5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 11:43

De Lynne Ramsay (Canada 2025)

Avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, , Sissy Spacek, Lakeith Stanfield, Gabrielle Rose

Adapté du roman "Crève mon amour" de l’autrice argentine Ariana Harwicz,

Présenté en Compétition officielle au festival de Cannes 2025

Grace et Jackson fuient New York et décident de fonder une famille dans l’immensité sauvage du Montana. Mais quand leur fils naît, lasse et en proie à une solitude grandissante, Grace sent sa réalité lui échapper. Peu à peu, elle perd pied, fragilisée par une maternité qu’elle affronte presque seule.

Die, my love

Enfermés dans le cadre (format 4,3) -et en eux-mêmes d'ailleurs face à un monde qui se déroberait-, enfermés dans cette maison et un environnement aux fausses perspectives (la marche vers -un ailleurs ?- ramène immanquablement à la maison qui  devient le "regardeur") les deux personnages (l'une hystérique, l'autre falot) semblent condamnés au huis clos mortifère. Serait-ce l'aboutissement inéluctable de ce qui a précédé -hors champ- mais que l’embrasement initial d'une forêt, avec ses crépitements incandescents symbolisant l’enfer (du couple...). laisse augurer, alors que le titre s’affiche en écriture néon et qu’une musique très agressive s'empare du tout (en écho l’embrasement final …. chargé d’un  autre message??) Seraient-ils ces rats de labo (identiques ou opposés à ceux qui frémissent grignotent  libres tout au début de l’emménagement dans la maison dont a hérité Jackson suite au décès de son oncle )?

La bande-son saturée (aboiements du chien, vagissements du bébé, cris hystériques de Grace, bris de verre, musique à pleins décibels) est au service d’une narration électrique –! Mais les scènes répétitives (Grace en féline sur le gazon, Grace et ses provocs, son visage maculé de plaies, de sang de cernes, Grace et le couteau Grace et ses mutilations Grace et ses fantasmes (le voisin motard) Grace et toutes ses visions mentales) si elles rythment son existence, en même temps que le film, si elles sont censées marquer une gradation dans la "dépression" ou du moins "l'illustrer" (tout en  alternant avec des instants de "délicatesse" de la mère aimante et caressante), peinent à convaincre ..( ce n'est pas seulement un film sur le post partum Je pense que le film parle de beaucoup de choses mais surtout de la dépression . Grace est déprimée,  elle n’arrive plus à faire ce qui d’ordinaire lui plaît ; je pense que beaucoup de gens peuvent s’identifier à elle,  même si leur souffrance n’est pas si intense explique la cinéaste)

Certes le film est traversé par des fulgurances (récurrence de la présence d’un cheval, cet animal aussi indomptable que Grace ; lumières étranges qui donnent l’impression d’un kaléidoscope à l’instar d’une psyché disloquée ) Certes Grace (saluons ici la prestation de Jennifer Lawrence) qui se moque de toutes les convenances et conventions d’usage incarne une soif de vivre et une appétence sexuelle -que la grossesse et la maternité n’ont pas ternies- et qu'elle oppose simultanément aux pulsions  (?) suicidaires !!!

Mais… globalement Die, my love est trop boursouflé pour entraîner l’adhésion et le spectateur a envie de faire sienne l’injonction finale « ASSEZ »...

 

Colette Lallement-Duchoze

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3 mai 2026 7 03 /05 /mai /2026 08:27

De Zeki Demirkubuz (Turquie 2025)

 

avec Avec Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt

Contrainte à un mariage arrangé, Hicran s’enfuit de chez elle. Inquiété par sa disparition, son supposé fiancé Riza quitte son village pour Istanbul, à la recherche de celle qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Face à la réalité d’un monde masculin qui veut la soumettre, Hicran s’abandonne à son destin qui ne cessera de la surprendre

Hayat

 La thématique ? le mariage arrangé- et son corollaire la domination masculine- que dénonce le cinéaste avec une singularité… désarmante. Absence de musique (ou presque) , longs plans séquences, alternance dialogues et silences pesants, laconisme et prolixité, mais surtout ellipses et procédés d’attente. Ainsi le personnage féminin Hacran au début n’est qu’un « nom », un visage sur une photo, ou une apparition (rêve) le point de vue adopté étant celui de l’éconduit Riza parti à sa recherche…. Car la jeune femme a fugué  et son « geste » est commenté du seul point de vue de l’homme (la scène d’ouverture où l’on voit le père proférer des propos comminatoires tant il est décidé à « tuer » celle qui a « fait honte » à sa famille est d’une violence inouïe ; en écho nous le verrons plus tard la tabasser avec un acharnement tel qu’il aurait entraîné la mort sans l’intervention de la mère …)

