23 août 2021 1 23 /08 /août /2021 06:18

de Cédric Jimenez (France 2019)

avec Gilles Lellouche (Grégory) Karim Leklou (Yassine) François Civil (Antoine)

 

Présenté hors compétition festival Cannes 2021

2012. Les quartiers Nord de Marseille détiennent un triste record : la zone au taux de criminalité le plus élevé de France. Poussée par sa hiérarchie, la BAC Nord, brigade de terrain, cherche sans cesse à améliorer ses résultats. Dans un secteur à haut risque, les flics adaptent leurs méthodes, franchissant parfois la ligne jaune. Jusqu'au jour où le système judiciaire se retourne contre eux

 

 

BAC Nord

 

 

(Dès le prologue, le public est averti: BAC Nord est  une fiction librement inspirée du scandale de 2012 au sein de la brigade anticriminalité de Marseille : 18 de ses membres avaient été déférés en correctionnelle pour trafic de stupéfiants et rackets;  tout comme le générique de fin l'informera sur le  "destin" des trois baqueux à leur sortie de prison) 

 

BAC Nord -  fiction aux allures de documentaire parfois-  est un film « nerveux » ( de par son rythme) viril  (au sens où  ça gueule ça éructe ça cogne ça montre ses biceps) obéit à un tempo -alternance séquences « musclées » au rythme effréné et scènes plus intimistes-, avec pour acmé  la longue et impressionnante séquence d’assaut ; la mise en scène est « immersive » (j’avais proposé de ne pas trop introduire les actions et les personnages pour être toujours dans le vif, revendique le réalisateur) Gilles Lellouche faisant la promo de ce film use et abuse de cette épithète ; de même, en assimilant Bac Nord à un « western urbain » non seulement il insiste sur le côté « grand spectacle » mais il semble oublier que les poursuites les chevauchées le manichéisme typiques du western américain avaient contribué -de par leur force politique intrinsèque - à réécrire l’histoire des USA….

En faisant des « quartiers nord » (que d’ailleurs il ne filme pas) une masse d’affreux jojos de dealers de balances Cédric Jimenez occulte (délibérément ?) une réalité « sociale » que d’autres cinéastes -tout en refusant les clichés réducteurs et manichéens- ont su porter à l’écran (cf Les Misérables de Ladj Ly)

 

Certes des aspects et non des moindres sont abordés parfois frontalement (la politique du chiffre principe cardinal depuis le passage de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur ; plus je fais mon métier moins je le fais déplore un policier  cantonné à des tâches administratives; les « rodéos urbains » contrôlés; et l’IGPN cette police des polices tant haïe de ceux qui œuvrent sur le terrain) MAIS leur traitement dans ce film équivaut trop souvent à exonérer les baqueux ripoux de toute responsabilité

 

Suivre des unités d’intervention (ici 3 baqueux Grégory, Yassine et Antoine, interprétés par Gilles Lellouche Karim Leklou, et François Civil) est une chose. En faire les victimes à la fois d’un système gangrené  qui exige  du « rendement », et des "voyous" qu'ils sont censés "désarmer",  se contenter de survoler la situation des quartiers nord, est un choix à la fois politique et idéologique.

On en doute ? il suffirait pourtant d’analyser quelques scènes, d’isoler quelques plans (cf dans la deuxième partie (après l’arrestation) la façon de filmer au plus près les visages les regards apeurés les pleurs qui perlent sur la joue de Gilles Lellouche (qui a la larme facile dans ce film), la réunion des « camarades » chez la femme de Yass (justifiant leur  désolidarisation) ; bien plus, filmés au plus près,  soumis à de fortes pressions, gardant leur « sang-froid » face à une « meute » qui éructe hurle provoque,  les 3 baqueux forcent l’admiration…!!.

Oui!  ils ont franchi la ligne jaune (récupération de l’argent des trafics, partage de butin, détournement de l’argent saisi, rémunération des indics avec de la drogue) mais ne sont-ils pas  les  boucs émissaires de jeux politiciens et des victimes ...C'est ce qu'affirme, illustre et démontre Cédric Jimenez  Conclusion le rackett se fait en toute bonne foi,  tout errement est  justifié 

Condamnés,  ils clameront leur innocence (sens étymologique) 

Pôvres pôvres baqueux !!!!

