19 décembre 2021 7 19 /12 /décembre /2021 19:00

de Asghar Farhadi

Avec Amir Jadidi, Mohsen Tanabandeh, Sahar Goldust...

Grand prix Cannes 2021

 Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

Un héros

Malheureux le pays qui a besoin de héros  Bertold Brecht La vie de Galilée
 

 

Voici un immense échafaudage (filmé à Chiraz capitale historique de la Perse).  Rahim en permission grimpe allègrement les marches et bien vite il semble se dissoudre dans ce réseau arachnéen…Escaliers qui ne sont pas sans rappeler les constructions de motifs en deux ou trois dimensions de Maurits Cornelis Escher ou du moins cette structure (dans les deux sens du terme) qui « ouvre » le film nous rappelle que le cinéaste aime prendre au piège à la fois ses personnages et le spectateur dans un échafaudage/écheveau -qui sert aussi de radiographie de la société iranienne (cf Le client, Une séparation, Le passé). Plus tard les rues et ruelles qu’arpente Rahim sont comme des impasses (métaphores des pressions qu’il subit ?).

 

Comme dans « à propos d’Elly » les personnages sous l’effet (ou choc) de « stimuli » sont obligés d'affronter d'une autre manière les contraintes ordinaires …Dans Un héros il y a eu un premier faux pas (Rahim n’a pas remboursé une dette, raison pour laquelle il a été emprisonné) -et il dispose de 48h de permission pour convaincre son créancier de retirer sa plainte contre un versement partiel-, puis il y aura un acte de rédemption (il a rendu les pièces d’or trouvées dans la rue) et enfin la tentative de « restaurer » son image quand il est accusé de mensonge; c'est le "canevas" , ou les trois étapes d'un  "drame" (au sens d'action),  drame  où le "héros"  lutte pour sa dignité bafouée (ce qu'illustrent les dernières  images :   celles du   "citoyen héroïque" - en harmonie avec sa conscience-  qui a rompu avec  le statut  galvaudé du  "héros"  médiatisé) 

On sait que la "réputation est un enjeu très important en Iran"  affirme le cinéaste, d’où l’attention incisive accordée aux organes de diffusion  -télévision et réseaux sociaux- et à l'administration tatillonne.  On peut être adulé -pour son honnêteté- après un passage télévisé puis voué aux gémonies quand la sincérité est frappée de suspicion; et cette "réputation"  affecte toute la famille, le service pénitencier, le rôle d’associations,  organisations caritatives (qui collectent l’argent nécessaire à la libération de prisonniers)

 

Cloisons, portes que l’on coulisse, -ou métonymies de l'enfermement-, vitres et miroirs, plans resserrés dans le logement de la sœur (ou celui de la « promise ») alternance scènes d’intérieur et scènes de rue avec ses grouillements et pétarades, rebondissements, le film est construit comme un thriller au service d’une fable (inspirée d’un fait divers) sur le mensonge et/ou la vérité!

On en vient à douter !! Des mots et des actes identiques : autant de preuves d’héroïsme que de culpabilité ! Rahim s’est-il complu dans l’engrenage de mensonges qu’il aurait créé ? et le sourire arboré n’est-il pas gage de fausseté ? …Fahradi a laissé au spectateur suffisamment d’indices, pour qu’il devienne lui-même enquêteur (à partir d’une mécanique bien « huilée ») et il l’invite aussi à se poser ces questions « cruciales » : un geste généreux est-il forcément suspect?  qu’est-ce qu’une bonne action ? est-ce sa valeur apparente à un instant t ? faut-il prendre en considération les délits antérieurs ? Accepter l’image officielle de l’honnête homme ne participe-t-il pas de la stratégie communicante du pouvoir ? du sensationnalisme des médias ?

 

Et au final le sac (convoité puis restitué) ne serait-il pas (sens cryptique) la métaphore du capitalisme,  dans sa forme contestée contestable  et punitive ?

 

Un film que je vous recommande !

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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19 décembre 2021 7 19 /12 /décembre /2021 06:06

Premier long métrage de Cécile Ducrocq (2020)

avec Laure Calamy, Nissim Renard, Béatrice Facquer, Romain Brau

A Strasbourg Marie se prostitue depuis 20 ans Elle a son bout de trottoir, ses habitués, sa liberté. Et un fils, Adrien, 17 ans. Pour assurer son avenir, Marie veut lui payer des études. Il lui faut de l'argent, vite.