Dans un premier temps donc le personnage « principal » (car il y va de sa vie, de son présent et de son avenir) Hacran n’existe  que par le regard du mâle, elle n’est qu’une « ombre » et ce choix narratif -et  dramatique à la fois-  participe de (à) cette thématique de l’effacement (auquel le final déroutant fera écho, quand la voiture s’engouffre dans l’obscurité d’un tunnel…mais ne pas spoiler…)

Effacement ? Le discours de l’homme (le père, les amoureux prétendus et prétendants, le milieu stambouliote de la prostitution, le professeur plus âgé épousé …) ravale la femme au rang de simple domestique, d’officiant obéissant, mais quand Hacran revient, qu’elle est sur le devant de la scène, subsiste une forme paradoxale d’effacement, l’opacité, car la jeune femme se dérobe aux attendus (cf le regard de l’actrice Miray Daner, un paysage si loin si proche, difficile à décrypter !). Refus de volonté interprétative (hormis quand elle affirme ne pas détester son père, déplorer la soumission de sa mère, ou qu’elle se comporte en « sœur » aimante avec sa propre petite sœur et avec la fille du professeur …) Ce qui justifierait le paradoxe (incompréhensible pour le spectateur) épouser un homme plus âgé qu’elle (cf les longs monologues égocentrés du « professeur ») Et si cette « opacité » était marque de « révolte » plus qu’« astuce » narrative ? Le film dans son entièreté s’interroge avec subtilité sur la notion de « point de vue » (par-delà les clivages ville/campagne, par-delà toute forme de manichéisme) dès lors on est en droit de se demander si le cheminement séparé et conjoint de Riza et Hacran ouvre une « autre » perspective » ou illustre la résignation !!!

Ellipses et paradoxes apparents ; singularité d’un film dont on peut certes déplorer quelques longueurs -dont certaines conversations) mais qui (sans l’esthétisme et la langueur  propres à Nuri Bilge Ceylan) dénonce avec une âpreté non dissimulée la société turque (ainsi la succession de deux scènes -tabassage et mosquée- en dit long sur les deux forces concomitantes qui la régissent religion et patriarcat…)

A ne pas bouder !

 

Colette Lallement-Duchoze

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2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 06:06

De Yūho Ishibashi (Japon 2023)

Avec Erika Karata (Nozomi Iizuka) Haruka Imo (Kanako Omo) Kazuma Ishibashi (Shunsuke Moriguchi) Yūto Nakayama (Keisuke Tabuchi) Oto Abe (Ayano Saito) Toshiro Yashiba (Sugimoto Minoru)

Musique Abe Umitaro

Film d’ouverture Festival des cinémas d’Asie Vesoul

d'après le roman La Fille de la Supérette de Murata Sakaya

À 24 ans, Nozomi a abandonné son tailleur de commerciale pour l'uniforme modeste d'une supérette. Entre la monotonie rassurante du quotidien et la complicité de ses collègues, elle pense avoir trouvé un fragile équilibre. Cependant, l'irruption d'une ancienne amie du lycée dans le "konbini" vient bouleverser sa routine et la confronter à ses choix de vie.

La fille du konbini

Se méfier de certaines réactions « Que c’est ennuyeux, il ne se passe rien » En tout cas ne pas se fier à

Oui il ne se passe pas grand-chose. Et comment pourrait-il en être autrement dans un film qui se veut minimaliste et délicat afin d’être en harmonie avec le personnage principal (tout en intériorité en proie à ses problèmes existentiels à l’opposé d’ailleurs de sa collègue extravertie) ? Une ténuité scénaristique doublée de répétitivité n’est pas pour autant synonyme d’ennui…

Accomplir au quotidien les mêmes gestes (prise de repas seule dans l’appartement, couchers et réveils, déplacement à vélo, attente du client dans le konbini, dans la position figée d’une statue filmée en frontal, encaisser rendre la monnaie, encaisser aussi la mauvaise humeur de certains clients, accepter les remplacements à la demande du « boss ») serait un « choix » assumé quand il s’agit de jeunes étudiants (le job est passager) mais problématique pour Nozomi Iizuka ? ( on apprendra par bribes qu’elle sort d’un burn out et qu’elle n’ose avouer à sa mère avoir quitté son métier de cadre commerciale …)

