …

Ecoutons le témoignage si poignant de cette quinquagénaire (Brandy,  notre guide…) fière d’être grand-mère mais affligée de ne pouvoir recevoir décemment fille et petite-fille ; voyez la avec son chien traverser, alerte, la chaussée, être à l’écoute de ses "colocataires" ; témoignage tout aussi émouvant de ce couple si fusionnel dans l’adversité au quotidien Des rêves, des espoirs, des projets, la solidarité, la volonté de s’en sortir, bref tout ce qui participe (à) de l’humanité, (à) de l’authenticité. Une communauté de la "débrouille" (cf la récup de cartons comme mur d’insonorisation, robinets publics pour  les ablutions… ) Lampe torche, déplacements le corps  courbé, au milieu de cafards de déchets, de pestilences, où la "mythologie des tunnels" » (dont la caverne...) ne saurait exclure la loi de la jungle, les maladies, la vigilance permanente. Quant à la drogue omniprésente, elle est souvent à l’origine de la déchéance (nous les entendons lucides évoquer cette dépendance (avec parfois de gros plans sur des seringues ou sur les bras)

Alternance de deux univers (le haut et le bas) comme les deux aspects d’une dichotomie "sociale" (?)  -aussi monstrueux l’un que l’autre ? Ou l’un plus humain et digne dans la perte même de sa dignité ??? ? Alternance des couleurs : le bleuté et le rouge d’un monde fantomatique, voire onirique ou mental, vs le clinquant des paillettes étincelantes rutilantes de Las Vegas; (le documentariste ne nous invite-t-il pas à "redéfinir" notre regard ? quand nous "voyons" en surface la lumière de l’illusion tapageuse et dans les profondeurs celle qui perce l’obscurité à la recherche de…)  Avec souvent des fondus enchaînés comme si les êtres de chair que nous avons vus (devinés) face à la caméra, individualisés, ou le plus souvent en couples, devenaient soudain des spectres ; (mais les promeneurs du dessus qui se croisent dans la multitude sont soudainement devenus eux aussi des silhouettes sans âme) Alternance entre plans larges et plans plus serrés (le format scope permet l’alignement sur l’horizontalité sans trop centraliser  ….)

Tout cela contribue à faire de ce documentaire une œuvre singulière et bouleversante à ne pas rater!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

NB séances dimanche 20h lundi 10h30, mardi 17h45 (salle 4) 

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16 octobre 2025 4 16 /10 /octobre /2025 05:04

De Richard Linklater (2024 France)

 

Avec Guillaume Marbeck (Godard) Zoey Deutch (Jean Seberg) Aubry Dullin (Jean-Paul Belmondo) Adrien Rouyard (FrançoisTruffaut) Antoine Besson (Claude Chabrol) Bruno Dreyfrüst (Georges de Beauregard le producteur)  Matthieu Penchinat (Raoul Coutard le cameraman) 

 

Festival Cannes 2025 Compétition officielle 

Ceci est l’histoire de Godard tournant "À bout de souffle", racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant "À bout de souffle"...

Nouvelle Vague

Non pas refaire A bout de souffle mais le regarder sous un autre angle (en racontant sa fabrication)

A partir d’anecdotes vérifiables (écriture avec Truffaut, tensions Godard/Jean Seberg, utilisation d’un fauteuil roulant, d’une poussette, travellings sauvages, etc.) s’appuyant sur les "aphorismes" de Godard, le film restitue la naissance d’une écriture, … du seul point de vue du réalisateur  : ou comment Godard s’empare du  "collectif" -- producteur caméraman script acteurs et monteuses-,  imposant ses diktats, et devient ainsi le « héros » du film.  D’ailleurs n’affirmait-il pas "le cinéma n’est pas une équipe. On est toujours seul sur le plateau comme devant une page blanche"