Une femme du monde

Non ce n’est pas un film brûlant sur la prostitution » (titre de Marianne)

Ce premier long métrage de Cécile Ducrocq met en scène une mère (certes elle  a fait le choix de la prostitution indépendante) qui coûte que coûte (sens propre et figuré) se bat pour assurer à son fils (viré de son établissement où il préparait un BTS de cuisinier, il risque d'être marginalisé après avoir été déscolarisé ) un cursus à peu près « honorable » (en écho une prostituée du bordel transfrontalier agit de façon identique et planque un magot destiné à sa fille en Afrique...)

Combat d’une mère donc. Une mère habitée par la rage de « vaincre » Marie  est décidée  (accepter l’esclavage des bordels, renoncer provisoirement à son statut de prostituée indépendante) à se procurer ce sésame- quand on vit dans une forme de précarité, qu’on n’est pas né du bon côté- pour entrer dans une boîte privée. De défaites en défaites, d’humiliations en humiliations, un chemin accidenté et scabreux. Une mère courage ? Oui et non . Marie aveuglée par l’ambition de « sortir son fils Adrien » des ornières de sa « classe sociale » d’échapper au « déterminisme social » n’est pas à même de comprendre que cet ado a d’abord besoin qu’on lui fasse confiance et la séquence avec l’avocat (travelo que dans un premier temps Adrien refuse) est à cet égard révélatrice

 

Le tempo du film est précisément assuré par la succession de ces démarches qui virent à l’engueulade (prises de bec entre Marie et son fils, entre Marie  et certains de ses clients, engueulade avec le boss et les prostituées du  bordel, avec la secrétaire de l’institution et plus en sourdine avec les parents), C'est l'équivalent des  "rebondissements" dans n’importe quelle intrigue scénarisée. Envolée acmé retombée, un schéma narratif et dramatique répété ad libitum jusqu’au moment où …le fils réussit à se prendre lui-même en charge…. On peut discuter de ce dénouement (politiquement c’est le triomphe du statu quo « vous les précaires ne sortez surtout pas des clous » et contentez-vous de…)

 

Certes Laure Calamy interprète avec talent cette mère fougueuse et bienveillante.

Certes le film brosse sans complaisance le portrait d’une société précarisée (où l’argent-roi dicte les pires comportements) de même qu'il ne cède jamais à la tentation du voyeurisme et du misérabilisme -en nous introduisant dans l'univers de la prostitution

Mais pourquoi diable une démonstration  aussi longue qui flirte avec  la tautologie ? 

 

Colette Lallement-Duchoze

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17 décembre 2021 5 17 /12 /décembre /2021 14:46

film documentaire de Karolina Bielawska (Pologne 2015)

avec Marianna  Klapcynska Jowita Budnik Katarzyna Klapcynska

 

Festival du film de Cracovie 2015 Corne d’or Prix du public Maciej Szumowski

Prix de la Chambre de commerce des producteurs audiovisuels polonais

Festival du film de Locarno - Semaine de la critique Premio Zonta

 

 

en sélection sur arte kino (6ème édition) 

 

Voter pour vos films - ARTE Kino

 

A 40 ans la belle Marianna vient de traduire ses parents en justice pour pouvoir officiellement changer de sexe. Face au risque de perdre les êtres qu’elle aime le plus au monde elle doit apprendre à vivre avec la douleur des sacrifices qu’exige l’accès à soi-même

Call me Marianna

Voici sur une scène de théâtre, une table deux chaises deux verres mais avant que les deux « acteurs » présumés prennent place,  c’est un troisième personnage qui entre en scène en fauteuil roulant (qui commente les deux voix des récitants « lui quand il était Wojtek, elle Kasia l’épouse ») Fin du prologue. En écho au final (avant le dernier plan au bord de la mer) la même scène de théâtre: on apporte une table, deux chaises mais le plan s’est élargi sur la salle aux fauteuils vides. Circularité : la scène liminaire comme répétition générale ? ou le théâtre comme thérapie ? 

En alternant deux dispositifs (dont l’un -théâtre- est le miroir et/ou le "sous-texte" de l’autre -image) en jouant avec les temporalités, en insérant des photos et des vidéos de famille, la réalisatrice propose un documentaire assez original.