Dès le premier plan les couleurs pastel délavé (on a l’impression que le personnage se fond dans le vide de l’environnement), et la voix off, même si je n’étais plus là, le monde n’arrêterait pas de tourner laissent perplexe. Tentation du suicide d’autant que le personnage s’est arrêtée, accoudée sur la rambarde du pont ? Ou acceptation d’un sort ? celui que précisément l’on met en scène ou en image afin de dénoncer l’aliénation et la banalité du travail dans un monde normatif

La répétition des mêmes gestes (à signaler que la réalisatrice en modifie les approches par différents angles de vue) va être perturbée d’abord par la défaillance d’une tringle à rideaux (à l’instar d’ailleurs d’une pensée qui titube avant les choix décisifs) Mais la transformation profonde de la jeune femme va s’opérer au contact de ses co-équipiers (dont le jeune Moriguchi) certes et surtout par la rencontre inopinée d’une ex camarade de classe ; la fragile la solitaire la pudique et quasi muette Nozomi Iizuka progressivement se confie, prend conscience de, et après avoir dépassé son mal-être, assume le quotidien qui s’est mué en choix de vie - (l’excellente Erika Karata que nous avions admirée dans Asako I & II de Ryusuke Hamaguchi interprète, délicate et raffinée, ce cheminement)

Oui quitter un emploi « prestigieux » aura été synonyme de rupture avec les injonctions d’un système qui bannit le bien-être personnel Et n’est-ce pas le « message » de cette chronique que de signaler l’échec d’un modèle en mettant en exergue l’authenticité de certaines relations ?  « Le sens d’une vie peut émerger du simple fait d’exister, de voir, de s’incliner vers les petites joies et les rencontres fortuites »

A voir

 

Colette Lallement-Duchoze

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1 mai 2026 5 01 /05 /mai /2026 07:43

de Lucio Castro (Argentine USA 2025)

 

avec Laith Khalifeh, Ezriel Kornel, Joel Isaac, Matthew Risch

Présenté en avant-première mondiale lors de l’édition 2025 du Festival de Cannes dans la section de l’ACID.

Puis sélectionné dans un grand nombre de festivals internationaux Munich, Melbourne, Palm Springs ou encore Göteborg.

Adnan, un jeune étudiant en art, arrive à New York pour y passer l’été. Il effectue un stage dans une galerie où est exposé un artiste atypique et plus âgé qu’il a croisé par le passé. Alors que des moments de son passé et de son présent s’entrelacent, une série de rencontres — à la fois artistiques et érotiques — ouvrent des brèches dans sa réalité quotidienne.

Drunken noodles

Un film singulier où s’enchevêtrent passé et présent (un chapitre sera comme le flashback du précédent) , réel et fantasme (surtout en II avec le surgissement d’un satyre hors du récit mythologique) un film sur le "double"  (les mises en abyme d’un segment à l’autre  comme autant d’approches à la fois narratives et érotico-sexuelles)  un film où alternent les ambiances urbaines et la sérénité de la forêt (ou bien au sein même de la ville ces espaces de verdure dédiés le jour aux jeux d'enfants et la nuit aux "rencontres"; en I premier rapport sexuel Adnan/Yariel dans un parc …Et le chapitre  IV – addendum ou épilogue ?- est tourné dans un parc new yorkais…. déserté par son public habituel,  habité par le seul Adnan ) Le choix du format 4/3, l’absence de profondeur de champ et le jeu constant de la lumière participent de cette singularité (ou l’accentuent)

Oui ce film de l’Argentin Lucio Castro mérite plus qu’un détour.

