16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 06:51

de Bas Devos (Belgique)

avec Saadia Bentaïeb, Maaik Neuville, Nora Dari 

 

 

 

présenté au festival de Cannes (Quinzaine des Réalisateurs) 

Meilleur réalisateur au Cairo International film festival 2019

Au retour d’une journée de travail, Khadija s’endort dans le dernier métro, et se réveille, loin de chez elle, au terminus, à l’autre bout de la ville. Commence alors l'aventure ordinaire d'une nuit d'exception. Khadija, traverse Bruxelles endormie, fait des rencontres, donne de l'aide et en reçoit, le temps unique de toute une nuit, comme un instantané.

Ghost Tropic

Un long plan fixe sur un intérieur modeste -tv, table, canapé, bibelots-; une lumière qui s'amenuise avec le moment crépusculaire; une voix  off qui mezza voce s'interroge "et si tout à coup un étranger devait entrer dans cette pièce, que verrait-il? qu'entendrait-il? que sentirait-il?"  C'est l'ouverture de ce film. Et l'on pense à Chantal Akerman. Cette impression se confirmera tout au long de "ghost tropic" 

 

Laconisme  (peu de paroles échangées lors de  rencontres passagères avec un SDF, une pompiste, des flics) en harmonie d'ailleurs avec la discrétion du personnage; plans fixes; alliance entre les éclairages de nuit et les ombres, lumières et ombres portées, format 1,3, tels sont les choix du réalisateur pour évoquer cette déambulation nocturne. Et comme son projet était de porter à la lumière des "femmes sous représentées sous exposées" qu'il voit "dans la Cité, à Molenbeek ou dans le métro"  son personnage, une femme de ménage pudique, sera (et sans pathos) de tous les plans : dès le début c'est son visage son fou rire qui impressionnent puis elle sera cette passagère de la nuit happée par l'atmosphère de la ville qu'elle arpente, fatiguée et inquiète 

 

Un film où espace et temps se conjuguent dans l’hétérogénéité du tissu urbain: Bruxelles. Les façades maquillant leur au-dedans, des lieux désertés par l'homme dans l'endormissement de la nuit, quelques  personnes -furtives silhouettes ou fantômes sinistres(?) . Et en contrepoint des élans de solidarité (cf l'épisode du SDF et de son chien,  la pompiste qui va raccompagner en voiture Khadija -ici l'habitacle du véhicule se prête à quelques confidences-, le service hospitalier )

 

Ce trajet dans la nuit d'une femme seule ne peut-il s'apparenter  à un nocturne -sens musical ? 

 

Mais il est vrai que la mise en scène, la lenteur risquent de déplaire ...à certains spectateurs!

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 18:08

de Gu Xiaogang (Chine) 

avec Qian Youfa, Wang Fengiuan, Sun Zhangian

 

Festival de Cannes,  Semaine Internationale de la Critique 

Le destin d’une famille s’écoule au rythme de la nature, du cycle des saisons et de la vie d’un fleuve.

Séjour dans les monts Fuchun

Le titre de ce premier long métrage (et premier volet d'une trilogie) est emprunté à la peinture de Huang Gongwang (1347 1350)Elle a la forme d’un long rouleau qui oblige celui qui la regarde à découvrir le paysage progressivement

Connaissez-vous la peinture shanshui ? Demande à ses élèves le jeune enseignant (et futur époux de Gu Xi). Montagnes (shan) et eau (shui).

