De Claire Denis (France USA 2025)
avec Isaach de Bankolé (Alboury) Matt Dillon (Horn) Tom Blyth (Cal) Mia McKenna-Bruce (Leone) Brian Begnan (Nouofia)
Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier
Dans l’immensité rouge de la terre, voici une femme de noir vêtue, qui de son pas lent cadencé avance jusqu’à un endroit précis, encore maculé de sang ; agenouillée, elle y dépose-une palme verte. C’est la scène d’ouverture à la sidérante beauté qui inscrit dans la tragédie à l’antique le film - inspiré de la pièce de Bernard Marie Koltès Combat de nègre et de chiens (1989)– Une autre scène dit (et montre) un cauchemar : la mort provoquée par un chien altéré de sang, dont les crocs monstrueux sont filmés en gros plan, alors que Nouofia et Alboury étaient allongés à même le sol soudés par la "fraternité"
Frère tu n’as que ce mot à la bouche dira excédé Horn le "patron" du chantier qui tente en vain de négocier avec Alboury venu réclamer dans le calme impassible de la dignité, le corps mort de son frère, afin d’accomplir le rituel funéraire. Imperturbable, en costume cravate, debout, entre les deux lignes de clôture ; alors que les gardes perchés dans les miradors -parlant yoruba entre eux, anglais avec les Blancs,- surveillent, armés, à la fois l’intérieur et l’extérieur du camp, prononçant des « cris bizarres » (Le titre voulu par B M Koltès était précisément « le cri des gardes »)
C’est la nuit Des clôtures, des barbelés, des baraquements des bulldozers un troupeau de zébus (et par moments on ne sait plus s’ils sont à l’intérieur ou à l’extérieur du périmètre de protection des …Blancs). Un huis clos qui obéit théâtral, aux trois unités de la tragédie (lieu temps et action) Un huis clos en plein air. Un air saturé d’ombres et de chaleur épaisse, de non-dits, mais traversé par une circulation de regards quand la caméra s’approche au plus près des protagonistes. Voici Horn le « patron », Cal son acolyte un jeune ingénieur « baroudeur » le premier attend sa jeune épouse qui arrive de Londres que le second est chargé d’accueillir à l’aérodrome. Par bribes et quelques flash-backs, le passé de Horn sa blessure…, le crime de Cal seront « exhumés » et nous découvrons en même temps que la jeune femme Leone, les « enjeux » faits de promesses d’obligations non tenues.
Un quatuor -Alboury est comme la bonne ou mauvaise conscience des 3 autres- qui chorégraphie l’espace de ses déplacements lents minutés ou de ses embardées brusques en contrepoint,, quatuor où les taches de couleurs --le rouge de la robe de Leone, l’écume blanche du champagne que Cal boit à même la bouteille, le brun laissé dans le bac à douche (mais on ne se débarrasse pas d’un crime comme d’une carapace…) le bleu de la bâche qui recouvre le cadavre, rompent l’obscurité tout comme les éclairs qui vont strier le firmament avant les myriades pétaradantes des feux d’artifice, alors que la poussière tempétueuse crée un écran qui aveugle (mais la cécité peut guetter aussi les âmes…)
« Vous êtes comme une pièce de monnaie qu’on a laissée tomber et qui ne brille plus pour personne », dit Alboury à la jeune femme ; or si Leone incarne une dissonance qui prélude à une "déliquescence" le constat cruel ne vaut-il pas pour le monde ? Ce monde où deux forces irréconciliables s’opposent en vain…
Et quand vient l’aube, Claire Denis filme un groupe d’enfants, des écoliers en marche vers le …savoir (imposé par les Blancs ?) puis le champ de vision s’élargit en un panoramique sur la ville grouillante de vie comme si les morts du chantier s’étaient enfoncés définitivement dans la Nuit
Un film à la redoutable majesté silencieuse, à ne pas manquer
Colette Lallement-Duchoze
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