Le peintre sur canevas (broderies érotiques, très explicites dont certaines envahiront l’écran alors que la plupart des séquences filmées en sont l'illustration) ? C’est Sal Salandra (interprété par Ezriel Kornel) Il est exposé dans la galerie new yorkaise (Brooklyn) que le temps d’une saison  va  garder l’étudiant stagiaire en art Adnan (Laith Khalifeh) (en I). C’est la main de cet artiste qui d’une partie à l’autre en tisse le titre annonciateur (souvent énigmatique d’ailleurs) Ainsi le "brodeur" septuagénaire (personnage principal de II) métaphorise l’ensemble (d’abord présenté comme  "bricoleur/réparateur" il va initier Adnan à  " écouter sans toucher "  quand surgira un faune, après avoir capté dans le silence les bruissements naturels bientôt remplacés par la musique ….étrange de Robert Lombardo)

Fils brodés, fils de couleurs autant de fils conducteurs vers le passé amoureux d’Adnan (sa relation perturbée avec Iggie (Matthew Risch) ; séquence III dans un Airbnb en forêt, séquence faite d’ellipses de non-dits autant que d’explicite avec ces montées et descentes d’escaliers, ce cheminement périlleux vers les points d’eau, une eau lustrale et tempétueuse, Iggie écrivain d’autofiction?) Fils conducteurs dans ces instants de frénésie amoureuse (en I avec le livreur de -nouilles ivres (?) ce livreur Yariel (Joel Isaac), s’avérera en fait un authentique poète/conteur… en écho au final (en IV) les vers que l'on déchiffre tel un haïku

Enchevêtrement qui (paradoxalement ?) fera émerger une Vie, celle du Merveilleux où éclosent et se rencontrent tous les arts (peinture photographie roman et poésie) et où l’érotisme queer acquiert ses lettres de noblesse à la Guiraudie ??

Film que d'aucuns vont juger avec sévérité! Qu'importe ! 

A voir !

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 05:17

de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad France )

 

Avec Maïmouna Miawana, Eriq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane, Christ Assidjim Mbaihorno

 

Berlinale 2026 prix FIPRESCI

Dans un village isolé du Tchad, Kellou est traversée par des visions qu’elle ne comprend pas. Grâce à sa rencontre avec Aya, une exilée aux secrets douloureux, elle va découvrir une autre façon de regarder son passé, ses rêves et son village. Mais en prenant la défense d’Aya, que le chef du village tente de chasser, elle se heurte à la peur et à la colère des habitants, et devra se battre pour garder sa liberté.

Soumsoum, la nuit des astres

C’est un village isolé- où préjugés racistes empreints d’animisme ont la vie dure et dictent la vie de la «  communauté » ,- c’est un désert, les plateaux de l’Ennedi, où les immenses blocs minéraux embrasés de rouge incandescent et de lumière,  les grottes préhistoriques gardent les secrets des morts, (le désert de l’Ennedi est d’une telle majesté qu’il mérite un récit aux dimensions mythologiques affirme le cinéaste ) et quand la caméra (ou l’œil de Kellou) scrute le firmament c’est l’ensemble stellaire qui se pare du divin.

Ce long métrage (qui se démarque du réalisme auquel l’auteur de "l’homme qui crie" nous a habitués) peut s’apparenter à un voyage initiatique -réaliste et fantastique à la fois- mais aussi à une ode célébrant la sororité (Kellou entretient et revendique sa relation amoureuse avec Baba lequel  d'ailleurs ne saura enfreindre les préceptes patriarcaux  ; Aya qui, souveraine, a gardé le récit de « la nuit des astres »   Aya ou le retour suspect de l’exilée devenue la « sorcière » infréquentable, Aya la paria le bouc émissaire que le village (son chef suivi par ses sbires) rend responsable de la mort de nourrisson et de cette pluie torrentielle (dont le vacarme dévastateur envahit le prologue) une pluie susceptible d’effacer  la "mémoire collective" 

Kellou si proche d'Aya;  Kellou qui, par-delà la mort, accomplit sa promesse...

Avec l’adolescente nous déambulons dans de vastes "tableaux" - panoramiques  bien cadrés où alternent ambiances solaires et ambiances nocturnes (la lenteur de certains travellings et le choix du scope accentuent cette impression) et les visages (dans la première partie) filmés de très près ont la majesté sculpturale de paysages à tel point que  dans la seconde partie le spectateur ne sera pas surpris de voir  dans tel bloc rocailleux un visage identifiable… Avec Kellou nous pénétrons dans ce fantastique onirique où les âmes des morts vous parlent vous touchent et revendiquent leur terre 

Un film à la beauté somptueuse et …pourtant !