Se perpétue avec ce film  un des fondamentaux dans l’histoire de la Nouvelle Vague : comment des critiques de cinéma -nous les voyons au début dans le local des Cahiers du cinéma-  deviennent réalisateurs et inventent le "cinéma d’auteur".  De plus la division du "travail" correspond à un clivage genré (cf les rôles dits subalternes,  script maquillage montage, sont exercés de préférence par des femmes) ce qui semble pérenniser un état de fait -que l’on peut observer bien avant le tournage d’A bout de souffle    et qui prévaudra après…

Reprenons. Le film débute par une séquence d’ego surdimensionné, Godard se plaint d’être le seul des Cahiers à ne pas avoir "réalisé" son film. Puis nous le voyons constituer pas à pas son "équipe" (dont le producteur) et s’emparer des rues de Paris, tourner dans des chambres exiguës, discuter dans les brasseries, écrire au jour le jour une ou plusieurs séquences, décréter c’est tout pour aujourd’hui après les traditionnels  "coupez" et ce sur les 20 jours qu’a duré le tournage. Des méthodes pour le moins fantasques que déplorent le producteur la script et Patricia. Or c’est peut-être là que résiderait l’intérêt majeur du film du cinéaste texan : à la construction méthodique correspond la déconstruction du genre " biopic" (comment le tournage fut à chaque instant déstabilisant, déroutant avec les risques d’abandon définitif, et comment le hasard fut aussi souvent de connivence grâce à son aide précieuse) Correspond aussi la déconstruction amusée d’un mythe ( ou comment un jeune auteur est terrifié à la simple idée d’être à bout de souffle…)

Vont apparaître des personnages connus ou non du public du XXI° ceux de la génération de Godard (dont Truffaut Chabrol) ceux de la génération précédente (dont Rossellini) mais aussi ceux que la postérité a délaissés (dont le premier assistant Pierre Rissient). Au niveau du casting,  le choix a mis en évidence des "ressemblances" sans verser pour autant dans l’imitation servile, la liste serait longue…Les prestations de Guillaume Marbeck mais aussi de Zoey Deutsch et Aubry Dullin sont exemplaires!

Une mise en abyme à la fois admirative et insolente, ironique et tendre (Chaque plan  dans la  "reconstitution", minutieusement cadré, est un clin d’œil à …) Au final avant le générique de fin on entendra "Une p’tite MG, trois compères…Nouvelle vague" de Richard Anthony …)

Notre souhait était de donner au spectateur l’impression de plonger dans le Paris de Godard, en 1959. Nous ne sommes pas en train de regarder Godard et sa bande il y a soixante-cinq ans, nous sommes avec eux. C’est ça, la magie de Nouvelle Vague. (Michèle Halberstadt, productrice)

Pari réussi ? 

Colette Lallement-Duchoze

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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 14:14

De François Ozon (2025)

(d'après le roman d'Albert Camus) 

 
Avec Benjamin Voisin ( Meursault) Rebecca Marder (Marie) Pierre Lottin (Raymond) Denis Lavant (Salamano) Swann Arlaud (le prêtre)
 
Mostra de Venise 2025
 
Vu le dimanche 12 octobre en présence de Benjamin Voisin
 
Sortie  le 29 octobre 
 
 
 
 

Synopsis: "Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d'une trentaine d'années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau, puis il reprend sa vie de tous les jours. Son voisin vient alors perturber son quotidien en l'entraînant dans des histoires louches, jusqu'à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb."

L'Etranger

Les choix du réalisateur s'imposent dès l'ouverture avec l'insertion d'images d'archives : d'une part le noir et blanc comme dans le continuum  d'un " film d'époque", d'autre part la portée politique;  dans l'Algérie colonisée, le cinéaste veut rendre "visible" ce qui se cache sous l'anonymat indifférencié  ( ainsi la victime aura un prénom dont témoignera  le gros plan sur la tombe -comme un clin d'œil appuyé au roman de Kamel Daoud" Meursault contre-enquête" -, il en ira de même pour sa sœur)

 

 
Délaissant le fameux incipit " aujourd'hui maman est morte ou peut être hier" le cinéaste opte pour une prolepse (ou flash-back- tout dépend du "moment" de la narration :  (procédés dont le film sera traversé d'ailleurs) Voici Meursault menotté : il  pénètre dans  la prison, et  répond à la question d'un prisonnier j'ai tué un Arabe" avec une "fausse "  indifférence"
 