Nous allons suivre Marianna (ex Wojtek) dans le processus de finalisation de « changement de sexe » (la loi polonaise permet de poursuivre ses parents pour obtenir le droit de changer d’identité et de se faire opérer cf l’entretien avec la réalisatrice sur le site arte kino) . Mais un « accident » assez grave va créer comme une distanciation entre Marianna épanouie dans son nouveau corps (alerte coquette sportive) et Marianna diminuée par… A l’apprentissage initial, aux démarches menées tambour battant répond la longue convalescence avec d’autres apprentissages…Distanciation et disjonction

Celles qu’aura vécues quasiment au quotidien la future Marianna (rejetée par les siens elle souffre de ce manque d’empathie). Et pourtant quelle ivresse quelle exultation de  "sentir -après l’intervention à Gdansk- un corps qui lui appartient vraiment"  ! et en ce sens le documentaire est un hommage voire un hymne à « la liberté d’identité »

A la patinoire avec son nouvel ami, au bord de l’eau, sur le marché, c’est l’allégresse. Une allégresse qui contraste si vivement avec cette solitude (exiguïté d’un appartement avec un chat pour seul compagnon, image récurrente d’une façade peu accueillante, fin de non-recevoir aux appels téléphoniques) et cette souffrance de ne plus « voir » ceux que l’on continue à chérir. Et en ce sens le film documente sur la douleur torturante des personnes qui ont changé de sexe !

Un film que je vous recommande

 

Colette Lallement-Duchoze

Le film de Karolina Bielawska est un documentaire fougueux non seulement à cause de son sujet, mais aussi parce qu’il est un portrait extrêmement perspicace du protagoniste […] C’est merveilleux que de jeunes cinéastes puissent créer des films si matures et vivants.  Andrzej Wajda (1926-2016)

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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 06:31

de Sara Summa (2019 Italie Allemagne)

avec Canio Lancellotti (‘Renzo Durati) Barbara Verrastro (Dora la fille ) Pasquale Lioi (Matteo le fils ) Donatella Viola (Alice Durati)

 

Sélection  arte kino (festival 6ème édition)

 

 

Voter pour vos films - ARTE Kino

 

L’Italie du Sud, la fin de l’été : la famille Durati vit dans une maison isolée au milieu de l’imposant paysage rocheux. A la fois protégés et coupés de tout, ils sont reliés au monde extérieur par une seule route qui traverse leur plantation d’oliviers. Aujourd’hui, alors qu’ils se préparent à célébrer le mariage imminent de la sœur aînée, le temps passe vite dans cette réalité isolée. Dora, Matteo, Renzo et Alice Durati ne réalisent pas que c’est leur dernier jour en vie.

The last to see them

Fin été 2012 des cambrioleurs s’introduisirent dans la maison des Durati et tuèrent toute la famille.

D’emblée le spectateur est prévenu. Compte tenu de ce « pacte » ou de cette « prolepse » son regard sur les quatre membres de la famille sera comme « altéré » ou du moins mis en alerte (chaque geste du quotidien pourtant banal,  questionne, est frappé de suspicion), ou alors tout simplement tout est mis en œuvre pour que le spectateur éprouve de l’empathie envers ces personnages dont il est le seul à partager les dernières heures minutes et secondes ; à un moment Dora évoque au téléphone la soirée passée avec son ami Tommaso « après, on a vu un film d’horreur » il est évident que cette remarque énoncée avec sourire par la jeune fille, aura  une connotation particulière pour nous....

La réalisatrice s’est inspirée de Truman Capote : non seulement le titre du film est celui de la première partie du roman De sang-froid,  mais elle emprunte aussi le schéma narratif   -description/évocation de l’environnement d’abord, puis personnages successivement passés à la loupe- de même qu’elle mentionne certains détails qu’elle transpose dans l’Italie du sud et à une autre époque (le téléphone, le coffret -celui que peaufine le frère – la maladie de la mère - à noter ici que le visage d'Alice renversé sur le lit, filmé en gros plan , avec les cernes et le teint terreux peut s’apparenter au masque de la Mort !!!!

Nous sommes ainsi  conviés  à assister  aux derniers instants.... d’une famille…Et tous les menus détails de leur vie domestique (le père attablé qui épluche une orange, le fils qui lustre le coffret,  la fille et sa machine à coudre (robes des demoiselles d'honneur), ou se lissant les cheveux,  les petites altercations entre frère et sœur, le benedicite avant le repas, l’autoritarisme du père, un même geste répété mais selon des points de vue différents, le passage fugace  de chasseurs, la visite d’un assureur) , tous ces détails "anodins" nous allons les revêtir  d’une certaine gravité, celle du "never more" : tel est bien l'enjeu du film! 