 

Ite missa est 

 

Colette Lallement-Duchoze

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22 août 2021 7 22 /08 /août /2021 06:07

de Tony Gatlif  France 2020

avec David Murgia (Tom) Slimane Dazi (Ulysse), Karoline Rose Sun (Stella) , Suzanne Aubert (Suzanne)

 

Festival Cannes 2021

 

Dans la mystique Camargue, Tom Medina débarque en liberté surveillée chez Ulysse, homme au grand cœur. Tom aspire à devenir quelqu’un de bien. Mais il se heurte à une hostilité ambiante qui ne change pas à son égard. Quand il croise la route de Suzanne, qui a été séparée de sa fille, Tom est prêt à créer sa propre justice pour prendre sa revanche sur le monde…

 

 

 

Tom Medina

 

Il interprétait le fiancé fougueux de Geronimo (Geronimo 2014) le voici dès la première séquence de Tom Medina dans les arènes d’Arles remplaçant un toréador superstitieux (fantasme ou réalité ?). David Murgia son sourire, son ardeur impétueuse.

Dans ce film au titre  éponyme, Tom Medina  incarne l’audace du matamore et la fragilité de l’enfant cabossé par la vie, le charmeur et l’oiseau blessé, le fantasque, le poète, le justicier. Il est de tous les plans -souvent en duo avec Ulysse, Suzanne ou Rose, filmé de près (visage sourire regard pénétrant) De plain-pied dans le réel (dont l’embourbement liminaire pourrait être la métaphore) et simultanément dans cet ailleurs halluciné où il affronte l’énorme taureau blanc. Le film est ainsi traversé de ces fulgurances oniriques qui avec les images somptueuses de la Camargue (marais, chorégraphies de flamants, cavalcades) le parent de cette magie qui sert de contrepoint à l’aspect erratique du scénario et du montage (ce film n’a-t-il pas été tourné juste avant le premier confinement de mars 2020 ?).

Flamboyant le film l’est aussi par sa musique. Chants gypsies, musique gitane certes mais aussi rock hurlé de Karoline Rose Sun (qui interprète Stella, la fille d’Ulysse) C’est que « les forces telluriques traversent le delta camarguais bousculent les âmes et la musique est son medium »

 

Les plaies d’un passé, (Tom le taiseux les confiera, vers la fin du film à Ulysse), sont encore béantes   Et dans ces plaies, se devinent tel un  palimpseste, des éclats d’autobiographie. Rappelons tout simplement cet épisode des années 60 -Michel Boualem Dahmani dit Tony Gatlif a quitté l’Algérie natale pour la métropole- où un juge pour mineurs l’expédia, entre deux maisons de correction, auprès d’un éducateur et éleveur de chevaux. Ce « gardian » est devenu dans le film Ulysse (que de connotations !!!) interprété par un Slimane Dazi, tendre aimant généreux. A travers lui c’est à la communauté des éducateurs que rend hommage le cinéaste

Un autre thème cher au réalisateur : la lutte contre l’invasion du plastique (pour des raisons tant écologiques qu’esthétiques) c’est Suzanne ( double féminin de Tom ?) qui l’incarne. Combat écologique qui d’ailleurs va de pair avec un combat humanitaire -une constante dans les films de Tony Gatlif - le respect de l’autre de l’étranger du migrant

 

Mais…longue, longue est la route sur laquelle chemine le duo Tom Suzanne !!!

Vers ce point de fuite comme centré sur une ligne d’horizon.

C’est le dernier plan de Tom Medina avec cet effet de profondeur -un clin d’œil au plan final des Temps modernes?

