De Valeska Grisebach. (Allemagne Bulgarie Autriche 2025)
Avec Yana Radeva (Veska), Syuleyman Alilov Letifo (Said), Stoicho Kostadinov (Ilya), Nikolay Shekerdjiev (Velko) Tiana Georgieva (Tiana)
Photographie : Bernhard Keller
Musique : Bettina Böhler
Prix du Jury festival de Cannes 2026
À Svilengrad, une petite ville à la frontière bulgare, aux confins d'une Europe délaissée, Veska, archéologue, renoue avec Said, un ami d'enfance, dont la voiture vient d'être volée. En voulant l'aider, Veska glisse progressivement au cœur d'une société criminelle dont l'emprise règne sur la ville. Veska va devoir affronter ce monde à la fois trouble et dangereux.
Fouiller les strates du passé avec méticulosité extraire tel "objet" tel tesson tel bout d'os, répertorier puis identifier contextualiser etc. Pour exercer ce métier, diriger le chantier, Veska est "revenue" sur les lieux de son propre passé -après un séjour dans la capitale bulgare Sa rencontre avec le mafieux Said un ami de jeunesse ( scène d'ouverture et de clôture) sera un atout majeur dans cette "anatomie" (ou plutôt "ethnographie" eu égard au contexte) de l’aventure rêvée (titre qui se prête d’ailleurs à une lecture plurielle). Il en va de même pour le choix de la ville de Svilengrad, dont nous apprendrons par bribes ou du moins nous devinerons qu’elle fut après la chute du Mur, le lieu idéal de tous les trafics et du libéralisme conquérant et sauvage.
Superposer passé individuel et passé collectif, mettre comme en exergue les séquelles de la corruption qui perdure (incarnée entre autres par Ilya, un amour ( ?) de jeunesse de Veska) faire éclater les mécanismes d’un virilisme et d’une misogynie éhonté.es (propos gestes comportements, transgénérationnels d’ailleurs…) dans une Bulgarie d’après la dislocation du bloc soviétique, confier le rôle principal à une femme et actrice non professionnelle (ex-géologue, ex-croupière de casino, présentement vendeuse de cosmétique) tel est le pari de la cinéaste allemande. Pari réussi et récompensé par le prix du jury à Cannes 2026
Voici une piste dans une plaine montagneuse, et voici des rochers géants… traquenard ? Au volant d’une voiture, un homme au teint buriné, au sourire ambigu, c’est la scène d’ouverture ; en mêlant habilement éléments du paysage et silence plein de sous-entendus, la cinéaste donne le ton…Bien plus, ce personnage -après le vol de sa voiture et sa rencontre avec Veska et le trafic d'essence -va quitter non seulement le bar de nuit où il est « indésirable » mais aussi l’écran, avant de réapparaitre in fine, convié par Ilya qui fait appel à ses services au nom d’une complicité …passée… et c’est à lui que sera confié le « mot de la fin »….dédié à Veska,… mais aussi à….…
L’alternance entre mini séquences de "fouilles" sur ce monticule en surplomb, scènes de nuit (personnages attablés bien imbibés, palabres décousues sur le passé confronté au présent) duos (Veska face à ses propres démons, face à certains habitants qu’elle cherche à protéger, face à Ilya qu’elle seule peut déconcerter par son franc parler) et surtout les va-et-vient en voiture d’un lieu à un autre, créent le tempo tout en laissant comme en marge des " parts d’ombre " (du moins ressenties comme telles à l’instar d’ailleurs de ces "ruines vestiges" qui parsèment le paysage, de ces fractures géopolitiques et surtout de ces frontières plus qu’incertaines…) . Alors que progressivement tous les personnages vont former un "paysage" assez composite et complexe (voyez ces ex-mineurs ferrailleurs devenus, ces « vieilles » encore alertes du flingue, ces jeunes mafieux, ces Polonaises immigrées, voyez ce paysan attaqué par des plus jeunes âpres au gain, suivez cette fillette déjà futée et mature, gâtée par son père véreux -Ilya-) et c’est précisément Veska qui les relie tous alors que le spectateur s’interroge sur les motivations profondes de son retour…à. Svilengrad…Une dialectique au service du suspense (ou l’inverse ?)
Ne pas rater ce film aux allures de western, porté de bout en bout par l’admirable et surprenante Yana Radeva
Colette Lallement-Duchoze
Nb si certains spectateurs dénoncent une forme de lenteur rappelons que cette dernière est au service d’une tension -qui d’ailleurs sera quasi permanente…
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