 François Ozon n'a pas recours à la voix off pour restituer le monologue intérieur,  (hormis un extrait fin de la première partie à propos des coups de feu  sur "la porte du malheur" et fin de la deuxième partie, -qui est aussi la fin du roman -après l'altercation violente avec le prêtre - quand Meursault dresse un bilan  positif de ses choix de vie, soit au moment où emporté par une forme de lyrisme il "songe" à sa mère et que de spectateur il devient acteur de sa vie  ...)
Choix discursif judicieux ? à condition d'être relayé ( compensé) par le jeu de l'acteur (ce qu'assume Benjamin Voisin ....du moins en partie ) et par un équilibre entre dialogues et faits ( hélas trop souvent bancal si l'on excepte les interventions du génial Denis Lavant en Salamano l'homme au chien) 
 
Cela étant, on appréciera la  maîtrise incontestée des cadrages (sur le visage les corps leurs étreintes)  l'art de la découpe (qui rappelle Bresson) et l'exploitation du  noir et blanc ( qui allie somptuosité de la lumière en ses diffractions et distanciation)
 
 
A voir!
 
Colette Lallement-Duchoze
 
PS Rappelons les propos de Camus lui même, afin d'éviter tous les contresens
" Le héros du livre est condamné car il ne joue pas le jeu. Mentir ce n'est pas seulement dire ce qui n'est pas. C'est aussi et surtout dire plus que ce qui est et en ce qui concerne le cœur dire plus qu'on ne sent. C'est ce que nous faisons tous, tous les jours pour simplifier la vie. Meursault ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu'il est, refuse de masquer ses sentiments. On ne se tromperait pas beaucoup en lisant dans "L'étranger" l'histoire d'un homme qui sans attitude héroïque accepte de mourir pour la vérité"
 
 
 
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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 03:29

De Vasilis Kekatos ( Grèce 2025)

 

Avec Daphne Pataka Nikos Zeginoglou Natalia Swift Ioko Kotidis Emmanuel Eleuziova

 

Berlinale  2025

Festival de Cabourg

En rupture avec sa famille, Chloé, 20 ans, est recueillie par un groupe de jeunes marginaux. À bord de leur van, ils sillonnent la Grèce post-crise, venant en aide aux plus démunis, moyennant des combines pas toujours légales. À leur contact, Chloé expérimente une nouvelle vie, plus libre, plus intense, où tout peut s’arrêter demain.

Nos jours sauvages

Premier long métrage de Vasilis Kelatos (palme d'or du court métrage en 2019 pour " la distance entre le ciel et nous") ce film semble s'inscrire dans la dialectique  de l'ombre et de la lumière qui elle même renvoie à  celle de la précarité économique (une douloureuse réalité pour les Grecs) et utopie collective, la solidarité qui anime ces jeunes ( dans un moment de pause où le couple aimant Chloé et Aris fait corps avec les flots dans une frénésie sensuelle inégalée (anulingus) les révélations du jeune homme sur le passé torturé et torturant de ses parents ont la puissance d'une supplication expiatoire et propitiatoire  assumée)
Road movie aussi: nous suivons le camping car  à  travers la Grèce ,  en marche vers un présent à  réinventer: ( ces nouveaux Robin des bois tout en commettant des actes illicites,  vont redonner une certaine dignité à tous ces êtres sauvagement humiliés ,  dans la spirale de la pauvreté ("nous sommes brisés mais nous vivons solidaires" dira une femme) 

 

La vie nomade n'est pas pour autant enchanteresse même si le réalisateur  a  mis l'accent sur la joie solaire qui préside au refus  de la résignation 

 

Mais les redondances,  les chamailleries répétées et surtout le manque d'une certaine  poésie ou du moins d'un certain équilibre entre " réalisme" et "envolées lyriques"  ( hormis certaines chansons ) entachent  le  plaisir et sont susceptibles de provoquer l'ennui....