 

 

Un film généreux et tonique que je vous recommande vivement

 

Colette Lallement-Duchoze

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21 août 2021 6 21 /08 /août /2021 06:23

de Danielle Arbid (France, Belgique, Liban 2020)

avec Laetitia Dosch, Sergei Polunin, Lou-Teymour Thion, Caroline Ducey, Grégoire Colin

 

Sélection officielle festival de Cannes 2020

Hélène mère célibataire, ne vit plus que pour Alexandre, marié et père d'un enfant. Cette passion charnelle et sexuelle envahit totalement Hélène au rythme des allers et venues de son amant, jusqu'à perdre pied avec son entourage

Passion simple

 

Comment adapter un texte littéraire réputé inadaptable ? Car Passion simple d'Annie Ernaux n'est pas un récit (Je ne raconte pas une histoire (qui m’échappe pour la moitié) avec une chronologie précise il n’y en avait pas pour moi, dans cette relation, je ne connaissais que la présence ou l’absence) mais plutôt l'analyse d'une addiction amoureuse et douloureuse (et cependant émancipatrice). …ou « l’anatomie d’une femme sous l’emprise de la passion 

Les choix de la réalisatrice se lisent dès le premier plan : le visage lumineux de Laetitia Dosch en gros plan est comme « dévoré » par le cadre…dévoration dévastation emprise de la chair

Danielle Arbid qui  aime filmer les corps en saisir la grâce la lumière la sensualité s’est, dit-elle,  inspirée de la danse contemporaine de la photographie et de la peinture pour exalter la toute puissance de la « passion charnelle » Et de fait les très nombreuses scènes d’amour, de désir irrépressible où se mêlent pour mieux s’emmêler bras et jambes, où les ventres se frôlent se caressent pour mieux s’aspirer, où la peau exulte d’impatience, où la respiration spasmée scande en la modulant l’intensité des ébats, sont imprégnées de lumière (Hélène et Alexandre se rencontrent  le jour, et la chevelure blonde de la femme acquiert en force suggestive) et d’une aura très sensuelle érotique. Tout cela est certes bien filmé mais …paradoxalement  comme  "désincarné", tel un « catalogue de positions » qui devient (trop) vite exercice de style !!!

On est loin de ce que revendiquait Annie Ernaux dès le prologue -après avoir commenté un film porno vu sur Canal+ -l’écriture devrait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral »

 

En revanche l’attente (c’est d’ailleurs l’incipit du texte) et ses manifestations contrastées (exaltation et douleur) les rêves cauchemardesques ou idylliques, Laetitia Dosch se les approprie avec un certain brio.

 

« je voulais forcer le présent à redevenir du passé ouvert sur le bonheur » écrivait Annie Ernaux pendant la longue (et définitive ?) absence de A

Mais « réciter » face au médecin tout un pan du texte originel m’a paru saugrenu, en citer des extraits en off par-ci par-là, m'a semblé redondant (précisément à ces moments-là)  Que dire du choix de certaines « chansons » (hormis celle d’A Cohen) , des musiques, et surtout de la « modernisation » (omniprésence addictive du portable) de l’intervention de l’ex mari ? Surcharges inutiles ? tout comme serait inutile -dans cette volonté de « coller » au texte- la symbolique appuyée du tunnel par exemple

 

Impression mitigée

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

 

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17 août 2021 2 17 /08 /août /2021 05:46

Film documentaire de Bojina Panayotova  Bulgarie 2019  23'

 

 Festival les films de cinéma  du réel 2019

"Sofia , 13 juin 2014. Comme chaque jour, Ivan revient devant l’immeuble dont il s’est fait expulser. Il vient nourrir ses enfants, Gigi et Sara, deux chiens errants qui vivent encore là. Mais ce matin, les chiens ont disparu. Ivan dans tous ses états alerte le quartier et se lance dans une quête éperdue à travers la capitale bulgare pour retrouver les chiens"

 

 

 

 

 

L'immeuble des braves

Ivan est un Don Quichotte du postcommunisme. Je cherche à épouser la fièvre de cet homme brimé qui fantasme le chaos autant qu’il le subit. En accompagnant son manège, j’invoque un portrait de la Bulgarie contemporaine, ce pays en mutation, pétri de contradictions, violent, paranoïaque, nostalgique et en même temps bouillonnant d’espoir et d’ardeurs humaines. Dans cette journée où le cinéma est venu s’immiscer dans la vie d’Ivan, les fictions intérieures et le réel ne font plus qu’un. Ivan se met à faire du polar, la caméra se met à faire du polar et même la réalité se met à faire du polar.