 

Et voici que se déploie en de longs plans séquences et de longs travellings -à l’instar d’un rouleau d’estampes- un film où la caméra s’est muée en pinceau. Le réalisateur "peint" une nature en variant les approches (angles de vue) et les couleurs (au gré des saisons) tout en célébrant son inaltérable beauté. (le camphrier aux branches noueuses qui se parent de flocons blancs, le camphrier réceptacle des vœux des jeunes mariés; l’eau étale ou légèrement embuée, l’eau reflet des frémissements humains; la montagne bleutée en arrière-plan, complétude et immanence)

 

Et en écho à ce long travelling latéral où l’on suit en temps réel un double trajet (celui du nageur et celui de Gu Xi qui apparaît disparaît sous les vertes frondaisons) voici en parallèle une chronique familiale. Une mère âgée, quatre fils : l’aîné tient un restaurant avec son épouse, il est le père de Gu Xi, le second, pêcheur, vit sur un bateau avec sa femme et leur fils Yangyang, le troisième célibataire travaille dans le bâtiment et le quatrième joueur flambeur tricheur, a la charge de son fils trisomique Kangkang. Une famille comme microcosme de la société chinoise : problèmes intergénérationnels, (la mère de Gu Ki s’oppose farouchement à son mariage mais ses propos comminatoires seront frappés d’inanité), bouleversements qui affectent le tissu urbain (démolition, constructions à Hangzhou "avoir vécu 30 ans dans cet immeuble que l’on détruit en quelques minutes" déplore la femme du pêcheur), problèmes financiers de "survie", lutte d’une classe moyenne contre le "boom" économique, nouvelle loi sociétale...

 

Face aux bouleversements d'un pays en mutation, la famille ne serait-elle pas un bastion protecteur à sauvegarder? L'abondance des dialogues évoquant le passé, le commentaire de photos jaunies par le temps, témoigneraient aisément d'une volonté d'enracinement ; passé et présent réconciliés dans l'instant de ce futur proche, où le fugace a la permanence de l'éternel 

 

Séjour dans les monts Fuchun marie  avec élégance somptuosité et réalisme le plus intime et le  plus universel.

Une fresque -sens propre et figuré- aussi fluide dans sa mise en scène que le fleuve Fuchun.

Un film à voir absolument 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 11:58

de Louis-Do de Lencquesaing (France)

avec Marthe Keller, Laura Smet, Léa Drucker, Thierry Godard

Jean, universitaire réputé, se retrouve ministre de la Famille, alors même qu’il est perdu dans les événements qui secouent la sienne.

La Sainte Famille
Comédie poussive où l’on rit à peine sur deux répliques déjà vues dans la bande annonce. Ce film est le produit typique de ces réalisateurs bobos auto-complaisants sur leur classe sociale et qui se contemplent sans vision du monde particulière. Ce tableau d’une famille bourgeoise ne révèle rien, le scénario persiste et signe dans le mou ! Et on s’ennuie ferme.
 
Louis Do de Lencquesaing, acteur et réalisateur est de tous les plans, ne construit aucun personnage secondaire en dehors du curé. Nous avons droit à tous les clichés bobos : le verre de vin rouge dans la cuisine avant le repas, le téléphone accroché à l’oreille, la cigarette qu’on fume pour combler le vide des dialogues, la mère bourgeoise survoltée. Quant au frère homo interprété par Thierry Godard, on n’y croit pas une seconde, l’acteur étant exagérément à contre-emploi.
 
Je m’attendais à une petite comédie légère pour bien commencer l’année 2020 en me lavant la tête des films glauques à la mode, eh bien c’est raté !
 
Serge Diaz

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5 janvier 2020 7 05 /01 /janvier /2020 11:38

Documentaire réalisé par Alla Kovgan  (Allemagne, France, USA) 

Ce film retrace l'évolution artistique du chorégraphe américain Merce Cunningham de ses première années comme danseur dans le New York d'après guerre jusqu'à son émergence en tant que créateur visionnaire qui a révolutionné la danse 

Cunningham

2019 le Festival d’Automne (Paris) fêtait le centenaire de la naissance de Merce Cunningham (1919-2009)

