20 décembre 2022 2 20 /12 /décembre /2022 07:06

de Rachid Bouchareb (France 2021)

 

avec Reda Kateb, Lyna Khoudri, Samir Guesmi, Raphaêl Personnaz

 

Festival de Cannes 2022 (sélection Cannes première)  

La nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine est mort à la suite d’une intervention de la police, alors que Paris était secoué par des manifestations estudiantines contre une nouvelle réforme de l’éducation. Le ministère de l’Intérieur est d’autant plus enclin à étouffer cette affaire, qu’un autre  Français d’origine algérienne a été tué la même nuit par un officier de police

Nos frangins

Et puis ces déchirures à jamais dans ta peau. Comme autant de blessures et de coups de couteau. Cicatrices profondes pour Malik et Abdel. Pour nos frangins qui tombent... Renaud  (Petite) 1988

 

 

Lever le voile sur un pan oublié de notre mémoire collective, en réhabilitant celle d’Abdel Benyahia tué le même jour que Malik Oussekine mais dont la mort ne fut pas médiatisée, telle est l’ambition de Bouchareb dans « nos frangins » (et la chanson de Renaud « petite » que l’on entend à la fin du film le rappelle avec justesse). Ne serait-ce pas aussi poursuivre la construction d’un mausolée (commencée avec Indigènes puis Hors la loi) à la mémoire de tous ces frangins qui, à cause de leur facies, sont hélas victimes de ce que l’on appelle avec une prudence affectée et révoltante   "racisme ordinaire" 

 

En mêlant images d’archives et fiction le réalisateur réussit un pari assez audacieux (ne pas laisser apparaître  les "coutures"  entre les premières et les scènes jouées par des acteurs connus). Le rythme est souvent haletant et le montage efficace (alternant les scènes de manifestations, de contestations, les attentes angoissées des deux familles respectives, la reconstitution de la soirée de Malik,  les enquêtes du frère de Malik); une narration  à la  chronologie éclatée, malgré les repères datés et l'étalement de la durée sur 4 jours,  une interprétation étonnante de justesse  (Rada Kateb en frère révolté et Samir Guesmi en père complètement déboussolé puis pétrifié de chagrin); le parti pris de ne jamais montrer frontalement la violence mais de  la suggérer (les motos leurs grondements les matraques brandies n’en seront que plus saisissant.es)

 

Certain.es critiques déplorent la présence de deux personnages créés de toutes pièces par le réalisateur, au prétexte qu’elle nuit au scénario. L’inspecteur de l’IGS Daniel Mattei (Raphaël Personnaz) et l’employé de l’institut médico légal Ousmane (Wabinlé Nabié). Or ces deux personnages, l’un la face cachée -mauvaise conscience?-  du pouvoir -politique surtout- , l’autre l’Anubis des temps modernes, ne créent-ils pas un autre récit qui assure le lien entre les "deux affaires", et qui se situe précisément entre les montages parallèles consacrés aux victimes et aux familles "dévastées" ? Va- et- vient constant du premier entre les représentants de la police, du pouvoir et les familles -, l’obéissance aux "ordres supérieurs" de sa hiérarchie qui enjoignent d’étouffer le meurtre d’Abdel Benyahia, sans prendre en considération la douleur torturante de l’attente chez les proches, en dit long sur les  "manipulations"  les  "mensonges"  et l’inhumanité des pouvoirs …Le second, inversement, en s’adressant successivement aux deux corps recouverts de leur linceul, les   "baptise"  pour l’éternité en chantant en bambara un hymne tout empreint de douceur

 

N’est-ce pas la part de fiction qui permettrait d’enrichir la réalité ?

 

Voici quelques exemples

Au tout début, un carton avec la date 6 décembre 1986, une ambulance, l’institut médicolégal, on voit un corps, on est persuadé que c’est celui de Malik… Mais...Façon de  "relier"  deux   "affaires"  en créant  la   "confusion"  chez le spectateur ?

Puis -toujours à l'Institut médicolégal - alors que le père d’Abdel obéissant aux ordres de Mattei accepte de ne pas voir le corps de son fils "blessé",  le frère de Malik passera outre les directives de l’inspecteur. Scènes de fiction certes mais qui traitent les deux   "affaires"  dans une perspective générationnelle ; le père d’Abdel sait qu’il doit rester  "discret"  obéir et son  "effacement"  ne correspond-il pas à un autre effacement, celui du crime? (décidé en haut lieu, et dont Mattei  est le porte-parole)

Tôt le matin, Mattei se rend rue Monsieur le Prince où Malik a été roué de coups mortels ; nous suivons son regard sur le sol de l’entrée, encore maculé … la concierge va le nettoyer à la serpillière…Un effacement apparemment banal mais ô combien suggestif et terrible !!! (le matraquage, passage à tabac,  étant resté délibérément hors champ dans la   "reconstitution"  du parcours de Malik  depuis sa sortie du club de  jazz, sa poursuite par les voltigeurs motocyclistes,   jusqu’à cet immeuble…)

 

Plus jamais ça lit-on sur l'affiche et pourtant!!!!