Quelque chose s’en vient heurter (presque de plein fouet) ce dispositif à l’esthétique très recherchée. : maladresse du jeu des acteurs (hormis Kellou,)  théâtralité outrancière, (le conte africain a -surtout dans la deuxième partie -les allures de la tragédie grecque d'Antigone ; on sait aussi que le romancier Gaudé a participé au scénario le dotant ainsi de références aux mythologies antiques), absence d’aspérité dans le déroulé au récitatif trop lisse à force d’impassibilité

On est séduit ….sans être convaincu !

 

Colette Lallement-Duchoze

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 07:25

Documentaire réalisé par Philippe Béziat (2025)

 

 

  • Grand Prix 2026 du Documentaire musical à Biarritz
  • Prix du public 2025, Œillades

Comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse ? Comment cohabiter si longtemps sans que le groupe explose ? Quel rôle joue vraiment le chef d’orchestre ? Pour la première fois, caméras et micros se faufilent parmi les 120 musiciens de l’Orchestre de Paris, à la Philharmonie, sous la baguette de leur jeune chef prodige, Klaus Mäkelä

Nous l'orchestre

Filmer une matière sonore en train de s’élaborer en étant au plus près de ce « nous » qui compose un orchestre tel est l’enjeu de ce film documentaire aussi passionnant que novateur dans sa forme. – Une forme qui tout en respectant la règle de 3 du cinéma montage mixage cadrage se démarque de certains attendus.

Certes le spectateur est convié à des séances de répétition sous la direction   du charismatique Klaus Mäkelä (nous verrons aussi Elim Chan et Herbert Blomstedt). Ainsi  au tout début lors de la répétition de Stravinsky la caméra saisit en quelques plans sa maestria, l’originalité de ses gestes (à décrypter car porteurs de signes pour celui qui regarde tout autant qu’il est à l’écoute) et l’expressivité de son visage. Hé ben, il n'est pas venu faire de la figuration, celui-là ! (remarque un musicien, un propos plein de sous-entendus… …Rappelons ici que ce jeune « prodige » né en 1998 est directeur musical de l’Orchestre de Paris depuis septembre 2021).

Mais la caméra va individualiser le "collectif" inclus dans le "nous" multiforme sans jamais toutefois dévoiler une identité propre. Voici en gros plan tel musicien interrogé ; l’originalité sera double : d’une part pénétrer sa pensée et la restituer par un encart à lire sur fond noir alors que les lèvres s’animent muettes…(rappel du cinéma muet ?) ; et d’autre part donner à entendre comme a postériori le "son" qu’il a produit avec son instrument ; se dessine à chaque fois sur le visage de l’interviewé la même émotion. Le-nous du titre englobe ainsi des individualités : avec leur vie: hors les murs nous les voyons immergés dans « notre » quotidien familier, à l’intérieur du bâtiment de la Philharmonie ils forment un  "corps" dans l’exercice de leur  "métier", mais avec des  egos  plus ou moins surdimensionnés,  des ressentiments,  des aspirations…(certains envient -ou déplorent- les privilèges des solos ; d’autres ont la douloureuse impression   de « ne servir à rien » …)

A la diversité des individualités répond celle des instruments -avec une prédilection pour le cor anglais ? (de très gros plans sur l’anche et des lèvres, sur des mains et leur archet par exemple vont alterner avec des plans d’ensemble sur l’orchestre) On tourne une page de partition, on annote, on nettoie une embouchure, on change une anche, chaque geste est ainsi valorisé   On se réunit, on échange lors d’audition pour le recrutement d’un violon. Interroger l’instant tout en l’inscrivant dans un continuum !  c’est une autre dynamique de ce film Et quand la caméra filme le bâtiment dans son environnement extérieur le style architectural perd de sa minéralité pour se fondre dans la fluidité du trafic du périph…

Un film documentaire musical ? le cinéaste préfère l’appellation« documentaire symphonie » écoutons-le Ne pas trop me poser la question du récitmais penser en termes de mouvements, comme pour une œuvre musicale. D'abord quelque chose de très puissant, très énergique. Puis un ralenti, plus extatique, qui va nous amener ailleurs. Puis là, tout d'un coup, le petit solo de quelqu'un qui s'exprime..."