Nous sommes dans la Basilicate. Une route serpente, ruban immense qui traverse (éventre ?) un paysage aride. rocheux Ce plan revient à intervalles réguliers mais avec des changements de lumière (selon le moment de la journée) de perspective, de direction (on peut voir une éolienne à droite puis à gauche)  ; à la toute fin, dans le noir de la nuit,  la voiture de Tommaso quitte la propriété des Durati alors qu’une voiture se dirige en sens inverse…. (celle des cambrioleurs annoncés dès le prologue !!  la tragédie restera hors champ !)

Les plans au début sont, de l’aveu même de la réalisatrice, (cf entretien sur le site arte kino)  assez abstraits : pas de son juste un flux comme la vie qui s’écoule -mais on peut imaginer que ce sont les tueurs qui avancent vers leurs proies!. Et les répétitions inscrites dans ce "décor"  particulier (sauvage escarpé désertique ou plus verdoyant) sont comme des "tronçons" temporels qui personnifient ce paysage ,- en font un personnage -  La Basilicate : son aridité ET son archaïsme!!!

Un film étrange où la  "tension" naît précisément d’un pacte avec le spectateur !

À lui (à vous) de réagir : vacuité d’une telle démarche ? ou interrogation subtile  sur  la meilleure façon de vivre face à notre fin inéluctable ?

 

Colette Lallement- Duchoze

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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 07:08

  Film réalisé par Audrey Diwan 2020

 

Avec Anamaria Vartolomei (Anne) Kacey Mottet Klein,(Jean)  Pio Marmaï (le professeur). Anna Mouglalis (la faiseuse d'ange  Madame Rivière )  Fabrizio Rongione (docteur Ravinski)  Sandrine Bonnaire (la mère) 

 

Lion d'Or Venise 2020

 

France, 1963. Anne, étudiante prometteuse, tombe enceinte. Elle décide d’avorter, prête à tout pour disposer de son corps et de son avenir. Elle s’engage seule dans une course contre la montre, bravant la loi. Les examens approchent, son ventre s’arrondit.

L'événement

En adaptant le texte d’Annie Ernaux, Audrey Diwan -comme la romancière d’ailleurs- fait moins un film sur l’avortement (pratique illégale, passible de prison avant la loi Veil de 1975) que sur "le désir des femmes,  la volonté de disposer de son corps"  dans une société misogyne et conservatrice,  avec pour toile de fond un système social inégalitaire  "Je me suis fait engrosser comme une pauvre"  "C’est une maladie qui ne frappe que les femmes" et surtout les  "transforme en femmes au foyer.  J’aimerais avoir un enfant un jour, mais pas un enfant au lieu d’une vie"! 

Un texte éminemment politique !

Une caméra immersive (qui ne lâche pas son personnage, la filme à sa hauteur dans sa détermination farouche, à la manière des frères Dardenne,  ¾ dos,  pour Rosetta  ou de László Nemes pour Le Fils de Saul) , un format 4/3 (qui enferme et le personnage et le spectateur jusqu’à la perte du souffle), des effets de flou qui entourent le visage de l’héroïne, le recours majoritairement aux plans-séquences, un travail sur la bande-son (Evgueni et Sacha Galperine) qui doit accentuer l’insoutenable solitude au fur et à mesure que défilent les semaines, -annoncées en encart-,  autant de procédés qui font "qu’on ne regarde pas Anne mais qu’on se glisse dans sa peau". L’ambition de la réalisatrice était précisément de faire éprouver -de façon presque viscérale - ce que ressent Anne pendant ces 10 semaines jusqu’à la scène "terrible" (violente certes mais nullement choquante au regard d’une autre forme de violence culturelle et sociale....) Convoquer le corps du spectateur, ses sens, pour lui laisser ensuite l’espace nécessaire pour réfléchir et prendre position.

Pari réussi !!