 

 

Un film à voir (de toute urgence)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

Dans le Figaro Magazine,  Louis Pauwels écrivait que les jeunes mobilisés et manipulés, souffrent de « sida mental » : “Ce retour au réel leur est scandale. Ils ont peur de manquer de mœurs avachies. Voilà tout leur sentiment révolutionnaire. C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles ; tous les virus décomposant l’atteignent. Nous nous demandons ce qui se passe dans leurs têtes. Rien, mais ce rien les dévore.” 

François Mitterrand invité par Europe 1 se déclarait   "sur la même longueur d’onde qu’eux" [les étudiants grévistes]  et il ajoutait  être agréablement étonné par leur  "maturité"

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19 décembre 2022 1 19 /12 /décembre /2022 08:56

de Darezhan Omirbayev · (Kazakhstan 2021 )

avec  Yerdos KanayevGulmira KhasanovaKlara Kabylgazina

 

 

Prix de la Mise en scène au Festival International du Film de Tokyo 2021

Prix de la mise en scène festival de Lisbonne & Sintra 2022

Prix du meilleur film section forum festival international du film de Berlin.2022

Didar est un poète enchaîné à son travail quotidien dans un petit journal. Mais à l’ère de la consommation de masse, rares sont ceux qui s’intéressent encore à la poésie. En lisant l’histoire d'un célèbre poète kazakh du 19e siècle exécuté par les autorités, il est profondément ébranlé...

Poet

 

Un film contemplatif, un film poème (qui joue avec les temporalités, mêle rêve et réalité, impose des récurrences formelles et musicales) un film qui se prête à une lecture plurielle sur la fonction, le pouvoir et l’avenir de la poésie. Mais aussi sur le devenir d’une langue et partant d’une culture voire d’un pays. (Un journaliste au début, dans la salle de rédaction où travaille Didar -qui reste muet-, prédit la  "mort" de la langue kazakhe, chiffres à l’appui, en vilipendant l’uniformisation qui se profile !!!)

Comme certaines approches risquent de tomber à faux tant ce film est imprégné d’une culture très éloignée de la nôtre, (hormis le phénomène ravageur de la mondialisation et de la surconsommation) , contentons-nous de quelques remarques sur le parallèle entre Didar et Makhambet Utemissov (1803-1846)

 

Si le même acteur interprète les deux personnages, c’est que l’image précisément permet ce continuum – le parallèle entre la destinée des poètes, qu’ils soient du XIX° ou du XXI° siècle, est mis en évidence par un montage alterné. Une vie difficile : Didar vit chichement dans un appartement, Utemissov dans sa yourte isolée cultive la terre ; le premier va décliner une offre qui, financièrement serait alléchante, ( écrire la biographie forcément hagiographique d’un magnat), mais qui  "faillirait"  à son idéal de "pureté"; un idéal revendiqué par Makhambet Utemissov en plein régime tsariste, plus de 150 ans auparavant. La destinée post mortem ? D’abord oublié - enterré sans sépulture, -arbre mort dans l’immense steppe- dont l’image récurrente est l’équivalent d’un leitmotiv- le cadavre d’Utemissov sera exhumé puis enterré dans un mausolée (soit près de 100 ans après la décapitation). Fluctuations, récupérations au gré des "régimes",  de leur idéologie et de la "fabrique" de l'opinion (les différentes dates inscrites à chaque fois au bas du cadre le prouveraient aisément!!)

Si le  "hic et nunc"  d’un poète est   "misérable", l'auteur  ne sera-t-il pas récompensé dans un avenir plus ou moins proche ??? Le   "sacrifice"  serait-il la condition sine qua non de cette reconnaissance ? c’est ce dont prend conscience Didar… La séquence  "dramatique"  où, invité pour une rencontre/lecture  avec le public, il est confronté au vide d’une salle immense, résonne telle une prophétie. Alors que somnolant dans la couchette du train,  il  s’imaginait écrivain "à succès " (cf le tableautin ironique du  tripot où une femme nue lit des poèmes, allongée sur une table)

 

Le bruit du roulement du train sur les rails, son martèlement répété, alors que Didar voyage de nuit, - il est attendu pour cette "fameuse"  rencontre  avec le public-,   non seulement scandent la narration et créent un tempo, mais entraînent le spectateur dans un voyage dans le temps et surtout dans une conscience (le compartiment comme habitacle de la pensée, l’oreiller comme support à une rêverie), une musique répétitive  qui, loin d’être simple bercement, aura permis d’appréhender la question cruciale du « in principio erat verbum »

 

Une mise en scène impressionnante voire "époustouflante" (couleurs et lumière, jeux des plans, répartition dans l'espace, cadrages, etc.)  récompensée d'ailleurs lors de  plusieurs festivals  !!

 

Un film à ne pas rater ! 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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18 décembre 2022 7 18 /12 /décembre /2022 07:51

de Maha Haj (coproduction entre la Palestine, l'Allemagne, la France, Chypre et le Qatar  2022)

 

avec Amer Hlehel, Ashraf Farah, Anat Hadid, Samir Elias et Cynthia Saleem.