 Un film sur la Vie de musiciens ? oui mais dans  leur rapport à la musique, à leur instrument

Un film qui par la maîtrise et la diversité des cadrages, par l’originalité du montage invite le spectateur -mélomane ou non- à vibrer de concert … au point de se sentir inclus dans le « nous » du « vivre ensemble »

UN FILM A NE PAS MANQUER

 

Colette Lallement-Duchoze

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25 avril 2026 6 25 /04 /avril /2026 08:52

De  Leyla Bouzid  (Tunisie France 2025)

 

Avec Eya Bouteraa (Lilia) ,Hiam Abbass,(la mère Wahaida)  Marion Barbeau   (Alice) Feriel Chammari (Hayet une tante) Selma Baccar (Mélissa la grand-mère)

Présenté en Compétition à la Berlinale (février 2026)

-5e Best Emerging Filmmaker Award,  Rendez-Vous With French Cinema in New York

De retour en Tunisie pour les funérailles de son oncle, Lilia retrouve une famille qui ignore tout de sa vie à Paris. Déterminée à éclaircir le mystère de cette mort soudaine, Lilia se retrouve confrontée aux secrets d'une maison où cohabitent trois générations de femmes.

A voix basse

Voici un film de facture  très (trop) classique - la démarche -passer par l’intime pour explorer une société , le  découpage - ces jours qui scandent la narration comme autant d’étapes dans le cheminement intérieur de Lilia-; l’alternance entre scènes d’intérieur dans la maison familiale gardienne des secrets et tabous et ces extérieurs lieux de l’émancipation, se détacher des carcans qui ligotent-,  avec parfois des insistances inutiles (cf au final le drapé évanescent au flou hamiltonien où s’épanche la sensualité  caressante des deux corps féminins  et le tout dernier plan quand le poème de Victor Hugo s’en vient saluer la venue de l’enfant…) le recours à un procédé nullement novateur (faire coexister dans le même plan des bribes du passé ressuscité et le moment présent ; coexistence comme substitut de la pensée ? et de la dialectique ?) 

A voix basse n’en reste pas moins un film "militant" . On sait que l’homosexualité masculine est sévèrement réprimée en Tunisie (l’homosexualité féminine étant considérée comme un phénomène annexe  ….: le flic ne portera pas plainte contre les "provocs" de Lilia ;  alors que la mère qui avait adopté les choix de son frère se refuse dans un premier temps à être complice de sa fille ) … Layla Bouzid s’attaque à ce "tabou" et plaide pour la reconnaissance des choix sexuels de chacun et pour l’abolition de la loi

Frontalement (dans les face à face) mais le plus souvent mezza voce avec cette circulation de regards si éloquents et une caméra très proche des protagonistes (plans serrés rapprochés alternant avec de très gros plans sur des visages au mutisme suggestif) la réalisatrice entremêle " enquête" et dépassement des "tabous". L’enquête sur les zones d’ombre qui entourent la mort suspecte de l’oncle sera double (celle menée officiellement et simultanément celle menée par Lilia) avec une figure centrale et pourtant effacée -tel un fantôme- celle de l’amant regardeur. Et simultanément le dépassement des tabous passera par une déconstruction (cette dernière concerne  surtout  Lilia mais aussi sa mère!)   Alice la compagne de Lilia est d’abord présentée comme colocataire.  Lilia se met à l’abri- comme si elle se cachait- pour vivre ses amours "clandestines" afin de se  "protéger" contre les diktats de la famille ; mais progressivement le furtif devient visible (sans être ostentatoire), le non-dit, cette part d’héritage familial, s’affiche en explicite (sans être "trop ostensible"   malgré ces "baffes"  qui claquent ou ces mots perturbateurs)

La voix jusque-là contenue (basse) aura fait advenir l'indicible, (et ce malgré l’ironie des dernières paroles à propos de l’enfant qui ressemble à son père  … )

A voir …en dépit  de nombreuses réserves !

 

Colette Lallement-Duchoze

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 02:32

De Graham Swon (USA 2023)

 

avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Peter Vack   

 

(inédit en France ainsi que The world is full secrets 2018)

1939, quelque part dans le Midwest américain : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature et son mari, Richard, auteur de romans pulp, s’installent à la campagne, où ils se retrouvent pris dans un triangle amoureux avec leur servante profondément religieuse, dans cet examen envoûtant d’un monde voué à disparaître.

An evening song (for three voices)

Voici trois personnages Barbara -autrice empêchée d’écrire depuis ses jeunes années, Richard son mari auteur de romans de gare au succès mitigé et Martha leur servante très pieuse dévouée dont le visage et le corps sont marqués par des cicatrices (comme autant de stigmates de ??) Trois personnages, trois voix qui vont s’entrelacer dans un chant du soir tel un chant du cygne ?