Comme dans mon long métrage Je vois rouge je m’intéresse à la manière dont une matière brute purement documentaire s’élabore en récit et emprunte à la fiction. Comment, à partir du moment où elle est filmée, une situation convoque des archétypes. Je travaille un cinéma intime et brut qui ne cache pas les coulisses de sa propre fabrication. Plutôt que d’effacer la présence de la caméra, je souhaite montrer comment le film surgit pas à pas, dans la temporalité de l’instant, avec toutes les surprises que cela engendre. Bojina Panayotova

 

 

 

 

Caméra embarquée ou dissimulée, cadre brinquebalant et haletant, voix de la réalisatrice en interaction directe : les supposés repérages deviennent matière à film.
La recherche des deux animaux échappe au cours ordinaire des choses pour se charger peu à peu de la tension sociale de la ville. L'anecdote se meut en drame, tandis que la paranoïa d'Ivan semble partagée par  les gens qu'il rencontre. La réalité se déforme à l'instar de ce bâtiment, bancal, vidé de ses habitant·e·s, démis de sa fonction, abandonné comme Ivan à l'absurdité.

Roxanne Riou
Responsable de l'éditorial à Tënk

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15 août 2021 7 15 /08 /août /2021 16:38

de Stéphane Mercurio 2015   27'

 

 un film produit par Viviane Aquilli, ISKRA

 

"Un père, un fils, devant l’objectif de Grégoire Korganow. Même regard intense, souvent ils se ressemblent, pas toujours. Par leur attitude, une expression sur le visage, nous laissant imaginer des histoires sereines ou douloureuses. Ici une réconciliation, là de la distance, de la tendresse ou de la peur, de l’abandon ou de la froideur. Ils sont à demi nus. La peau marque le temps inexorable qui passe de l’un à l’autre.
Il y a quelque chose d’insaisissable dans cette relation. D’inépuisable aussi. Qui échappe".

 

 

Quelque chose des hommes

 

 

"Un film impressionniste, fait de corps, de gestes, de récits de la relation des hommes à la paternité et à la filiation. Seule femme, la cinéaste s’est glissée avec sa caméra dans l’intimité de ces hommes au cours des séances de prises de vue "père et fils" du photographe Grégoire Korganow, pour saisir quelque chose des hommes. Mission impossible et pourtant..." (Tënk)

 

 

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28 juillet 2021 3 28 /07 /juillet /2021 06:58

de Georgis Grigorakis Grèce 2020

avec Vangelis Mourikis, Argyris Pandazaras, Sofia Kokkali, Theo Alexander 

 

Présenté dans la section Panorama  Berlinale 2020.

En sélection officielle au  festival premiers plans d'Angers 2021,  il a obtenu le prix des activités sociales de l’énergie

 

Quelque part au nord de la Grèce, à la frontière de la Macédoine. Nikitas a toujours vécu sur son bout de terrain au cœur de la forêt. En lutte depuis des années contre une compagnie minière qui convoite sa propriété́, Nikitas tient bon. Le coup de grâce tombe avec le retour de Johnny, son fils qui, après vingt ans d’absence et de silence, vient lui réclamer sa part d’héritage. Nikitas a désormais deux adversaires, dont un qu’il ne connaît plus mais qui lui est cher.

 

 

Digger

Un homme seul, sur un promontoire rocheux ; vu en légère contre plongée ; de son langage particulier il s’adresse à cette vaste nature qu’il surplombe et dont il est partie intégrante. Lui c’est Nikitas. Elle c’est la forêt jusque-là indomptable source d’énergie -et le réalisateur nous la présentera dans sa saison pluvieuse automnale, sans les atours dont les clichés touristiques parent habituellement la Grèce-. Une forêt que la logique capitaliste du rendement tend à faire disparaître. Et si nous voyons Nikitas dégager la boue c’est à la fois pour dénoncer les risques mortifères de l’embourbement et pour opposer les forces inégales en présence -un homme seul contre les excavatrices géantes. David contre Goliath ? Un énième combat perdu d’avance ?