 

 

Cannes 2022 prix du scénario section Un Certain Regard

 

Walid, 40 ans, Palestinien vivant à Haifa, avec sa femme et ses deux enfants, cultive sa dépression et ses velléités littéraires. Il fait la connaissance de son nouveau voisin, Jalal, un escroc à la petite semaine. Les deux hommes deviennent bientôt inséparables : Jalal est persuadé d’aider l’écrivain en lui montrant ses combines ; Walid, quant à lui, y voit l’opportunité de réaliser un projet secret...

Fièvre méditerranéenne

 

L’humour est la politesse du désespoir   Chris Marker

Une femme gisant, morte. Walid discute avec le fils nullement éploré ; il bat sa coulpe "c'est moi qui l'ai tuée  Non lui rétorque le fils "elle a chuté et même si tu l'as poussée elle aurait pu tomber ou ne pas tomber et en tombant mourir ou ne pas mourir; cela ne fait pas  pour autant  de toi un assassin"   Cette scène d’ouverture -un cauchemar !! en fait-  expose ce qui servira de fil conducteur plus ou moins caché : le protagoniste (qui est aussi narrateur et auteur de fiction) est-il maître de ses actes ? la vérité se laisse-t-elle appréhender avec aisance  ?

Walid flegmatique, victime d’une sournoise dépression, va-t-il connaître à nouveau le goût de vivre avec l’arrivée d’un voisin dans cet immeuble d’un quartier arabe de la ville israélienne Haïfa ?

Voici deux voisins en tous points dissemblables. La question palestinienne qui traumatise Walid?  "tu peux te (me) la mettre au cul" répond Jalal (et pourtant paradoxe ? pichenette ? il a baptisé ses deux molosses du nom de poètes arabes). Au taedium vitae de l’un s’opposent le dynamisme et le machisme de l’autre. Un écrivain dépressif, ex employé de banque, et un truand  à la petite semaine. Ce "choc" des contraires sera le support d’une comédie douce-amère : deux hommes, qui n’auraient jamais dû se rencontrer et qui vont devenir inséparables !!!!

Or l’escroc à la petite semaine,  fidèle en amitié, est sincèrement persuadé qu’il va redonner goût à la vie à son voisin lequel se nourrira de ses combines comme matière romanesque. Mais ce prétendu cheminement vers la Vie, le temps retrouvé est pour Walid une voie exceptionnelle vers la mort ! Ici attention ne pas dévoiler les rebondissements, changements d’atmosphère (la réalisatrice a d’ailleurs reçu au festival de Cannes 2022 le prix du scénario section Un Certain regard) mais simplement signaler : un basculement -la deuxième partie renverse les perspectives de la première-, la « métamorphose »  (inattendue??) de Walid et le twist final auréolé de la citation de Tchékhov  

 

Le titre ? Il renvoie à une maladie héréditaire spécifique de la région dont le fils de Walid serait victime; par extension métaphorique il peut désigner le  fardeau politique social psychologique d’être palestinien à Haïfa

La parabole ? elle affleure sans contrarier le déroulé du buddy movie (lui-même traité avec ironie). La « dépression » de Walid, celle des Arabes palestiniens incapables de trouver leur place en Israël ? déjà dans personal affairs la réalisatrice (dans le prolongement de Eila Suleiman) avait trouvé le ton « juste »,  celui de la parabole douce-amère ou de la métaphore tapie dans la déclinaison apparemment réaliste du quotidien

 

Toutefois la « mise en scène » souffre trop souvent de « platitudes » et ce, malgré l’alternance entre séquences d’intérieur (où les hommes oisifs gèrent les tâches domestiques alors que leurs femmes travaillent à l’extérieur) et scènes d’extérieur (opposant les bleus et les orangés du bord de mer au vert émeraude de la forêt frémissant d’arcanes insoupçonnés)

 

 " fièvre méditerranéenne" n’en reste pas moins un film que je vous recommande

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 06:35

Documentaire réalisé par Jean-Gabriel Périot (2021) 

voix:  Adèle Haenel 

 

Cannes 2021 Quinzaine des Réalisateurs

 

Adaptant le remarquable récit de Didier Eribon, Jean-Gabriel Périot raconte l'histoire douloureuse et politique des ouvriers de France, grâce à un foisonnant montage d'archives reliant l'intime au collectif et la voix d'Adèle Haenel.

 

Retour à Reims (fragments)

 

Je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l’inégalité sociale. Et même ce mot  "inégalité"  m’apparait comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s’agit  : la violence nue de l’exploitation. Didier Eribon, Retour à Reims (2009)

En  "adaptant" le texte assez kaléidoscope de Didier Eribon, Jean Gabriel Périot choisit l’esthétique du fragment (cf la parenthèse) Son adaptation -« fragmentée » donc- laissera délibérément de côté l’aspect intime du « je » du narrateur  (le transfuge de classe, à l'homosexualité affichée et victime de l'homophobie du père) mais il en gardera la force idéologique,  à laquelle Adèle Haenel prête sa voix . Découpé en deux parties suivies d’un épilogue (qui est comme un "prolongement"  du texte de 2009) son film s’intéresse surtout au mouvement ouvrier des années 1950 à nos jours, à travers le portrait des parents de Didier Eribon et surtout celui de sa mère. Et la domination des femmes par les hommes comme entrave notoire à l’affranchissement,  à la « libération », se conjugue avec celle qui a contraint la classe ouvrière à plier obéir (une phrase, quel que soit le media choisi, revient en leitmotiv « mais que voulez-vous, c’est comme ça »)

