D’Emmanuel Marre (2025)
Avec Swann Arlaud (Henri) Sandrine Blanck (Paulette)
Festival Cannes 2026 prix du scénario et prix des cinémas art & essai
Vu en avant-première en présence du réalisateur le vendredi 11 septembre
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l'opportunité de trouver enfin la place qu'il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d'auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : "gagner en efficacité" pour relever la France de la débâcle
S’inspirant du parcours de son arrière-grand-père, pétainiste convaincu, de ses échanges épistolaires (avec sa femme) le réalisateur Emmanuel Marre va montrer de l’intérieur (en nous immergeant dans les ministères du gouvernement installé à Vichy) l’emprise nauséeuse de la collaboration… Il évoque le parcours du fonctionnaire, Henri Marre. Débarqué à Vichy (d’abord seul sans sa femme et ses enfants) avec comme seul bagage son livre « notre salut » -traité de technocrate pour « redresser » la France ou comment « rationaliser le travail » ; l’adjectif possessif « notre » inclurait -il à la fois le « nous » de l’Histoire et celui plus intime du couple ???
Le jeu de Swan Arlaud est tout simplement désarmant de justesse et de sobriété. Il incarne cet ingénieur raté mais opportuniste un salaud, Il joue comme en retrait, illustrant avec une placidité parfois mielleuse toutes les « nuances » de l’embrigadement consenti et la fierté d’y adhérer. Alors que gravite autour de lui toute une cohorte de « technocrates » encore plus inféodés au pétainisme (corruption inhumanité seront les maîtres mots) mais « apparemment » ils n’ont rien de « monstrueux »…
Déroutante aussi (mais ô combien efficace) cette façon singulière d’aborder la question de la reconstitution historique. En optant pour l’anachronisme (choix musicaux surtout), le cinéaste renoncerait-il à la « sacro sainte rigueur historique » ? la réponse est évidente…Or, associer la réalité de la bureaucratie provinciale de 1940 à des musiques des années 1970 et 1980, n’est-ce pas établir à la fois une distanciation (par rapport à l’obscénité des fonctionnaires dans leurs fêtes propagandistes) et une sorte de continuum ‘(la foule en liesse salue le Maréchal sur la musique de Live is life) La projection de l’Eternel retour -de Delannoy 1943- ne serait-elle pas un autre indice ? Les bureaux ont bien moins changé que les champs de bataille
Dès lors le contenu authentique des lettres échangées entre Hanri et Paulette, -elles sont lues (voix off) par Sandrine Blancke et Swann Arlaud - va ainsi jouer le rôle de « contrepoint » (l’intime du couple, de la famille, mis à nu face au cynisme ambiant ; et simultanément les griefs formulés par l’épouse sur la dilapidation de la fortune complètent le portrait du « salaud » )
Emmanuel Marre peut procéder aussi par saut d’image, cadrer un visage et le flouter donnant l’impression de l’abandonner avant de ..(cf le plan d’ouverture, un cadrage qui isole le visage de Sawann Arlaud et quand le plan s’élargit celui-ci semble comme « perdu dans un groupe » (or si ces hommes et femmes n’ont pas -du moins pas encore- les pouvoirs suprêmes même si le système hiérarchique en promeut certains – ils n’en constituent pas moins par leur nombre une force sur laquelle le Maréchal va pouvoir compter…) filmés de près en plans serrés ou en duos ils sont comme hors sol et ressemblent étrangement à « nos » technocrates modernes. L’appellation « ministère du chômage » a de terribles résonances avec notre temps … (cf les mesures prises récemment à l’encontre des chômeurs ou la banalisation du mal qui s’est opérée par le déplacement de « l’arc républicain »)
Filmant caméra à l’épaule dans des décors et lumière naturels, (cf Vichy) empruntant à Godard les fameux jump cuts, mêlant habilement dilatation et instantanéité rapide du temps, Emmanuel Marre a été récompensé à Cannes, par le « prix du scénario » que ne le fût-il pour le prix de la mise en scène…..
Un film à ne pas manquer
Colette Lallement-Duchoze
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