L’actrice franco-roumaine Anamaria Vartolomei née en 1999 -que nous avions vue, gamine, interpréter Violetta dans My little princess d’Eva Ionesco 2011-, incarne de façon exceptionnelle le personnage d’Anne Duchesne dans sa solitude torturante et son acharnement jusqu'au-boutiste. Exceptionnelle !  l’épithète n’est pas galvaudée : qu’elle soit submergée par la douleur, pétrifiée de stupéfaction, qu’elle passe de la légèreté à la souffrance, ou qu’elle suggère par le regard le sourire ou la moue des états d’âme, sa prestation est exemplaire ; ajoutons un phrasé particulier qui emporte l’adhésion !!

L’événement : une course d'obstacles où le danger d'y laisser sa peau était égal à la honte et à la culpabilité  dans une société non seulement pudibonde mais hypocrite  "Tout le monde cherche la même chose ici mais personne n’ose le dire"  (Anne, lors d’une soirée dansante ). 

L’événement un film à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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6 décembre 2021 1 06 /12 /décembre /2021 05:07

De Süheyla Schwenk Allemagne 2019

Avec Halima Ilter (Hayat) Sükrü Babacan (Harun) Nizam Nahidar (Irfan) Füsun Demirel (Gülsüm)

41ème Festival Prix Max Ophüls: Prix du Jury œcuménique

Festival international du film Entrevues Belfort:  Prix du public pour ce film de fin d’études

 

Sélection arte kino (6ème édition)

 

Voter pour vos films - ARTE Kino

 

Hayat et Harun sont venus à Berlin pour offrir une vie meilleure à leur futur bébé. Ils ont pour seuls bagages une valise et les cauchemars qui agitent les nuits d’Hayat, lui rappelant la Syrie. Une fois dans la capitale allemande ils s’installent chez l’oncle d’Harun, Irfan. Gülsüm son épouse qui n’a aucune envie de partager son quotidien avec une Kurde, harcèle Hayat….

Jiyan

Jiyan (vie en kurde) est un film  de 3ème année, financé par l’Université, tourné en 11 jours par une réalisatrice née en Suède ayant vécu en Turquie et vivant en Allemagne. Etrangère dans un pays inconnu Süheyla Schwenk le fut, elle connaît les préjugés concernant les réfugiés, ceux qu’on désigne comme une masse indifférenciée désincarnée et sans identité. (les immigrés les réfugiés). A travers le destin tragique d’un jeune couple, elle a voulu rendre palpable « ce que c’est d’être invisible ». C’est à ces invisibles qu’elle dédie ce film (cf l'entretien sur le site arte kino)

 

Un film qui débute comme une « romance » : un jeune couple éperdument amoureux, l’attente fébrile de l’accouchement ; MAIS Hayat est doublement étrangère (à Berlin et à la communauté turque) et Gülsüm  (turque) n’est pas en reste pour manifester sa haine ( Hayat un poids encombrant !!.) . Après une embellie : naissance de l’enfant et repentance de Gülsüm, ce sera le drame, une double tragédie. Après  avoir survécu à l'enfer de  la guerre,  Hayat survivra-t-elle à  celui de l'exil ?

Confinés dans un appartement, Hayat et Harun n’ont pas d’existence à, (dans, pour), la Ville ; -les démarches de l’oncle Irfan, le travail au noir qu’on proposera au mari resteront délibérément hors champ. L’appartement devient ainsi la métaphore de l'invisibilité. Invisibles pour les autres,  ils sont animés par cette force intérieure: la  quête d’un « avenir » stable pour l’enfant (dont le prénom Umut est gage d’espoir ); ils doivent passer par les fourches caudines  des démarches administratives (avec cette incompréhension due au handicap de la langue, la "fameuse" barrière linguistique!!! alors que Hayat, motivée,  tapisse fenêtre porte etc. de post-it pour se familiariser avec le vocabulaire dans son apprentissage de la langue allemande)  

Caméra fixe le plus souvent, au plus près des personnages  - ce qu'accentue l'exiguïté des lieux-,  longs plans séquences. Une fenêtre que l’on ouvre pour bien vite la fermer et la voiler de tentures, des sonneries intempestives (intrusion de l’extérieur), des non-dits, des ellipses, la récurrence de ces images de villes dévastée par la guerre (le prologue s’ouvre sur des cris des explosions et des maisons éventrées) qui perturbent les nuits d’Hayat et en écho presque inversé  voici cette unique scène d’extérieur sur le chantier où a travaillé Harun, lieu du devenir et de l'anéantissement ; mais que peuvent une pelletée, des larmes,  des cris qui déchirent la nuit contre la tragédie ? Strates et décombres comme uniques linceuls! 