Une voix off (féminine). Une sélection d’archives (films, images d’actualités, reportages, plateaux télévisés, documentaires) C’est le dispositif. Et quel dispositif ! Car la fluidité des passages d’une image à l’autre, d’une séquence à l’autre (effets du montage) donne au spectateur, guidé par la voix d'Adèle Haenel, l’illusion que les "personnages" qui évoluent sur l'écran sont  les membres de la famille Eribon, C'est le passage subtil de l’histoire familiale à une histoire "universelle" (et dès l'ouverture, en guise de prologue,  des plans sur des lambeaux d'architecture et de "paysages" cartographiaient un espace "humain / inhumain" )

Dans la première partie, la rencontre des parents dans un bal populaire du samedi soir, le harcèlement sexuel subi au travail, l’acharnement de la femme à subvenir aux besoins de la famille quand le père « claque » son argent dans les bars, la joie d’avoir enfin un appartement moins exigu même si les  "nouveaux" immeubles ressemblent à des clapiers, illustrent entre autres les réflexions du philosophe sociologue  Les lois de l'endogamie sociale sont aussi fortes que celles de la reproduction scolaire, et étroitement liées à celle-ci. ( La mère aurait souhaité être institutrice ; contrainte par l’institution elle sera employée de maison, épousera un ouvrier)

Dans la seconde partie,  quand l’auteur s’interroge sur le basculement du vote ouvrier (jusque-là majoritairement communiste) vers le Front national, voici des séquences (la victoire socialiste de 1981, les attentes les promesses, la période d’austérité, le discours de G Marchais sur l’immigration, ceux de Jean-Marie le Pen) suffisamment éloquentes pour  "illustrer"  ses propos : Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le vote pour le Front National doit s’interpréter, au moins en partie, comme le dernier recours des milieux populaires pour défendre leur identité collective et leur dignité qu’ils sentaient comme toujours piétinés […] 

Quant à l’épilogue, il mêle en un véritable feu d’artifice et sans voix off , le mouvement des gilets jaunes, nuit debout, me too transformant Retour à Reims   en un fragment de  Retour vers le futur ( ?)

Si la première partie est  plus "convaincante" (comment s’est structurée une classe ouvrière, c’est la thématique essentielle illustrée par un choix judicieux de certaines archives), il faut saluer l’admirable intelligence du cinéaste dans son traitement des archives. Ecoutons-le  "Toutes les images d’archives me parlent d’aujourd’hui, qu’importe leur datation. Je ne travaille pas sur la factualité des évènements mais davantage sur ce qui peut réunir des évènements en termes d’énergie contestataire, de révolte de violence ou d’enthousiasme"

Et c’est précisément à la croisée entre les  "mots" et les "images"  que surgissent dans Retour à Reims (fragments) l’Histoire déjà habitée par l’inconscient collectif et une Histoire ........en marche !

Un film à ne pas rater !

( attention nombre limité de séances !!)

 

Colette Lallement-Duchoze

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13 décembre 2022 2 13 /12 /décembre /2022 11:54

de Erige Sehiri  (Tunisie 2021)

avec Leila Ohebi, Fide Fghili, Ameni Fdhili,  Feten Fdhili , Abdelhak Mrabti Samar Sifi

 

 

Cannes 2022  Quinzaine des réalisateurs,

 

 Au nord-ouest de la Tunisie, des jeunes femmes travaillent à la récolte des figues. Sous le regard des ouvrières plus âgées et des hommes, elles flirtent, se taquinent, se disputent. Au fil de la journée, le verger devient un théâtre d'émotions, où se jouent les rêves et les espoirs de chacun.

Sous les figues

 

J'attire votre attention sur un très beau film qui ne fit pas de bruit mais que nous avons beaucoup aimé : le film de la  réalisatrice tunisienne Erige Sehiri   "Sous les figues".

 

Un peu de soleil en hiver ne fait pas de mal.

 

Le film est très riche en contenu et joli sur la forme, avec une caméra mobile très fluide, (aurait mérité la caméra d'or à Cannes), des dialogues intéressants, une approche féministe des jeunes et moins jeunes femmes de la campagne tunisienne aujourd'hui, rapport de classe bien marqué, et surtout beaucoup de joie de vivre, de la jeunesse et ses désirs cachés ou transgressifs.

 

On est étonné de  nos idées reçues par moments battues en brèche.

 

On est sous les feuilles des figuiers et ça sent bon l'été.

 

A voir pour passer un très bon moment qui déchire la grisaille normande.

 

Serge Diaz

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 05:07

documentaire réalisé par Yannick Kergoat 2021

coscénariste Denis Robert

 

 

Entre Paris et Genève, Washington et Luxembourg, de la Société Générale à HSBC, en passant par Mac Donald, Ikea et Google… nous allons traquer les circuits de l’évasion fiscale et décrypter les mécanismes de la fraude XXL."