 

Nikitas doit aussi lutter sur un autre front. Un combat avec son fils (de retour après 20 ans d’absence celui-ci vient réclamer sa part d’héritage et qui plus est,  il travaille pour cette compagnie qui a jeté son dévolu sur la propriété du père). Une relation faussée, mais sa mise en perspective avec le premier combat crée le suspense et aussi la dynamique du film

Deux hommes, deux générations, deux points de vue. On s’épie, on se hait, on se traque, on se confie aussi (le spectateur apprend ainsi par bribes les raisons de l'exil du père, de sa volonté inébranlable de sauver ses terres, de ses échecs familiaux aussi)

 

Ce film qui privilégie les ambiances (cf les séquences au bistrot aux allures de saloon,  les face-à-face père-fils à la cuisine ; le gigantisme des excavatrices dans leur tornade métallique) et les sons (bruissements de la forêt, ruissellements des  pluies diluviennes,  pétarades de la moto, bruits du chantier) est sous-tendu par la dichotomie destruction-reconstruction. Destruction programmée de l’espace vital, reconstruction du lien père-fils.

L’acmé étant cette vue en plongée du père embourbé dont le corps quitte progressivement le sol alors que le fils affolé tente de le sauver…. Comme les hôtes de la forêt ils ont réussi à communiquer par un langage celui des survivants, celui que l’on se transmet de génération en génération et qui vibre d’échos feutrés ou diffractés

 

A noter l’ambigüité (délibérée ? ironique ?) du   "monstre"  ! Car cette excavatrice (digger) est capable de détruire (métaphore du capitalisme prédateur) mais aussi de sauver (elle va consolider les liens père/fils ???….)

 

Colette Lallement-Duchoze

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26 juillet 2021 1 26 /07 /juillet /2021 08:18

de Arthur Harari (2020 Japon, France) 

avec ENDŌ Yūya, TSUDA Kanji, MATSUURA Yūya, CHIBA Tetsuya, KATŌ Shinsuke, INOWAKI Kai, Issey OGATA, NAKANO Taïga, SUWA Nobuhiro, YOSHIOKA Mutsuo, ADACHI Tomomitsu, SHIMADA Kyūsaku, Angeli BAYANI et Jemuel Cedrick SATUMBA

 

Présenté en ouverture festival Cannes 2021 Section Un certain regard

 

Fin 1944. Le Japon est en train de perdre la guerre. Sur ordre du mystérieux Major Taniguchi, le jeune Hiroo Onoda est envoyé sur une île des Philippines juste avant le débarquement américain. La poignée de soldats qu'il entraîne dans la jungle découvre bientôt la doctrine inconnue qui va les lier à cet homme : la Guerre Secrète. Pour l'Empire, la guerre est sur le point de finir.  Pour Onoda , coupé de tout avec ses hommes,  elle s'achèvera 10 000 nuits plus tard.

 

 

 

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle

 

 

Un film-gageure ! le cinéaste est français, les acteurs japonais, le lieu de tournage la jungle cambodgienne, et le sujet s’inspire d’une histoire vraie (cf le résumé). Son prologue correspond au retour du militaire en 1974 Odona sera donc un long flash back (couvrant les trois décennies de 1944 à1974) où la linéarité évidente - dont témoignent les encarts, la rédaction d'un journal de bord et les passages écran noir-, est entrecoupée çà et là de souvenirs et d’images mentales.

 

Un film qui refuse l’emphase et le spectaculaire. Certes la forêt frémissante est admirablement filmée -surplombs plans larges plans serrés-, mais sa touffeur et ses pluies diluviennes,  ses anfractuosités  sa luxuriance dévoratrice, si elles sont cinégéniques, sont exploitées par rapport à la psyché du personnage éponyme (à un moment lui-même camouflé devient tableau de verdure) et à ses relations avec les autres soldats (Onoda sera d’ailleurs le seul survivant, celui qui n’a pas dérogé au principe n°1 inculqué par le major Taniguchi lors de sa formation en 1944 « tu ne dois pas mourir »).

 

Onoda un anti-héros ? Son parcours débute par des échecs : jeune conscrit en décembre 1944, il est recalé de la formation de pilote de chasse et se révèle encore trop attaché à la vie pour finir kamikaze. Echecs qui engagent, à la fois son honneur et sa relation au père. Dès lors qu’on lui confie une mission (guerre secrète) il se doit de l’accomplir coûte que coûte (par obéissance et patriotisme) et la violence des exécutions (paysans philippins entre autres) s’inscrit dans ce schéma. Ne  pas oublier que la longévité  de sa mission,  il la vit sur le mode expiatoire. Un tel héroïsme marqué par l’absurde se mue en son contraire… .à l'insu même du prétendu héros

 

A travers Onoda 10 000 nuits dans la jungle, le réalisateur met en exergue des thèmes à portée universelle -dont certains, le complotisme, l’embrigadement et l’obéissance, la méfiance quant à l’information, le rapport à l’étranger, la déconnexion vis-à-vis d’une certaine marche du monde ont une résonance particulière aujourd’hui !!!