Le dernier plan -pièce vide, "restes" d’un repas- est presque allégorique ("reliefs" d’une Cène, non-dit de la tragédie) MAIS les vagissements du bébé que prolonge la chanson de l’espoir, insufflent le poème qui clôt le film

Vivre comme un arbre seul et libre

 Vivre en frères comme les arbres d’une forêt

 Cette attente est la nôtre    Nazim Hikmet 

 

Colette Lallement-Duchoze

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5 décembre 2021 7 05 /12 /décembre /2021 04:41

de Jonas Bak  (Allemagne 2021)

avec Anke Bak, Ricky Yeung, Alexandra Batten, Theresa Bak  

 

Sélection (6ème édition) arte kino 

 

Voter pour vos films - ARTE Kino

 

Lorsqu’elle prend sa retraite, une mère quitte son pavillon d’une paisible bourgade en Forêt-Noire, rompant avec ses souvenirs d’une vie de famille idéale. Elle prend l’avion pour Hong-Kong, alors secouée par les manifestations pro-démocratie. Elle sait que son fils y vit, mais c’est en solitaire qu’elle va suivre un véritable chemin initiatique

Wood and water

 

Majestueuse lenteur : celle des pas de cette femme (interprétée par la mère du cinéaste) en harmonie avec les paysages alentour. En une suite de petits tableaux -plans fixes et parcimonie des paroles- et avec une grande sensibilité, le réalisateur   rend palpables l'écoulement du temps et la "tristesse flottante" .de  son personnage principal.  Filmée de dos dans l’église au moment où elle va la quitter définitivement, attablée  avec pour seuls compagnons le tic-tac de l’horloge, ou un chat, Anke promène,  un regard presque « apeuré » sur sa solitude de retraitée et de veuve. Solitude qu’elle cherche à rompre en invitant ses enfants dans l’ancienne maison de vacances familiale sur la côte baltique. Des plans larges sur la compacité de la forêt ou l’étendue de la mer et cet amer constat papa n’est plus là, ce temps n’existe plus et ne reviendra jamais".

Son fils ne peut se déplacer ? prétextant le bras de fer entre les manifestants et la politique chinoise, c’est elle qui ira vers lui.

Ellipses. Et surtout une façon très originale de filmer la transition de l’Allemagne à Hong Kong : tout en fluidité avec travellings ascendants et descendants qu’accompagne la bande-son de Brian Eno. Aux massifs boisés se substituent des gratte-ciels qui saturent l’espace urbain (vus en plongée et contre plongée) Elle, Anke comme « perdue » avec sa valise à roulettes. Et pourtant malgré le désenchantement (elle ne verra pas son fils mais logera dans son appartement) elle se nourrit de « rencontres » et son séjour acquiert la force vive de l’initiation : le gardien de l’immeuble, le médecin de son fils, la séance de tai-chi, le prof de dessin retraité, la lecture de son thème astral (explication du titre) autant de moments intenses dans leur singularité, autant de « révélations » à la fois sur elle-même et sur le parcours de son fils. A la nostalgie et la « tristesse flottante » qui imprégnaient la première partie se substitue progressivement (et dans le contraste même entre l’agitation trépidante de la ville et les pauses de sérénité dont la séance de tai-chi) une forme d’apaisement

 

Exigence et rigueur de chaque plan, effets spéculaires, ambiances (celle bleutée de l’appartement où le soir Anke revient à la solitude fondamentale par exemple) lenteur calculée (à l’instar des plans fixes prolongés) : telle est bien l’originalité formelle de ce premier long métrage qui traite avec délicatesse de l’amour maternel et s’interroge avec subtilité sur notre rapport à l’espace

 

On retiendra ce plan où la gracilité des ajoncs rappelle les estampes japonaises, la manifestation à Hong Kong vue en plongée qui oppose les arrondis des parapluies aux  immenses parois rectilignes des immeubles ou encore cette masse de verdure qui se mire dans l’eau…

Un film que je vous recommande

 

Colette Lallement-Duchoze

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2 décembre 2021 4 02 /12 /décembre /2021 05:13

 

"Diversité culturelle et linguistique, regards de la fiction et du documentaire sur un monde en pleine métamorphose, voyages et curiosité : lancé en 2016 avec le soutien d’Europe Créative afin de faire rayonner et circuler le jeune cinéma d’auteur européen, le ArteKino Festival est de retour pour une 6e édition qui se déroulera du 1er au 31 décembre.