Le capitalisme est-il devenu incontrôlable ? De révélations en scandales successifs, l’évasion fiscale est devenue un marronnier médiatique et l’objet d’un concours de déclarations vertueuses pour les politiques. Alors que les multinationales et les plus riches ont de moins en moins de scrupules et de plus en plus de moyens à leur disposition pour échapper à l’impôt, pour nous, simples citoyens, les politiques d’austérité s’intensifient et les inégalités explosent. On voudrait nous faire croire que les mécanismes de l’évasion fiscale sont incompréhensibles et qu’elle est impossible à endiguer…. Il ne nous reste alors que nos bulletins de vote, notre déclinant pouvoir d’achat et nos yeux pour pleurer. À moins que l’on puisse en rire malgré tout.
(Yannick Kergoat et Denis Robert)

 

 

La (très) grande évasion

Comme « les nouveaux chiens de garde » 2011 ce documentaire est structuré en plusieurs « parties » ou « mouvements » à chaque fois annoncés par des encarts ; il est illustré par des graphiques et des séquences explicatives animées, (c’est à n’en pas douter son aspect pédagogique), il foisonne d’interviews (politiques spécialistes économistes et ce à l’échelle planétaire) (on mesurera l’écart entre la parole et les faits…) alors qu’une voix off guide le spectateur dans le « labyrinthe » de la perversité « légalisée » (légalisation opérée à grands renforts de formules euphémisantes dont la « fameuse » optimisation des impôts (façon à peine détournée de justifier l’évasion fiscale).

Evasion fiscale ? c’est un « sport » pratiqué par les « riches » (bien évidemment) particuliers, par les grandes sociétés les multinationales. Tout un contexte favorise les démarches : le prétexte de l’imposition (en France c’est le discours devenu marronnier de ceux qui thésaurisent et rentabilisent qui au Luxembourg qui dans les paradis fiscaux des îles bien  nommées (et ce quoi qu’en dise Thierry Breton super commissaire de l’Union européenne « non non le Luxembourg c’est fini » face à Jean Jacques Bourdin) Il faut entendre le sénateur Gérard Longuet défendre sans l’once d’un complexe l’usage de la fraude !!! Cette « démarche » est plus ou moins soutenue par les « gouvernants » qui malgré leurs récriminations de façade (les fameux propos vertueux) oeuvrent pour le maintien de cette « fraude » (et ce très explicitement en France depuis Sarkozy et la crise de 2008 ) Si l’on ajoute le rôle de cabinets d’audit, d’experts en consultations conseils (pour passer « entre les mailles du filet »), celui des établissements bancaires qui ont tout intérêt à participer à ce mouvement, on comprend que tous les rouages sont bien huilés (fin du secret bancaire en Suisse depuis 2008 ?  bienvenue au club : celui des sociétés offshores, les « noms » des propriétaires réels seront désormais masqués par tout un réseau de prête-noms et de sociétés fantômes ! )

Le montant de cette évasion ? démentiel 100 milliards d’euros (un graphique le compare à différents postes réputés budgétivores et c’est tout simplement « renversant de honte »).

Un documentaire qui démontre l’iniquité d’un système en démontant son mécanisme : comment l’évasion fiscale n’est pas un défaut du système néolibéral dont on pourrait s’accommoder, mais bien l’un de ses rouages essentiels qui accélèrent la croissance des inégalités…  ; on va faire payer aux « simples » citoyens les impôts que les groupes industriels et financiers ne paient pas !!!: et le drame n’est pas tant que cette classe sociale d’égoïstes joue avec l’argent pour en avoir toujours plus, c’est que cette richesse est détournée, accaparée et volée à la société, à la collectivité. C’est toute cette richesse absorbée par l’exploitation et encore plus par la triche qui manque pour la population, pour les services publics, pour la santé, pour le logement, pour l’éducation, etc

« il n’y a pas d’argent magique » déclarait -sans vergogne- E Macron à une représentante des services hospitaliers en grève !! cette phrase qui encadre précisément le documentaire, a désormais d’effrayantes résonances: d’un côté la détresse du secteur médical, de l’autre ces sommes insensées qui disparaissent (comme par magie ?) des caisses de l’Etat !!

Un documentaire de salubrité publique à voir de toute urgence (même s’il pèche par excès de compilations faute de trouver un dispositif original inventif)

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

PS Quand en ce moment le Parlement est « censé » voter le budget (les recours quasi systématiques au 49.3 entérinent de fait les « choix » du gouvernement sans discussion) et qu’on « pinaille » pour l'octroi de x  milliards destinés  au "bien public"   on est en droit de demander à notre Première Ministre, à nos parlementaires  d’aller voir de toute urgence ce documentaire… édifiant!!

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 07:35

 

de Lise Akoka et Romane Gueret,

avec Mallory Wanecque, Timéo Mahaut, Johan Heldenbergh

 

 

Festival de Cannes 2022 : Prix Un certain regard

Festival du film francophone d'Angoulême 2022 : Valois de diamant

 

Un tournage va avoir lieu cité Picasso, à Boulogne-Sur-Mer, dans le nord de la France. Lors du casting, quatre ados, Lily, Ryan, Maylis et Jessy sont choisis pour jouer dans le film. Dans le quartier, tout le monde s’étonne : pourquoi n’avoir pris que « les pires » ?