Janvier 2020 sortie en salle du documentaire Cunningham. Pour rendre hommage au danseur chorégraphe américain, la réalisatrice russe  Alla Kovgan va privilégier la période 1942 1972 (depuis la naissance de la troupe jusqu’au départ de ses interprètes historiques) ; elle ne cherche nullement à faire un biopic encore moins une hagiographie ; elle "raconte des années de peine de dureté d’échecs ; montre le danseur dans la fleur de l’âge et dans l’inquiétude de ces années de survie financière et psychologique". Apprentissage chez Martha Graham, création de sa compagnie en 1945, étroite collaboration avec le compositeur et compagnon de vie  John Cage (mort en 1992) et le plasticien Rauschenberg (jusqu’à sa consécration à la Biennale de Venise en 1964) Andy Warhol, Jasper Johns (le dialogue  avec la musique les arts plastiques et le cinéma sera  fécond dans les recherches du chorégraphe) 

Un documentaire qui aura exigé plus de 8 années de travail (fouiller toutes les archives, maîtriser la technique 3D entre autres)

 

Son matériau ? Des images d’archives (en noir et blanc), des interviews (on entend les voix du chorégraphe, de John Cage, Rauschenberg Andy Wahrol, ainsi que celles de danseurs de la Merce Cunningham dance company). Un travail fructueux avec des danseurs pour les chorégraphies  en live et en couleur; tournées dans des lieux insolites tels que le tunnel sous l’Elbe en Allemagne, le toit-terrasse du centre Westbeth à New York, le parking de Cologne, elles  vont ancrer dans le présent les œuvres dites iconiques Antic Meet, Summerspace -dans le décor de Rauschenberg (cf affiche)-, Rainforest -avec ces fameux coussins remplis d’hélium de Warhol.  C'est qu'il  fallait " "traduire les idées de Merce en cinéma"

Un documentaire qui joue avec le split screen (fragmentation de l’écran en 2 3 parties, voire plus ) les travellings avant arrière, les vues en plongée, les surimpressions, des pirouettes astucieuses. Avec cette récurrence de la main- métronome

 

On pourra toujours reprocher le côté un peu lisse des images contemporaines et/ou le parti pris chronologique (qui va à l’encontre de cette non-linéarité revendiquée et par le  chorégraphe et par le musicien). Mais ce documentaire rend bien compte des bouleversements que le chorégraphe a imposés à la danse, en refusant le folklore narratif et la théâtralité.  Ce qui d'ailleurs peut gêner certains spectateurs rebutés par l’absence apparente d’émotion et d’explication (frontale ou non)

 

Je suis un danseur (alors qu’il est aussi un chorégraphe d’exception)

Mes danseurs et moi formons un groupe d’individus. c’est donc ce que nous sommes sur scène comme dans la vie, des gens qui bougent » (en réponse à la question sur la danse dite "moderne")

Si violence il y a, c’est celle que lui prête le spectateur

 

Un documentaire qui eût été un enchantement ....si ….on avait pu le voir en 3D !!!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

Cunningham

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4 janvier 2020 6 04 /01 /janvier /2020 08:34

d'Alaa Eddine Aljem (Maroc) 

Avec Younes BouabSalah BensalahBouchaib Essamak 

 

Présenté au festival de Cannes (Semaine internationale de la critique)

Au beau milieu du désert, Amine court, sa fortune à la main, la police aux trousses, il enterre son butin dans une tombe bricolée à la va-vite. Lorsqu'il revient dix ans plus tard, l'aride colline est devenue un lieu de culte où les pèlerins se pressent pour adorer celui qui y serait enterré : le Saint Inconnu. Obligé de s'installer au village, Amine va devoir composer avec les habitants sans perdre de vue sa mission première : récupérer son argent.