Au menu figurent 12 longs métrages (dont 9 signés par des réalisatrices) auxquels les internautes pourront accéder directement sur arte.tv/artekinofestival et sur la chaine YouTube ARTE Cinéma.

Un programme accessible dans 32 pays et en six langues (français, allemand, anglais, italien, espagnol et polonais)."

 
Arte kino festival 6ème édition

La sélection :

Call Me Marianna [+] – Karolina Bielawska (Pologne)
Inner Mars – Masha Kondakova (Ukraine/France)

Jiyan [+] – Süheyla Schwenk (Allemagne)
LOMO: The Langage of Many Others [+] – Julia Langhof (Allemagne)
Nocturnal [+] – Nathalie Biancheri (Royaume-Uni)
Oasis [+] – Ivan Ikić (Serbie/Pays-Bas/Slovénie/Bosnie-Herzégovine/France)
Petit Samedi [+] – Paloma Sermon-Daï (Belgique)
Sami, Joe and I [+] – Karin Heberlein (Suisse)
Gli ultimi a verderli vivere (The Last To See Them) [+] – Sara Summa (Allemagne)
Uppercase Print [+] – Radu Jude (Roumanie)
When The Trees Fall [+] – Marysia Nikitiuk (Ukraine/Pologne/Macédoine du Nord)
Wood and Water [+] – Jonas Bak (Allemagne)

 

Deux récompenses (dotées respectivement de 20 000 et 10 000 euros) seront décernées : les internautes pourront voter pour le Prix du Public et le Prix du Jury Jeunes sera attribué par un panel de 15 Européens âgés de 18 à 25 ans.

Pour mémoire, la Fondation ArteKino (qui pilote le festival) soutient également des projets de longs métrages grâce au Prix ArteKino International, bourse d’aide au développement, remis dans une douzaine de grands festivals de cinéma. Par ailleurs, avec ArteKino Sélection, un film ou un cycle est proposé chaque mois gratuitement sur arte.tv et la chaîne Cinéma YouTube d’Arte. Enfin, au second semestre 2022, Artekino s’enrichira d’un nouveau volet avec ArteKino Classics qui permettra de découvrir des titres rares ou essentiels de l’histoire du grand cinéma européen.

Fabien Lemercier  (Cineuropa)

ArteKino Festival : 12 films européens en numérique - Cineuropa

voir le commentaire d' Uppercase print du Roumain Radu Jude 2020 

Uppercase print - Le blog de cinexpressions

 

 

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29 novembre 2021 1 29 /11 /novembre /2021 04:22

France 2021 12'

Auteure & réalisatrice : Marine de Contes // Image : Gabriel Roman // Son : Étienne Haan, Jean Navarra // Montage : Marine de Contes // Musique originale : Étienne Haan // Production & diffusion : L’Atelier documentaire

 

Une île, un poème, un rêve.

Disparition et réapparition d’une langue sifflée, le Silbo.

L’histoire et la transmission de ce patrimoine miraculé de l’île de la Gomera.

Adaptation du poème Paz de Miguel Ángel Feria Vázquez.

Silabario

                                                      ©  L'Atelier documentaire

 

« La présence de la forêt dans la Gomera est incroyable, avec des arbres immenses, et quand on s’y balade, on peut entendre des oiseaux qui chantent mais aussi de temps en temps des humains qui s’appellent. J’avais envie de jouer sur ça et montrer les similarités entre ces façons de communiquer », raconte la cinéaste Marine de Contes, dans un entretien publié dans le Club de Mediapart lors de la présentation de son film au Cinéma du réel en mars dernier.

Conseils de l'ingénieur du son François Waledisch : 

Pour pleinement goûter ce court film, je conseille aux spectateur.rices de ne pas activer les sous-titres et de vivre cette première expérience comme une invitation à la divagation. En rejouant le film, vous pourrez pleinement apprécier, cette fois, l'exposé et les variations du poème initialement entendu. Aiguisez vos sens tout en vous laissant porter, atterrir et redécoller aux sons d'un syllabaire animé par la  dynamique élémentaire du souffle. 
 