 

 

 

 

Les pires

Lise Akoka et Romane Gueret sont des professionnelles du « casting enfants », mais pour leur premier long métrage, elles ont,  affirment-elles, procédé de manière inhabituelle  "aller d’abord à la rencontre de nos personnages avant même qu’ils ne soient écrits" ; à partir de cette « rencontre », des témoignages recueillis, elles créent une histoire, des « personnages » ; puis procèdent à un nouveau casting (collèges écoles foyers) à la recherche d’interprètes…Les 4 précisément du film « les pires » Et voici autour de Johan Heldenberg (Gabriel) le réalisateur, quatre jeunes Timéo Mahaut (Ryan), Mallory Wanecque (Lily), Loïc Pech (Jessy) et Mélina Wanderplancke (Maylis) qui vont tourner dans leur propre environnement une "fiction"  proche de leur "vécu";  quatre jeunes dont le "naturel" le  "talent fou",  la gouaille, le parler ch’ti, la rage ou la placidité vous emporteront. Mention spéciale au duo Ryan Lily

Mais attention ! rien n’est laissé au hasard. Tout a été écrit avec une extrême précision ("tromper" sciemment en donnant l’illusion d’un réel proche du documentaire ?)

Non seulement les deux réalisatrices  exploitent les procédés de la mise en abyme (film dans le film) mais jouent sur les "codes du documentaire"  en filmant de  "vrais gens"  aux côtés d’acteurs, en fusionnant réel et fiction, vie et cinéma. Elles mettent en images et interrogations la fonction prédatrice du metteur en scène (Gabriel ose certaines confidences, Gabriel fait croire à une répétition alors qu’il filme, Gabriel éprouve un plaisir "sadique" ( ?) à obliger le jeune Ryan à simuler une crise (alors que précisément il en est victime) Vampirisation ? voyeurisme ?

A cela s'ajoutent réflexions et questionnements sur la fiction comme voie royale pour accéder au réel?  sur l'accaparement de la misère à des fins prétendues esthétiques (la scène où Gabriel s'extasie devant le délabrement d'une façade en témoigne aisément), ce que dénoncent des associations qui mettent tout en œuvre pour que la population des quartiers "sensibles"  ne soit pas (plus) stigmatisée. La séquence finale empreinte d'onirisme (un lâcher de pigeons géant, la main vigilante de la grand-mère de Ryan (Dominique Frot) leur donnerait-elle raison? A noter que le titre du film -dont le tournage se termine avec cette envolée- "A pisser contre le vent"  est emprunté à une formule ch'ti A picher contre l’vint d’biss ou à discuter contre tes chefs, t’auras toudis tort »  qui  serait le "substitut nordiste" de "tu auras toujours tort"

 

En portant à l’écran un casting (ce sont les plans d’ouverture, plans fixes  sur les quatre visages, sur le regard qui se dérobe ou affronte l’œil de la caméra et/ou celui du metteur en scène hors champ ) puis la préparation et le tournage d’un film, au cœur même d’une cité, les deux réalisatrices ont réussi à ne pas « stigmatiser » ni « glamouriser ». (Même si le titre "les pires" peut se parer  rétrospectivement des " qualités" de son antonyme)

Un film méta ? (Comme on dit métafiction en littérature) Assurément

Bref, un récit en abyme mais si éloigné de ceux auxquels le cinéma nous a habitué (la nuit américaine, la référence par excellence) qu’il est devenu miroir (d’infinies contradictions) et non plus enchâssement serti d’esthétisme

A voir absolument !

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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8 décembre 2022 4 08 /12 /décembre /2022 13:35

de Hirokazu Kore-eda, (Corée du Sud Japon 2022)

 

avec Song Kang-ho : Sang-hyeon Bae Doona : l'inspectrice Soo-jin Gang Dong-won : Dong soo IU : la jeune maman So-young Lee Joo-young : l'inspectrice Lee

 

 Festival Cannes 2022 : Prix d'interprétation masculine pour Song Kang-ho  et Prix du jury œcuménique

Synopsis

En Corée du Sud, il existe des boîtes dans lesquelles il est possible de déposer son bébé afin que celui-ci soit adopté par une autre famille. Par une nuit pluvieuse, une jeune femme abandonne son nourrisson. Il est récupéré illégalement par deux hommes, bien décidés à lui trouver une nouvelle famille. Lors d’un périple insolite et inattendu à travers le pays, le destin de ceux qui rencontreront cet enfant sera profondément changé

Les bonnes étoiles

Le titre anglais Broker met l’accent sur le métier de courtier et partant, sur l’aspect social, le titre français "Les bonnes étoiles"  est moins trivial plus optimiste presque poétique (ce que dit explicitement Sang-Hyeon à la jeune maman  voyez en nous des bonnes étoiles pour votre nourrisson). Déposer un enfant dans des lieux dédiés (boîtes à enfants en Corée du sud, où l’accouchement sous x est interdit) avec un mot de « retour » implique que l’enfant abandonné n’est plus éligible à l’adoption et qu’il sera placé dans un centre d’accueil ; ce que refusent les deux compères « on va te trouver une famille où tu seras heureux ». et ils vont manœuvrer pour le « vendre » au couple le plus offrant.