Le miracle du Saint Inconnu

Un magot  planqué dans une tombe créée dans l’urgence ..c’est le prologue. Ellipse de plusieurs années:  le voleur sort de prison. C'est le début du film. Mais....à la recherche de son butin Amine constate effaré que sur la colline au milieu de nulle part (du début) s’est érigé un mausolée, qu'en contre bas s'est construit un village : la tombe de l’argent volé est désormais celle du Saint Inconnu que l'on vénère. Premier ressort du comique ? Oui celui d’un comique grinçant qui vilipenderait la sacralisation de l’argent-roi ...Puis les tentatives de récupération du butin - que de péripéties!-  vont donner lieu à des scènes burlesques où les comportements des habitants illustrent les thématiques que le réalisateur veut mettre en exergue : religion et mercantilisme ; tout cela traité sous forme de tableautins et/ou de vignettes avec les effets traditionnels du comique de répétition, de situation et de mots

Coiffeur/barbier,/dentiste, gardien du "temple" -plus bienveillant avec son chien qu’avec son fils - médecin qui s’improvisera vétérinaire, infirmier, père et fils paysans attendant vainement une ondée salvatrice, le voleur et son complice (qui est le cerveau ? qui est monsieur muscles ?) autant de  personnages dans des fonctions  archétypales.

Voici un village où les femmes consultent le médecin  6 jours sur 7 pour vaincre l’ennui (le 7ème c’est le hammam) mais qui en cas de maladie grave feraient confiance au "guérisseur" (ce Saint Inconnu) ….

On rit, on sourit. Le réalisateur se moque mais l’humour reste bon enfant (même si ce microcosme représente à n’en pas douter le pays tout entier, le Maroc)

 

Le film a été tourné dans le désert au sud de Marrakech

Le chef opérateur a soigné la lumière et les cadres ; recouru à la  "nuit américaine"  (scènes nocturnes filmées en plein jour) ; joué sur les contrastes dans la répartition de l’espace et celle des couleurs. Des scènes quasi identiques (chez le coiffeur, chez le médecin) mais avec un angle de vue qui varie. Tout cela force l'admiration

 

Et pourtant !

Cette fable  pêche par un manque évident de rythme (rien à voir avec une distance ironique ou toute en retenue à la Elia  Suleiman )

Le risque? l'enlisement ...

 

Colette Lallement-Duchoze

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3 janvier 2020 5 03 /01 /janvier /2020 08:12

de Rùnar Rùnarsson (Islande) 

avec Bjarki Thor, Ragnar Jönsson, S Albertsson

 

prix public jeune au festival de Locarno 

En Islande, alors que tout le monde se prépare pour les fêtes de Noël, une ambiance particulière s’empare du pays. Entre exaltation et inquiétude, Echo  dresse un portrait mordant et tendre de notre société moderne.

Echo

Circonspect intrigué ? Oui on l’est au tout début. Derrière des vitres voici des "masses" difficiles à identifier au repos ; puis une musique symphonique va servir de prélude au ballet de ces rouleaux et jets haute pression ; nous sommes dans une laverie automatique pour autos ; une voix de soprano accompagne tournoiement et ascension. Lavage d’une voiture et magie! .. Le prosaïsme accède au poétique et pourquoi pas au symbolique par métaphore. Dans cette scène liminaire, aucun être humain (en écho vers la fin ce sera la mer et ses gouffres amers, la valse des vagues écumantes qui déferlent sur le bateau) Est-ce à dire qu’il s’agirait d’un échantillon de la déshumanisation (pour la première scène) et de la pérennité de l’insularité (pour l’autre)???

 

Echo  s'éploie en plus de 50 tableaux filmés à la manière de Roy  Andersson (Chansons du deuxième étage Nous les vivants) : la caméra est fixe, entrent  dans son champ de vision des personnages qui évoluent le temps que dure leur micro histoire.  Ce sont des saynètes -certaines tels des flashes ou des instantanés, d’autres plus longues-, qui se succèdent en kaléidoscope -lequel est aussi une radiographie de la société islandaise et, sans extrapoler, de la société occidentale. Avec ces constantes : problèmes économiques (on préfère brûler la maison reçue en héritage que payer les réparations…) réfugiés (intrusion de la police dans une église) part belle faite aux enfants (cf la scène d’accouchement ou le ballet aquatique des bébés) entretien de son corps (gym aquatique pour le troisième voire quatrième âge, femmes bodybuildées en institut) discours politique et auditoire la première ministre qui s’exprime à la télévision répondent les commentaires divergents) jeux de société (de pauvres bougres avinés jouant au Monopoly sont à la tête de fortunes mirifiques) etc... Et dans ce contexte hivernal les élans de générosité ne sauraient abolir les détresses profondes (voyez ce vieil homme aphasique dans une maison de retraite- euphémisme pour mouroir- il peine à ingérer la nourriture qu'on lui sert à la petite cuillère de même qu'il peine à  reconnaître  sa petite-fille et semble insensible à sa logorrhée verbale; son visage suinte la douleur et un mouvement de cils semble dire l'inanité d'une quête vers un Ailleurs, si loin si proche???)