 Certes le cinéaste situe son film à la fin de l’été 1939  mais an evening song (for three voices) n’en sera pas pour autant un « film d’époque » tout au plus l’année choisie 1939 « est une année de transition : après la Grande Dépression, l’industrialisation bat son plein et dans le domaine culturel le système des grands studios hollywoodiens est à son apogée alors que le modernisme littéraire touche à sa fin et la seconde guerre va bouleverser le monde ; le film se déroule entre « la fin » et le « commencement » (Propos du réalisateur)-  L’histoire colportée d’un loup garou qui rôde et dévore des animaux mais aussi des humains en serait-elle la métaphore ? 

Le  "trio", triangle amoureux, où chacun aime les deux autres ? Graham Swon l’exploite certes mais au service d’une expérience cinématographique fort singulière qui n’a rien à voir avec le " naturalisme" du mélo provincial  -même si à la toute fin le film semble renouer avec cette veine (Martha la récitante fait part du sort de tous les protagonistes comme dans un épilogue;  propos non denués d'ironie)

L’essentiel (soit les trois quarts)  frappe par une atmosphère envoûtante diaphane ou nocturne, et l’émotion feutrée qu’elle dégage ! fondus enchaînés, surimpressions , superpositions (des image et des voix) , choix des plans séquences, le flou et son corollaire : le primat de la sensation sur l’histoire, la lenteur hypnotique, la musique de Rachel Evans qui de bout en bout accompagne les textes récités, (successivement, en alternance ou simultanément comme des échos qui se répondent avant de se confondre (qu’il s’agisse des pensées profondes -inavouables ?- des trois personnages de leurs désirs de leurs rêves, ou des extraits des œuvres écrites par le couple, de leurs commentaires, ou encore  de rumeurs qui circulent au village), tout concourt à rendre délicat palpable évanescent et charnel à la fois un univers de signes où le Verbe se fait chair et sa puissance incantatoire aussi fluide que les flux des trois consciences

Un envoûtement

A ne pas rater

 

Colette Lallement-Duchoze

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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 08:51

D'Akio  Fujimoto.  (France , Malaisie et Allemagne 2025)

Avec Muhammad Shofik Rias Uddin, Shomira Rias Uddin

 

Festival Venise 2025 Section Orizzonti prix spécial du jury

 

Dans l’espoir de retrouver leur famille dispersée, Shafi, 4 ans, et sa sœur Somira, 9 ans, quittent un camp Rohingya du Bangladesh pour rejoindre la Malaisie. Guidés par leur regard d’enfant, ils entreprennent une traversée périlleuse.

Les fleurs du manguier

Le cinéaste japonais -dont les deux films précédents l’un sur des immigrés au Japon et l’autre sur de jeunes vietnamiennes clandestines -sont restés inédits en France, a travaillé sur « le terrain en Birmanie » et s’est intéressé au sort tragique des Rohingyas. (Rappelons ici le puissant documentaire de Barbet Schroeder qui avait impressionné, ébranlé le public Le Vénérable W - Le blog de cinexpressions)

Mi documentaire mi fiction les fleurs du manguier filmé à hauteur d’enfant -souvent caméra portée-, s’ouvre sur un jeu de cache-cache et 1,2,3 soleil dans une hutte au Bangladesh. Voici Somira 9 ans et son petit frère Shafi 4 ans (et le réalisateur rappellera à intervalles réguliers cette force explosive de l’enfance capable de préserver un espace ludique, au plus fort de la tourmente et de la tragédie…)

Sommés de plier bagage, les deux gamins vont entreprendre un périple (du Bangladesh où ils sont réfugiés à Kuala Lumpur Malaisie) ; 28 jours -ces jours comme égrenés s’affichent ainsi à l’écran- ; 28 jours !  Une éternité quand on est ballotté sur les flots, brinqueballé dans des camions de fortune, qu’on avance péniblement à pied dans la jungle, qu’on affronte autant la fatigue la faim que les garde-côtes armés ou des passeurs véreux avides de profit Et le réalisme (certains passages frappent par leur évidente crudité) se mêle souvent astucieusement d’ailleurs à la douceur préservée dans la relation entre la sœur et le frère