Voilà donc deux trafiquants, une jeune mère qui s’est débarrassée (provisoirement) de son bébé ; singulière communauté qui s’agrandit avec l’irruption d’un gamin  "abandonné"  lui aussi. surgi du …coffre , il s'incruste lui et sa plaisante logorrhée

Nous sommes embarqués sur les routes de Corée, dans une histoire de famille et quelle famille ! une histoire de filiation ! et quelle filiation ! (thème de prédilection du réalisateur japonais cf Tel père tel fils par exemple). Famille reçue en héritage ! famille que l’on refuse, famille que l’on construit ! Merci d’être né !!!

 

Enchevêtrement d’une trame policière (les trafiquants sont suivis par deux policières,  mais aussi par deux jeunes …bandits) et d’une chronique familiale ? C’est ce qui crée le tempo. Or la première s’effritera (même si la traque se poursuit jusqu’au bout) car s’imposera bien vite la force des liens que l’on construit …. en dehors des liens du sang. La cavale initiale se mue en une initiation à l’altruisme

 

Linge qui sèche au vent, lavage automatique de la voiture où l’eau pénètre à flots sur les visages hilares de ses occupants, - en écho la fonction lustrale de l’eau dans le rêve de So-young,  sourcils artificiels sur le visage du poupon, cabine de la grande roue propice aux confidences, photo selfie ballottée emportée, bébé que l’on trimbale en couffin ou que l’on porte avec délicatesse, plage vue en plongée nimbée de lumière, rires et fous rires, des instants d’intense complicité et d’heureuse connivence, celles d’une famille d’abord amputée, décomposée puis reconstruite. Et le parallèle entre Sang-Hyeon qui  coud, recoud, reprise les chemises de ses compagnons  et le cinéaste qui raccommode suture les brisures est assez éloquent

 

En nous entraînant dans ce « road movie » de Busan à Séoul à bord d’un van (tout déglingué à l’instar de ses occupants) le réalisateur ne cherche-t-il pas à nous rendre « complices » de ces êtres cabossés par la vie en mettant à nu leur humanité profonde ? par-delà leurs failles ?

 

Mais 

La prolifération des personnages et des motivations, l’étirement (inutile) de certaines scènes, la recherche de la consensualité -à tout prix  (« trop de ….tue …»), ces bonnes étoiles drapées de (trop) bons sentiments (Eh bien oui « tout le monde a un bon fond » ne le saviez-vous pas ?) tout cela nuit de facto au traitement de cette thématique si chère au réalisateur -l’adoption comme blessure et réponse aux conceptions trop endogames des liens du sang

 

Dommage !

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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6 décembre 2022 2 06 /12 /décembre /2022 06:41

Cow

Documentaire réalisé par Andrea Arnold (Grande-Bretagne 2021)

avec Lin Gallagher

La cinéaste nous invite à porter un autre regard sur les vaches, à nous en approcher, à contempler leur beauté mais aussi la réalité de leur vie. C’est l’histoire d’une réalité, celle d’une vache laitière…

Cow

Non Luma (la vache laitière, « héroïne » du documentaire Cow) n’est pas « malade » (comme se le demandaient certains spectateurs à l’issue de la projection) Si elle ne peut « nourrir » sa progéniture c’est qu’elle est victime de la « maladie » de l’homme : la rentabilité. On féconde les vaches, on les sépare de leurs veaux, afin de produire le lait dont s’abreuveront les « humains »….

Et ce n’est pas pur hasard si le documentaire s’ouvre sur une séquence de vêlage ! à peine Luma aura-t-elle pris le temps de lécher le corps du « nouveau-né » - ô cette chaleureuse proximité-, qu’on l’entraîne avec violence vers ces trayeuses électriques (alors qu’on biberonne le veau …mais avec du lait en poudre !!!). Et quand bien même la réalisatrice refuserait l’anthropomorphisation, force est de constater que les meuglements de Luma sont ceux du désespoir, étranglée de terreur elle beugle la douleur de la séparation…

 

En suivant le « quotidien » de cette vache laitière dans une exploitation agricole du Kent, Andrea Arnold oppose mécanisation brutale et authenticité de la vie : ainsi à l’itinéraire quasi dédaléen qu’entravent des barrières métalliques, aux très gros plans sur ces gobelets trayeurs -que l’on nettoie par souci d’hygiène ? ou de prophylaxie ? éviter les mammites torturantes ?-, s’impose en s’opposant cette vibrante masse de chair à la lourdeur impressionnante, avec des très gros plans sur le pelage, sur les yeux bordés de longs cils. Un œil qui reflète une « condition de vie» ? peut-être mais en aucun cas un œil qui reflèterait « notre » monde (à l’inverse de EO l’âne gris du film de Skolimowski , et sa caméra subjective)

 

Quelques échappées vers des paysages - ceux frémissants de son film Les Hauts de Hurlevent, ceux qui rappellent les paysagistes anglais du XIX° - ne font qu’accentuer dans leur fugacité même, la « barbarie » des pratiques du monde « agro-alimentaire » dans sa recherche effrénée du profit -auxquelles on accède comme dans les coulisses d’une tragédie-

 

Mais ne nous méprenons pas!  le documentaire d’Andrea Arnold n’est pas un brûlot ni un film militant.