Les tentatives pour convaincre le lieutenant Onoda que la guerre est finie, que le Japon a capitulé, que …et que…seront frappées d’inanité (les propos du père mandaté en 1950 pour aider son fils à comprendre que « les choses ont réellement changé depuis 1945 "? Tentative de diversion, telle est  la conviction du fils…)

 

Une écriture dense, un style épuré, une interprétation brillante (Endo Yuya/ Odona jeune et Tsuda Kanji/Onoda plus âgé) au service d’un film qui propulse le spectateur dans « l’enfer végétal » certes mais surtout dans  l'enfer d’une conscience.

Une immersion de presque 3h ! et l'on sort de la salle   "subjugué" !

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 14:10

de Julia Ducournau (France 2020) 

avec Agathe Rousselle, Garance Marillier, Laïs Salameh, Theo Hellermann, Vincent Lindon

 

Palme d'Or festival Cannes 2021

 

Deux âmes mortes se croisent. Alexia danseuse aux instincts meurtriers une plaque de titane greffée à la tempe depuis un accident. Et Vincent pompier vieillissant qui se gonfle à la testostérone, ravagé par la disparition de son fils dix ans plus tôt

Titane

 

« Merci au jury d’avoir reconnu le besoin avide et viscéral d’un monde plus inclusif et plus fluide, Merci de laisser rentrer les monstres » ainsi s'exprimait la réalisatrice lors de la remise de la Palme d'or à  Cannes

 

C’est sous la plaque de titane (prothèse qu’Alexia porte sur le côté de son crâne suite à un accident de voiture alors qu’elle était enfant) et dans tout son corps que se tapirait le monstre ? Le monstre comme séquelle, syndrome post traumatique ? Alexia est une serial killeuse (l’arme fatale ? son épingle à cheveux),  Alexia est amoureuse de voitures  (elle fait même l’amour avec une Cadillac et… sera enceinte. Monstruosité ?)

 

La tonalité noire et organique  est donnée dès le premier tableau : une musique surdimensionnée – et cela vaudra aussi pour tous les bruitages du film- accompagne l’exploration méthodique, en très gros plans, de tous les mécanismes, rouages cachés d’une voiture, aux couleurs noirâtres (un liquide de la même couleur et aussi gluant, Alexia  l’éjectera de son corps…)

On est sous le capot.

La  "comédie noire" peut commencer

 

Elle débute par un  "crash" (on pense forcément à Cronenberg). Puis nous serons témoins - au cours de séquences au traitement inégal-, de toutes les « mutations » voulues par ou infligées à Alexia jusqu’à la rencontre avec Vincent (chef des pompiers) et une prise en charge (réciproque d’ailleurs)

 

Puisque le mot titane a été donné par son découvreur en référence aux géants de la mythologie grecque, osons une approche fondée sur la dynamique Eros-Thanatos (certes souvent galvaudée);  et d'ailleurs toute la mythologie antique regorge d’histoires d’épouvantes. Alexia personnage en quête d’amour par la mort ? ou de la mort par amour ? à travers les transfigurations de sa peau (scarifiée ou mangée), dans un corps de stripteaseuse dédiant la voluptueuse chorégraphie de ses fesses aux regardeurs-voyeurs libidineux alors que précisément elle ne peut s’accoupler qu’avec les formes rutilantes de désir d’une voiture et jouir dans l’habitacle d’Eros, puis plus tard en changeant de « peau » (de « genre »de  « personne ») en maquillant les « formes » (récurrence presque lassante de cette scène de strapping), elle est toujours en quête d’une identité hors de tous les préceptes normatifs ; et le capitaine des pompiers d’abord tenté par Thanatos (pulsions suicidaires), devient -par son humanité et la grâce retrouvée- le chantre d’Eros...