Et pourtant… Le spectateur, certes souvent ému, (les protagonistes sont des gamins !), peut éprouver une certaine lassitude quand bien même il aura été sensible à tous ces « effets » de lumière qui traversent la nuit – horreurs marchandages corps exténués, contrastant avec la bienveillance de ces Rohingyas capables d’humanité de solidarité…

Oui dans le concert du dithyrambe osons une dissonance -car n’est-ce pas à la fois la force et la limite de cette « immersion » dans laquelle veut nous entraîner le cinéaste ? L’enfance dont on sauvegarde la miraculeuse vitalité dans l’onirisme et la fiction ? Force et limite aussi du genre hybride ? l’esthétisation qui dévitalise la portée du propos ? …

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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22 avril 2026 3 22 /04 /avril /2026 15:19

De David Roux (France Belgique 2025)

 

avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois, Jérémie Rénier  Sarah Le Picard  Alexandra Stewart , Jérôme Deschamps

 

 

Festival du Film Francophone d’Angoulême 2025,

Hors compétition, au Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz 2025.

 

 

Voilà Marianne aujourd’hui : femme d’un riche industriel, enviée et admirée, épouse modèle et mère de famille dévouée. Elle va avoir 40 ans et le confort de la vaste demeure familiale a lentement refermé sur elle son piège impitoyable. Prisonnière d’un inextricable réseau d’obligations sociales, familiales et conjugales, complice de son propre effacement, elle a, sans même s’en apercevoir, renoncé à elle-même. Alors, quand resurgit l’ombre de son passé, une brèche s’ouvre. Une autre vie serait-elle possible ? Et à quel prix ?

La femme de

Adapté du roman d’Hélène Lenoir  Son nom d’avant (1998),  le film de David Roux fait la part belle à ces bâtisses cossues (cf les plans d’ouverture) comme écrins de l’hypocrisie bourgeoise d’un autre temps (XIX°) et qui a perduré .Bâtisse que le couple Marianne/Antoine va habiter (suite à la mort de sa belle-mère, Marianne avait pourtant répondu par la négative à la demande de son mari …mais  dès le plan suivant le couple a emménagé ; la succession rapide de ces deux plans illustre le manque (ou l'absence) de considération de la femme  au sein de la bourgeoisie catholique de province   Ce sont les quelques  confidences « lucides » de Marianne au photographe, les fredaines apparentes de l’aînée en pension qui, par-delà les invectives du beau-père omnipotent (tout en étant physiquement diminué) qui le diront explicitement. Oui Marianne et Antoine Casella font chambre à part, oui Antoine a « prié » pour que le premier enfant soit un garçon digne héritier des Casella, oui Marianne s’étiole … engluée dans des obligations sociales familiales conjugales dont elle semble complice. Mais un regard à l’église, une discussion, des photos (le prologue rappelait cette circulation de regards, lorsque adolescente Marianne fut agressée en pleine rue, traitée de « putain » et que réfugiée dans un bus, elle scrutait (en vain ?) la bienveillance d’autrui...) tout cela conjugué "ouvre une brèche; une autre vie est-elle possible? (cf le pitch)

Récit d’une émancipation, d'une "reconstruction" à partir de …porté par le talent de Mélanie Thierry dont la délicate sensualité affleure à chaque plan

Certes les promenades dans les sous-bois, avec les déclinaisons de vert et les multiples fonctions du pont, les teintes ocres et parfois flamboyantes, la douceur quasi angélique de Jérémie Renier (qu’accentue la coupe de cheveux) les cloisons d'intérieur balisant un parcours obligé , alanguissent un récit au rythme déjà nonchalant (quand bien même l’espace est souvent saturé des invectives colériques du beau-père patriarche) . Et même quand la décision semble prise (définitive) la rupture ne sera pas immédiate -moins pour donner le temps au temps- que pour annihiler une  "dépossession"  jusque-là assumée la transformer  en une plénitude (dont les détails resteront hors champ)

Surtout ne pas comparer avec Chabrol… car David Roux en s’intéressant à l’emprise morale ne choisit pas le cynisme corrosif …Son huis clos n’en reste pas moins troublant, de l’indolence peut naître une forme de sublime (qu’accompagne cette voix plaintive dans le quatuor, tel un appel à la liberté)  

Et voici sur l’écran TV (que regarde la famille réunie…) des extraits de Peau d’âne de Jacques Demy (1970), Delphine Seyrig prodigue ses conseils de Fée des lilas  Ecoutons-la

 

Colette Lallement-Duchoze

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