 

La fragmentation (cf l’affiche) - choix d'une  narration éclatée (alors que chronologiquement Echo nous entraîne dans les préparatifs des fêtes de fin d’année, de Noël à Nouvel An), ne signifie pas incohérence. Certes le réalisateur accorde le primat à l’intuition sur la logique. Mais parfois c’est bien par association d’idées que le spectateur  (r)établit le "chaînon apparemment manquant" : un exemple parmi d’autres : on passe du corps mort d’un enfant dans son cercueil (église vide cercueil blanc ouvert) à celui d’un jeune athlète noir (dans un solarium il explique au téléphone qu’il cherche "non pas à bronzer"  mais à vaincre une dépression due au manque de lumière…)

 

Si la caméra est fixe (imaginons-la sur un trépied) le réalisateur varie plans, angles de vue dans un cadre fixe : Plan large sur cette étendue d’un blanc immaculé ; entrent progressivement deux par deux des personnages ; on comprendra que c’est une battue et non une simple promenade.... Plan serré sur la première ministre qui s’exprime pour ses vœux de fin et début d’année. Plan rapproché sur cette femme qui parle à son nouveau-né (alors qu’en arrière-plan réduite à une silhouette se profile la mère). Certaines scènes sont muettes (celle des bouchers par exemple) d’autres privilégient une parole laconique mais terriblement efficace (rencontre sous un abribus de deux femmes…au passé commun...Visite au cimetière d’une veuve accompagnée de sa fille et de son petit-fils)

 

Fragments  diffractés   d'une société dans son entièreté! 

 

Un film certes étrange que je vous recommande vivement

 

J'entends déjà des esprits chagrins vilipender un  "exercice  de style"  fastidieux voire sclérosant

 

Rappelons -excusons ce truisme- qu’une critique est plus révélatrice de son auteur que de l’objet analysé!!! 

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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29 décembre 2019 7 29 /12 /décembre /2019 07:24

 De Diao Yinan (Chine)

Avec Hue Ge, Gwei Lun Mei, Liao Fan, Huang Jue

 

Présenté en Sélection officielle au festival de Cannes

 

Un chef de gang -trahi par ses pairs- en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme. Ensemble, ils décident de jouer une dernière fois avec leur destin.

 

Le Lac aux oies sauvages

Pluie diluvienne qui crépite, sang qui gicle, sperme qu’on recrache dans l’eau du lac, course effrénée des motos (vues quelquefois en plongée tels des insectes) qui pétaradent, couleurs flashy (rose fuchsia surtout) ballet sur musique pop de baskets fluo, présence d’un zoo (où l’animal placide contemple la sauvagerie des hommes) tempo qui fait alterner rythme trépidant et lenteur calculée (dans les scènes de duos ou les pauses du fugitif) ambiances essentiellement nocturnes d’un cloaque à ciel ouvert, tout cela au service d’une intrigue à la fois complexe et simple. Complexe : le manipulateur est sans cesse manipulé dans la guerre des gangs ; des scènes similaires en écho : répartition des quartiers pour les vols présentée par le caïd de la pègre et quadrillage présenté carte à l’appui par un état-major pour la traque ; une prostituée qui joue double jeu. Simple : une course poursuite, une chasse à l’homme qui va mobiliser médias police entourage et pègre ; et les récits en flash back sont censés élucider la cause du meurtre de policiers et le rôle de l’épouse du fugitif

Ce thriller chinois ne fait pas dans la dentelle (cf ampoule éclatée,  décapitation…)  à l'instar de  Tarantino

 

Et pour un Occidental le film se donne à lire aussi comme une cartographie d’une Chine sordide : nous sommes en 2012  à Wuhan, -capitale tentaculaire de la province de Hubei- aux nombreux lacs -dont celui des oies sauvages.