 

De la tôle froissée et en écho le visage fracassé (pour ressembler au fils disparu), des corps abîmés (les bleus sur les fesses de Vincent, père vieillissant accro à la testostérone) du gore mêlé au fantastique, du fantastique qui flirte avec le réel, beaucoup de « poncifs visuels » (dont celui de l'embrasement) et de complaisance (jusqu’au tatouage « love is a dog from hell » de Bukowski) et que dire de cette scène de danse(s) chez les pompiers filmée au ralenti censée dénoncer une forme de masculinité (?) ou de l’accompagnement musical  La passion selon saint Matthieu de Bach?

 

Cela étant,  l’interprétation des deux acteurs principaux est sidérante  de justesse !

 

Hétéroclite, protéiforme, (gore, horrifique, naturaliste et fantastique), hyper référencé, ce film peut susciter l’apologie  de ses thuriféraires  autant que la diatribe de ses détracteurs, mais aussi  des réactions plus mitigées (dont la mienne)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

Découvrez Junior un court métrage de cette réalisatrice sur la chaîne You Tube d'UniFrance jusqu'au 21 août 2021  (court métrage  sélectionné à la semaine de la critique en 2011)

"Julia Ducournau  y explore le côté horrifique de la puberté en se frottant aux bouleversements physiques et psychiques de l'adolescence et à la métamorphose du corps  sur un ton qui oscille entre comédie et fantastique"  

 

WATCH Cannes Palme d'Or winner Julia Ducournau's first short film "Junior" - YouTube

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19 juillet 2021 1 19 /07 /juillet /2021 07:40

de Mia Hansen-Løve (France Suède G-B)  2020

avec Tim Roth, Vicky Krieps, Mia Wasikowska, Anders Danielsen Lie, Joel Spira, Gabe Klinger

 

Sélection officielle Cannes 2021 

 

Un couple de cinéastes s'installe pour écrire, le temps d'un été, sur l’île suédoise de Fårö, où vécut Bergman. À mesure que leurs scénarios respectifs avancent, et au contact des paysages sauvages de l’île, la frontière entre fiction et réalité se brouille…

 

Bergman Island

 

Aucun art ne traverse, comme le cinéma, directement notre conscience diurne pour toucher à nos sentiments, au fond de la chambre crépusculaire de notre âme (Ingmar Bergman)

 

Le film de Mia Hansen-Løve  illustrerait-il ces propos ?

Un constat s’impose: la cinéaste évite la lourdeur référentielle que pouvait induire le titre : Bergman est certes présent, tel un fantôme, telle une empreinte ; (et vers la fin Chris pénétrera émerveillée dans la bibliothèque sise à Lauter, mais elle est guidée par d’autres motivations que la vénération …) On se moque de l’engouement idolâtre ou de la récupération touristique et c’est l’île en tant que paysage/personnage qui sera inspirante plus que le monstre sacré du Cinéma

 

Mia Hansen-Løve invite le spectateur à s’immerger dans le processus créatif -écriture du scénario-, à se questionner sur sa corrélation et/ou son interdépendance avec le vécu, à travers le couple Chris/Tony. En écho, (cf. l’affiche) il y a le film dans le film (le scénario de Chris- du moins jusqu’à l’épilogue sur lequel elle butte- est mis en images, incarné par le couple Amy/Joseph) avec d’inévitables échos intérieurs et/ou spéculaires  :Amy double de Chris en tant que femme et réalisatrice, Chris elle-même double de Mia Hansen-Løve (?). Double mise en abyme donc

Un tel procédé n’est certes pas original mais ici la fluidité du processus, -le passage du "réel" à la "fiction" et peut-être leur fusion-, la "désacralisation" de l’icône du cinéma nordique (cf le Bergman safari ou certaines réflexions de touristes) et surtout l’interprétation (Vicky Krieps/Chris et Mia Wasikowska/Amy) imposent une élégance, celle qui se prête aux  " intermittences du cœur "

 

Et pourtant !!!