Ni voix off, ni dialogues ; la répétition des mêmes activités : traite pâturage vêlage, une scène de monte avec ses préliminaires, la présence « humaine » limitée à ses fonctions (souvent inhumaines), des beuglements qui alternent avec de la musique pop, une caméra à hauteur de « pis », soit un quotidien : la « conscience » ( ?) d’un animal. Dommage que la thématique s’englue dans le répétitif (mais cela est à n’en pas douter intentionnel !)

 

École du regard ?(cf le synopsis); elle est beaucoup plus patente et convaincante dans  bovines ou la vraie vie des vaches » (Bovines ou la vraie vie des vaches - Le blog de cinexpressions)

Ou encore « gorge cœur ventre » (Gorge Cœur Ventre - Le blog de cinexpressions)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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5 décembre 2022 1 05 /12 /décembre /2022 05:57

de Christophe Honoré (2021)

avec Paul Kircher,  Vincent Lacoste, Juliette Binoche, Erwan Kepoa Falé

Lucas a 17 ans quand son adolescence vole en éclats. Il voit sa vie comme une bête sauvage qu'il lui faut dompter. Alors que son frère est monté à Paris et qu'il vit désormais seul avec sa mère, Lucas va devoir lutter pour apprendre à espérer et aimer de nouveau.

Le Lycéen

 

Le visage de Lucas (Paul Kircher) -filmé en frontal- envahit l’écran -alors qu’une voix intérieure au phrasé si particulier dans la nonchalance, met en lumière la souffrance, celle d’une incomplétude et d’un éclatement de l’être profond ; cette même voix semble se dédoubler, s’adressant au spectateur qui capte ce murmure sur les lèvres. Une temporalité émiettée à l’instar du ressenti douloureux ? (le propos est postérieur à la tragédie - un autre indice conforte cette affirmation : sur le bord de la route, vision fugace d’un bouquet funéraire.) Superposition ou enchevêtrement entrecroisement grâce à des ellipses?. Ce qui d’ailleurs présidera à certains moments d’intensité extrême dans le film ; ou bien le temps morcelé en trois grands mouvements (la dévastation après l’annonce de la mort du père, l’escapade parisienne, le retour/résilience après les abysses, l’enfermement dans le mutisme) ne serait que partiellement fragmenté dans le flux du précipité : vivre à tout prix, coûte que coûte, tout expérimenter.

Lucas court il est en short, plan suivant il est en jogging – la continuité n’était qu’apparente et cela sera répété plusieurs fois. Dislocation et/ou pouvoir cathartique pour le cinéaste ? Car le film dédié au père (on l’apprend juste avant que ne défile le générique de fin) est à n’en pas douter d’inspiration autobiographique (Christophe Honoré interprète lui-même le rôle du père de Lucas…) Mais pour un jeune de 17 ans à la vie déjà cabossée, c’est la fulgurance du vivre vite hic et nunc (au lycée Lucas avoue à son ami que leur relation ne peut être qu'éphémère); à Paris il s’insurge face à Lilio qui refuse ses avances, il accepte moyennant finance une relation fugace avec un quinqua etc…Il exulte, s'exalte dans le "tourbillon" jusqu'à cet instant de bascule !

Le Lycéen ? Une histoire de deuil et d’émancipation : la perte du père, la douleur dévastatrice, l’amertume de ne pas avoir eu de passé, la volonté d’en finir. Mais le lycéen de Christophe Honoré ne serait-il pas tout jeune homme au sortir de l’adolescence confronté à un drame? Ce que suggérerait l’article du titre, un "le" à valeur générique ?

Le lycéen ? Un drame familial et Juliette Binoche en veuve éplorée et mère aimante a le ton juste ; le frère aîné (Vincent Lacoste) sans être moralisateur dispense conseils et remontrances "Tu n'as pas le droit de te servir du chagrin comme excuse pour tout foutre en l'air et ne pas penser aux autres" ; des cadres enveloppent le trio dans la recherche d’une paix intérieure (cf. l'affiche)

Et si le réalisateur alterne avec maîtrise les très gros plans (visage nuque œil) et plans rapprochés dans la même séquence ; procédé qui culmine dans l’épisode de la douche avec ce ruissellement de perles d’eau que la main s’en vient caresser, il use et abuse de certains procédés (caméra tremblante) se complaît dans l’étirement inutile (la séquence du karaoké, ou la « relation » sexuelle inaboutie avec le quinquagénaire). Des choix qui peuvent friser l’afféterie voire l’exhibitionnisme

On dit que Paul Kircher est « la révélation » de ce film ;  Erwan Kepoa Falé (Lilio) le serait bien plus à mon avis

Malgré ces quelques bémols Le Lycéen est   un film à voir, assurément!

 

Colette Lallement-Duchoze

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Ce blog est destiné à collecter nos ressentis de spectateurs, à partager nos impressions sur les films (surtout ceux classés Art et Essai).

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