Dans cette cité, les bas-fonds -véritable fourmilière-, les poubelles la promiscuité l’insalubrité sont les décors du vice généralisé ; une cité avec ses gangsters à la sauvette, ses prostituées, ses travailleurs clandestins, ses policiers désorientés ; et pourtant la police, omniprésente, peut traquer n’importe quel citoyen lambda, jusque dans cette zone de "non-droit"  le lac aux oies sauvages - là où les femmes se prostituent dans l’eau

 

 

Une œuvre qui peut subjuguer autant qu’elle peut laisser perplexe (voire ennuyer)

On risque de dénoncer l’artificialité des prouesses cinématographiques (dont la sophistication des éclairages et la complexité de certains plans) et l’excès de formalisme

 

Et si  "le lac aux oies sauvages"  n’était qu’un cauchemar opaque et virtuose à la fois ? La traque dans la cave d’un hôtel, le bandit tué au parapluie resteront dans les mémoires. Et  le briquet/fausse piste? 

 

Et si le regard du réalisateur invitait à surplomber celui des autorités et de la pègre ?

 

Je vous laisse juge

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 08:14

De Marius Olteanu (Roumanie) 

Avec Judith State, Cristian Popa, Alexandru Potocean

 

Section Forum du 69 ème Festival de Berlin

 

 

Dana et Arthur, la quarantaine, sont mariés depuis près de dix ans. Mais quelque chose s’est fissuré, à cause de leurs besoins, de leurs croyances, de ce que la vie leur offre, de leurs démons intimes. Un jour, ils devront décider si laisser partir l’autre n’est finalement pas la plus grande des preuves d’amour.

Après la nuit

Ténuité de I’intrigue scénaristique, longs plans séquences, longs plans fixes, problèmes sociaux familiaux, traités avec réalisme humour ou gravité, ces caractéristiques typiques du cinéma d’auteur roumain nous les retrouvons dans le premier long métrage de Marius Olteanu.

Comment éviter le piège du statisme ? Le réalisateur a opté pour les silences, la parcimonie dans les dialogues, les ellipses, les non-dits, la lenteur, un format carré (pour les deux premières parties) -celui qui emprisonne chacun des  personnages et pose pour le spectateur la question du hors cadre-, la simultanéité différée (les deux premières parties sont censées se dérouler au même moment, celui qui traverse une nuit). Et si avec le jour nouveau (thème de la troisième partie) les deux sont réunis  "à l’écran" (cf affiche) dans un format élargi, cela n’induit nullement une "réconciliation"  tout au plus un  ni avec toi ni sans toi.  Ne serait-ce pas plutôt une "réconciliation"  avec soi-même, celle que des "monstres"  entravaient ? Monstres intérieurs tout autant que ceux imposés de l'extérieur (dont le poids des convenances)?

Et la marche vers cette (ré)union ce simulacre de  "réconciliation",  débute pour Dana dans le huis clos d’une voiture, dans l’habitacle d’un taxi (on apprendra qu’elle s’est absentée)  ; pour son mari dans les bras d’un homme rencontré via internet. Se confier à un inconnu se donner à un inconnu. La voiture devient un personnage à part entière c’est la mémoire confidente. Les  "tics"  de l’amant passager Alex (ne pas embrasser, refuser l’éclat de la lumière, etc. ) outre leur caractère à la fois comique et dramatique auront-ils  une incidence dans les choix d’Arthur? 