Le début apparemment anodin (avion voiture bateau installation sur l’île de Fårö) contient en filigrane ce qui sera plus amplement développé. Chris ne  "supporte"  pas les turbulences de l’avion ; dans la voiture se superposent à un moment deux voix (guide GPS et appel téléphonique destiné à Tony cinéaste très sollicité), Chris s’isole dans le moulin pour écrire, elle ne participe pas au safari, préfère découvrir l’île à bicyclette, autant d’indices qui balisent le voyage intérieur de cette femme tourmentée par ses propres "turbulences" : affres de la page blanche, remises en question (que la cinéaste suggère …) Le génie des lieux sera-t-il inspirant ? Chris/Tony un couple en sursis ? en survie ? l’absence de communication authentique réduite à des "chuchotements", tant elle est parasitée par un trop-plein de communication extérieure ? (cf. le rôle majeur du téléphone portable comme élément perturbateur…)

Mais cette première  "partie" malgré d’évidentes qualités formelles (et particulièrement les lumières de la Baltique) souffre de longueurs évidentes ; alors que la seconde histoire qui alterne passion déraison, illusion et désillusion, celles des amours passées ressuscitées et jamais abolies, (du moins pour un des protagonistes) emporte par sa fraîcheur et sa légèreté, sublimées par le jeu des deux acteurs Mia Wasikowska et Anders Danielsen Lie

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 10:17

de Giorgio Diritti (Italie 2019)

avec Elio Germano, Olivier Ewy, Leonardo Carrozzo, Pietro Traldi, Orietta Notari

 

 

Berlinale 2020 Ours d'argent du meilleur acteur

 

 

Expulsé par l'institution suisse qui s'occupait de lui à la fin de la Première Guerre mondiale, Antonio se retrouve en Italie contre sa volonté. Sans attache, vivant dans un grand dénuement, il s'accroche à sa raison de vivre, la peinture qu'il pratique en autodidacte. Peu à peu du public à la critique son "art" va bousculer l'académisme. Le destin incroyable et vrai d'Antonio Ligabue, l'un des maîtres de la peinture naïve aux côtés de Rousseau et Séraphine de Senlis

 

 

Je voulais me cacher

 

 

On dit que vous n’avez pas de travail, que vous n’avez pas d’épouse, que vous ne contribuez en aucune façon à la croissance de l’Italie fasciste

 

 

Séquence d’ouverture:  le personnage est « caché » sous un sac noir dans un angle de la pièce (son oeil apparaît par intermittences à travers un trou) et le spectateur est légèrement perturbé par le choix de focales qui déforment, fragmentant au montage une succession de petites scènes censées illustrer le rapport que lit le psychiatre. Cette façon de  "remonter le temps"  serait-elle en harmonie avec une existence faite de maltraitances d’exils et de séjours en hôpital psychiatrique ? dans sa dynamique de déconstruction/reconstruction serait-elle aussi en harmonie avec la peinture de l'artiste?  

 

Si le biopic de Girogio Diritti fait la part belle à l’interprétation d’Elio Germano (sans doute un peu forcée) il excelle dans le choix des couleurs, des lumières, des grands angles et des cadres (les places à la Chirico, les paysages, les chambres, les salles et les ateliers) un choix en adéquation avec la nature même de la peinture d’Antonio Ligabue (plus connu en Italie qu’en France d’ailleurs où la critique le compare au Douanier Rousseau)

 

Une chose est sûre : rendre compte de l’acte de peindre est souvent tendancieux factice aléatoire. Dans « je voulais me cacher » le peintre en osmose totale avec le monde (animal surtout) s’en imprègne, le fait sien (par des cris des vociférations dont le rendu est très organique) avant que le sujet à peindre n’apparaisse sur la toile. Cet « enfantement » se fait souvent dans la douleur et l’incompréhension du regardeur sera vécue comme un blasphème. Plus tard quand des « mécènes » prennent en charge promotion et commercialisation, Antonio Ligabue n’aura de cesse de s’enorgueillir de son statut d’artiste!! … .de même qu’il investit  "l’argent"  gagné -après une reconnaissance locale nationale et internationale-, dans l’achat immodéré de motos et d’autos qu’il récure avec amour…Mais hélas la quête de l'être aimé ne pourra être vécue que sur le mode onirique! 

 

Très vite  je voulais me cacher  acquiert une valeur universelle ne serait-ce que par cette force irrépressible  de donner, via le medium qu’est la peinture, un « sens au chaos » , celui de l’univers et celui qu’on porte en soi, au profond !

 

Un film que je vous recommande vivement

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

 

 

 

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