 

Colette Lallement-Duchoze 

 

 

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10 octobre 2025 5 10 /10 /octobre /2025 04:50

De Niki de Saint-Phalle (1976 ) Version restaurée)

 

Avec Laura Duke Condominas (Camélia) Niki de Saint Phalle (la Madame la Mère) Humbert Balsan (l’homme oiseau) Jean Tinguely (le général Rose) Andrée Putman (la cliente) Marina Carélia (la sorcière) Henti Holstein (le roi)

 

Musique Peter Whitehead 

La petite princesse Camélia, transformée par magie en jeune femme, découvre soudainement un monde nouveau, fantastique et périlleux : celui des adultes. Dans un univers aussi attirant qu'inquiétant, elle devra faire face aux règles imposées par les hommes

Un rêve plus long que la nuit

Le titre est délibérément ambigu ; le rêve a-t-il vaincu la lumière (celle du jour et son inévitable effacement, son basculement dans la nuit? C’est qu’en fermant les yeux la jeune Camelia -après le passage du "rose" de la  robe anniversaire au "noir"  de la mort -du père ( ?)-  va pénétrer dans un univers peuplé de créatures fantasques étranges grandguignolesques ou carrément sordides (et dès le moment où son désir de devenir une "grande personne" sera exaucé… c’est la fille de Niki de Saint Phalle qui va incarner Camélia devenue Madone ) Ou alors -et simultanément d’ailleurs-  le temps et l’espace sont-ils indissolublement liés, -la fixité de l’éternel- ou inversés - dans un univers qu’incarnera une succession d’images surréalistes ?

Camélia guidée par la Sorcière va à la recherche d’un "trésor"…

Bienvenue dans le monde des adultes obnubilés par le pouvoir le sexe la guerre -mais où le rite de passage est accompagné par les percussions de Peter Whitehead dans la sculpture monumentale Cyclop (réalisée par Tinguely et Niki de Saint Phalle). Au sein des métamorphoses et des effets de miroir à profusion voici que défilent -entre autres- un dictateur fasciste à qui l’on vend la mort, (Je viens vous vendre la mort mon général) un roi qui se pavane ou encore un cardinal en pleine étreinte ... soit un « triptyque patriarcal que Niki de Saint Phalle s’amuse à désacraliser et à renverser par la dérision et le ridicule Elle-même en mère …maquerelle traînant les hommes-lézards …(à noter toutefois que les  "filles de joie" dans le bordel de pacotille carnavalesque continueront à être soumises aux diktats du Général Rose (quelle antiphrase…) interprété par Jean Tinguely (Tout un programme…) Mais il y aura le « miracologue » et voici dans le film un mini film -d’animation- censé louer les "merveilles" de la nature (ici le graphisme et la calligraphie de la plasticienne rappellent les deux génériques)

Oui le film illustre un parcours initiatique (il faut franchir des "portes" comme autant d’étapes vers…) à la fois fantastique (portes et strates de l’inconscient), ludique (les énormes sexes en carton-pâte qui après explosion font gicler des confettis ou des plumes) Oui ce sont les œuvres de la plasticienne (dont les Nanas) et de son mari Jean Tinguely (sa structure métallique et cinétique) qui servent de "décors" ce qui autorise l’enchevêtrement réel et irréel. (car la matérialité identifiable est celle qui précisément remet en question la brutalité productiviste des années 70) Oui l’enchantement peut virer au cauchemar -quand les traumas de la cinéaste (qui fut victime d’inceste) sont comme ravivés ou quand l’homme oiseau terrassé dit adieu à l’enfance. Un adieu teinté  d’espoir ? ou annonciateur de la Mort ? (cf la toute dernière séquence, la toute dernière porte à franchir dans le mordoré de l’aurore…)

Un film où l’interdépendance entre les différents types de "violence" patriarcale, environnementale, économique s’allie à la forme poétique du conte

Un film à ne pas manquer -quand bien même le "jeu" des acteurs par trop de théâtralité rigide  crée un décalage susceptible de déplaire…

 

Colette Lallement-Duchoze

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