Aux mouvements de va-et-vient sur le quai de la gare (début première partie) répond l’entraînement dans une salle de sport  (début deuxième partie). Dana en très gros plan baigne son visage en larmes sous le robinet d'un lavabo avant de prendre un taxi. Arthur après l’entraînement, isolé sur un banc, décide de répondre à une annonce. Les circonvolutions du taxi épousent celles de l’esprit (même si dominent les non-dits) ; les ratés de l’expérience avec un homme ne remettent pas en cause l’homosexualité d’Arthur

Et comme souvent dans le cinéma roumain un pays une ville (ici Bucarest) un pan de son histoire (ici les difficultés économiques contemporaines et le puritanisme -rémanence de l’ère communiste??) sont concentrés en quelques personnages (la mamie, le chauffeur de taxi, le voisin) dont les quelques répliques assénées tels des couperets, sont lourdes de sens ! )

 

Une thématique classique (la crise d’un couple après dix ans de vie commune ; les jardins secrets à préserver) traitée avec justesse (exploration des raisons profondes de chacun des deux partenaires)  et originalité (deux solistes successifs puis un duo) Mais les choix revendiqués par ce réalisateur, choix qui constituent sa grammaire, son langage, et qu’il tente de réinventer presque à chaque plan pour ne pas les figer, avec cet effet de temps réel, n’entraîneront pas forcément l’adhésion du public !!!! 

Un film que je vous recommande !

 

Colette Lallement-Duchoze

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26 décembre 2019 4 26 /12 /décembre /2019 08:19

de Hirokazu Kore-eda (France Japon)

avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Ludivine Sagnier,  Roger van Hoole

Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver...

La  Vérité

Un cinéaste japonais auréolé de la Palme d’Or en 2018, deux actrices françaises, stars du 7ème art Catherine Deneuve et Juliette Binoche réunies pour la première fois à l’écran, un casting international (le Belge Roger van Hool et l’Américain Ethan Hawke) une cuisine italienne, la cinégénie de Paris en automne, des jeux de miroir (mises en abyme et effets spéculaires) et cette thématique si chère à Kore-eda. (la famille et ses tourments)....Voilà de quoi séduire ! mais le film n’a pas été retenu au festival de Cannes et n’a pas été récompensé à la Mostra de Venise.

Et pour cause !!!

De quoi Kore-eda est-il le nom ? De quoi est-il devenu le non ??

Quid de la délicatesse de ses films mêlée à l’élégance de la forme ?

Incidences de la « délocalisation » ??

 

Certes le plan d’ouverture -repris en écho vers la fin – semble encadrer par sa référence aux estampes japonaises ce que sera la comédie douce-amère française qui va se dérouler sous nos yeux (à l’écran de la salle répond le théâtre miniature confectionné par le père de Lumir et que répare son mari meilleur amant qu’acteur ; lui le loser et sa fille seront pourtant les maillons indispensables dans le démêlement des scènes jusqu’à un semblant de  "réconciliation"  )

Une thématique pour le moins éculée -quand les chemins de le création croisent ceux de la vie- : authenticité et facticité, le vrai et le mensonge, le film et le film en train de se faire, la mémoire subjective parcellaire et la prégnance des souvenirs, le moi écrivant et le moi qui a vécu, le mentir-vrai... Qu’importe ! Elle peut être jubilatoire à condition que son traitement soit à la hauteur des prétentions affichées (on pense à Sils Maria d’Olivier Assayas)

Une sur-exploitation  des effets spéculaires que multiplient les miroirs (salle de bains ou glaces); et même dans cette scène très brève où vont se télescoper -par-delà ou par l'entremise du jeu-  les  émotions: celles du personnage interprété par Fabienne, Fabienne elle-même, et Catherine Deneuve et un plan furtif sur le visage de Lumir/Juliette Binoche qui, admirative,  regarde en retrait sa mère...et se souvient...

La symbolique (assez lourde) de la prison (la maison château où vit Fabienne, star vieillissante, se situe tout près de la Maison de la Santé ; un constat mentionné dès le début puis repris deux fois, au cas où le spectateur ne mettrait pas en parallèle deux formes d’emprisonnement ….)