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25 novembre 2021 4 25 /11 /novembre /2021 07:10

de Sharunas Bartas 2020 Lituanie République tchèque, Lettonie 

avec  

Arvydas Dapsys : Jurgis Pliauga,  Marius Povilas Elijas Martynenko : Unte ,  Alina Zaliukaite-Ramanauskiene : Elena Pliaugiene,   Salvijus Trepulis : Deacon,  Valdas Virgailis : Ignas,   Rytis Saladzius : Hook,   Saulius Sestavickas : Tusk

 

Sélection officielle festival de Cannes 2020

 

En 1948, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, dans un village isolé en Lituanie, alors que la misère ne laisse place à aucune liberté, le jeune Unte et le mouvement des Partisans dans lequel il s’est engagé, doivent faire acte de résistance face à l’emprise de l’occupation soviétique. De cette lutte désespérée dépend l’avenir de tout un peuple.

Au crépuscule

Découvert grâce au festival du cinéma nordique il y a plus de 20  ans -Sharunas Bartas avait d’emblée séduit le public rouennais : intrigue arachnéenne, primat de l’émotion sur la narration, science des cadrages, longs plans fixes contemplatifs, admirable beauté formelle. (Corridor, Few of us, the House, Freedom, Seven invisible men)

 

Avec   Frost  2018,  il nous avait entraîné dans les coulisses de la guerre (Ukraine Donbass) . Au crépuscule  (son dixième long métrage) poursuit ce travail sur la guerre et surtout  sur l’impérialisme russe.  L’action se situe dans un village reculé de la Lituanie occupée par les Russes (après l'avoir été par les nazis) . Et plus particulièrement dans la forêt dont les premiers plans font éclater les arcanes : espace à la fois hostile et hospitalier ; c’est là dans ses bruissements ses replis ses anfractuosités que, terrés, se réfugient les résistants ; résistants dont les visages (lent travelling latéral et très gros plans) muets ou silencieux semblent regarder vers un ailleurs (s’ils nous regardent nous ne pouvons capter leur regard) ou être à l’écoute d’une force intérieure.

 

Le film obéit à un mouvement de va-et-vient, d’aller-retour entre ce « camp » et le village, allers et retours qu'accomplit régulièrement Unte  (nous le découvrons  au moment de  ses ablutions dans un plan-séquence digne d’un tableau de maître),  il vit avec son  "père"  Jurgis Pliauga -propriétaire terrien et complice des résistants-,  père dont le visage souvent filmé en gros plan rappelle la  "trogne" des personnages de Rembrandt.

 

Les scènes d'intérieur   avec leurs  clairs obscurs -halos et frémissements de la bougie- seront traitées  telles des peintures, alors que le vert et le gris dominent pour les scènes extérieures (couleurs crépusculaires par essence). Mais  à chaque fois s'impose la  science du cadrage (souvent plan moyen puis élargissement du champ) de la répartition des couleurs ,de la lumière, de la position du personnage dans l'espace, cette  maîtrise plastique incontestée à laquelle  Sharunas Bartas nous a  habitué.e.s

 

Le constat est tragique, sans appel. L’ennemi, l’occupant russe, bafoue en les violant toutes les lois du " vivre ensemble",   on  soudoie suborne torture (les contrastes entre le visage tuméfié, les corps qui se tordent de douleur et la froide impassibilité des tortionnaires est éloquente) on dépossède les paysans de leurs terres dans un contexte de pauvreté extrême. Mais la violence est aussi du côté des  "résistants" qui exécutent les traîtres ou supposés tels, quand ce n’est pas le  "chef" , le traître suprême.

 

Une période noire de l’histoire de la Lituanie et la mort en héritage (sens du titre?) . Les très gros plans sur les mains (celle du fils qui caresse celle de son père agonisant, celle du résistant qui rejoindra la femme aimée dans l’étreinte métaphorique de la mort), sont comme la signature d’un ici-bas à reconquérir.

Le film est aussi récit d’apprentissage : le jeune Unte à partir de révélations (la confession douloureuse du "père") d’interrogations  face à la cruauté du monde, perd son innocence et ses illusions- , et -à travers  ce jeune homme précisément-  Au crépuscule  est comme la mémoire de la Lituanie, un pays meurtri qu’on a dépossédé de …la vie

Mémoire qu’accompagne la plainte musicale de la violoncelliste Gabriele Dikciute sur une création de Jakub Rataj.

 

Au crépuscule

Un film à ne pas rater !

 

 

Colette Lallement-Duchoze 

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