Celle non moins convaincante de la tortue (magie de la sorcière qui réifie ou animalise)

Même la scène où au sortir d’un restaurant toute la "sainte famille" se met à danser sur un air d’accordéon, n’a pas la grâce des scènes de "temps suspendu"  d’ Après la tempête ou Notre petite sœur

Fabienne prend un plaisir iconoclaste à fustiger par des formules-choc l’incompétence d’acteurs ou cinéastes, le spectateur pourrait mutatis mutandis contester la "déification" de l’actrice Catherine Deneuve....

 

Un film pour le moins décevant ! (par rapport à de légitimes attentes)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 08:11

 De Robert Eggers (USA)

Avec Robert Pattinson, Willem Dafoe, V Karaman 

 

 prix Fipresci à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes

prix du jury au Festival de Deauville, 

L'histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

 

The Lighthouse

 Rien de bon ne peut arriver quand deux hommes sont isolés dans un phallus géant.

 

Puissant organique, ce film en noir et blanc -au format carré- est un véritable joyau cinématographique tant l’adéquation est parfaite entre le fond et la forme

 

Sur une image au blanc délavé (telle une eau-forte) clignote au loin une lumière et se dessinent les contours d’une île ; c’est alors que la bande son tonitruante et stridente (signée Mark Korven) épouse le mouvement de l’étrave qui fend puissamment les flots ; deux personnages (plan américain et fixe) deux silhouettes surgissent d’un film ….expressionniste : c’est le début de Lighthouse. Une corne de brume nous accueille ! Dès ces premiers plans alors que le bateau n’a pas encore accosté sur l’île, le réalisateur a su créer une atmosphère qui emprisonnera le spectateur. Nous sommes embarqués ( sur le Styx ?) 

 

Nous allons partager la cohabitation (forcée) des deux gardiens de phare et leur relation à la fois hiérarchique (l'un est dominé l'autre dominant) et dyadique (l'un "est" l'autre). Une relation aux formes surannées : le plus âgé Thomas Wake (admirable Willem Dafoe) ressemble étrangement à Achab quand il n'endosse pas les habits de la mythologie grecque (Zeus, Triton); le second Ephraïm Winslow (formidable Robert Pattinson) d'abord soumis, accomplit les tâches subalternes, victime de quolibets et d'humiliations, avant de se révolter  et de tuer "métaphoriquement" (?) l'autre (son double?).  Il "répond" favorablement à l'appel de la Sirène... et une courte scène (fantasmée) le montrera en Prométhée (éviscéré par la mouette...)

 

Le souffle du vent en rafales, la mer démontée qui envahit l’écran, la bande son puissante et souvent dissonante, la corne de brume, sont comme le prolongement ou la métaphore des sentiments éprouvés ; et les chemins empruntés pour l’accomplissement des tâches, le puits, les excréments, la présence d’une mouette borgne, le pan de mur qui irradie de blanc, les escaliers intérieurs, le puits de lumière inaccessible (pour le subordonné…) se muent en une géographie intérieure d’autant que l’on va basculer dans la folie, et que les barrières entre réel et imaginé, entre vécu et fantasmé, se délitent, s’abolissent

 

Le réalisme le plus cru (uriner, vomir, se masturber, renifler, péter) côtoie ou épouse le poétique (dont témoignent les phrases récitées en leitmotive). Les archétypes masculins (le phare phallus, les serrures de porte en forme de vagin) sont volontairement mis à mal et les questionnements resteront en suspens, Dieu serait-il un phare et la mort une île ? alors que la tempête représente bien la folie dans ce film de possession et de dépossession, d’explorations et d’interprétations, d’appropriations des pensées, gestes et comportements de l'autre...à coup de légendes maritimes et de cauchemars, où l’amour se mue en haine farouche, où le désir sexuel ne peut se concrétiser que dans et par le fantasme.

 

Un film halluciné et hallucinant servi par deux acteurs excellents

Un film iconoclaste à ne pas rater !!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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