3 février 2023 5 03 /02 /février /2023 14:24

de Todd Field (2022 USA) 

 

avec Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Sophie Kauer 

 

 

Mostra Venise Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Cate Blanchett

Golden Globes 2023 Meilleure actrice dans un film dramatique pour  Cate Blanchett

 

Lydia Tár, cheffe avant-gardiste d'un grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carrière. Le lancement de son livre approche et elle prépare un concerto très attendu de la célèbre Symphonie n° 5 de Gustav Mahler. Mais, en l'espace de quelques semaines, sa vie va se désagréger d'une façon singulièrement actuelle. En émerge un examen virulent des mécanismes du pouvoir, de leur impact et de leur persistance dans notre société.

 

ou  (plus lapidaire)

Au sommet de la gloire, une cheffe d'orchestre voit sa carrière vaciller suite à des révélations sur des actes répréhensibles qu'elle a commis.

Tár

Une longue liste de noms, qui  ressemble à un générique de fin ; puis en très gros plan les échanges SMS de deux assistantes dont un qui retient l’attention «ah bon elle [la cheffe] a une conscience ?». On est perplexe :  tout ce qui va suivre a déjà eu lieu ? Est-ce un piège tendu par le réalisateur?  Ou un mécanisme fondé sur "l'inversion"? Ou les deux ?....

De même que la longue interview, -après un panégyrique convenu – où Lydia  étale avec aisance sa conception de la musique, ses connaissances très pointues et son bien-être; puis ces "petites mains"  qui confectionnent un costume sur mesure ( !) destiné à la « star » plaideraient pour une hagiographie ….de façade ! 

Ce que va confirmer la construction en diptyque. Gloire et déchéance !

Mais il est un autre dérèglement amorcé avec les hallucinations auditives et concrétisé avec la venue de la jeune violoncelliste. Déraillement des sens, ouverture vers le fantastique, ce qui va de pair avec le déraillement du « sens » qui avait pu nous dérouter dès le début ; et la toute fin (dont on taira le contenu) a ce quelque chose de follement déjanté dans un décalage stupéfiant.

Tár : un faux biopic; mais si  le personnage est pure fiction,  les thématiques liées à l’exercice malsain du pouvoir dans le "milieu de la création", à tous ses abus condamnables, sont ancrées dans notre quotidien. (surtout depuis  #MeToo)

Tár : un film sur une déconstruction (et une éventuelle reconstruction ? comme le suggère l’épilogue, Lydia/Linda dans le déni qui la caractérise si bien, s’octroie une autre vie !!)

 

Un film qui se prête à une interprétation plurielle ne serait-ce que dans le jeu des oppositions femme/artiste ; art/morale ; intime/public mais qui ne livre pas pour autant une  "clé" (bien malin qui saura ce qui se cache derrière les sourires, le regard mouillé de Francesca,  l’assistante qui a succédé à Krista, par exemple).

 

Refusons aussi cette facilité qui consisterait à exhausser la séquence avec l’étudiant, cyniquement rabroué (il déteste Bach à cause de sa misogynie), au rang de modèle de cancel culture

 

Incarnant un « monstre » d’intelligence, de talent , de maîtrise de soi, un génie qui est aussi une perverse narcissique et une prédatrice sexuelle l’actrice Cate Blanchett  "crève"  littéralement l’écran. On peut souscrire aux propos de Todd Field qui affirmait avoir créé le rôle pour cette actrice !. Elle investit de sa superbe les espaces immenses où elle évolue (salle de concert, amphithéâtre, appartement cossu), filmée souvent en contreplongée comme pour accentuer le côté démiurgique manipulateur et marionnettiste du personnage triomphant! Chacun de ses gestes étudié avec précision obéit à une chorégraphie (mouvoir la tête, agiter les doigts, bouger avant-bras et bras, positionner le corps comme on positionne la voix) le visage est lui-même paysage (passant par toutes les nuances de la beauté à la laideur)

 

Un film à ne pas manquer !

 

Colette Lallement-Duchoze

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2 février 2023 4 02 /02 /février /2023 08:50

de Charlotte Wells (USA, G-B 2022) 

 

avec Paul Mescal, Frankie Corio, Celia Rowlson-Hall

 

Cannes 2022 Semaine de la critique prix French Touch

 

Grand Prix festival de Deauville 2022

À la fin des années 1990, Sophie, onze ans, et son père Calum passent leurs vacances dans un club de la côte turque. Ils se baignent, jouent au billard et profitent de la compagnie complice de chacun. Calum devient la meilleure version de lui-même lorsqu’il est avec Sophie. Sophie, quant à elle, pense que tout est possible auprès de lui.  Lorsque la jeune fille est seule, elle se fait de nouveaux amis et vit de nouvelles expériences. Tout en savourant chaque moment passé ensemble, une part de mélancolie et de mystère imprègne parfois le comportement de Calum. Vingt ans plus tard, les souvenirs de Sophie prennent une nouvelle signification alors qu’elle tente de réconcilier le père qu’elle a connu avec l’homme qu’elle ignorait.

Aftersun

En 2015 le court métrage « mardi » (visible actuellement sur Mubi) évoquait une étrange relation père/fille. Père absent (mort ?) mais dont la  "tangibilité"  était omniprésente ; en 2022 dans Aftersun c’est un père que l’on  "ressuscite"  20 ans après avoir filmé une semaine de vacances dans une station balnéaire turque (avec cette même tangibilité et la puissance suggestive des ellipses et non-dits)

Dans ce premier long métrage, Charlotte Wells  va non seulement jouer avec les temporalités (fin des années 1990 et 2021) mais au montage les faire voler en éclats (à l’instar de cette scène récurrente aux lumières stroboscopiques où l’on devine le visage de Sophie adulte dans une boîte de nuit et le corps de Calum dansant, dans l’étreinte audacieuse du passé et du présent « recomposés »). Un film "construit"  tel ce tapis aux motifs géométriques sur lequel s'allonge Calum alors que le vendeur propose un thé sucré ? 

Des images prises au caméscope se superposent à celles de la  "mémoire" , bribes du temps et images mentales ( ?) Sophie enfant n’a peut-être pas perçu le mal-être de son très jeune père  (le dos envahit l’écran un dos qui tressaille de sanglots ; dans la transparence gris-bleuté, le corps bientôt s’efface rejoignant les flots ; après avoir accompagné sa fille à l’aéroport le père arpente seul la froideur d’un immense couloir et franchit les portes.... du néant  (?) ; autant d’indices de "fêlures" qui aujourd’hui s’imposent à la  "mémoire"  de Sophie adulte; indices ou interprétations ? On ne le saura pas, n’était-ce au montage la succession de ces deux plans : l’image ultime de l’enfant disant « au revoir » au père à l’aéroport et celui  où songeuse, le visage marqué par la douleur,  elle est assise sur le canapé -un raccord -révélation? 

Avec délicatesse et par la force suggestive des non-dits, Charlotte Wells nous fait ainsi pénétrer l’univers mental de Sophie: dans lequel le visionnage du passé  se nourrit de douloureuses questions dont les réponses vont rester  comme en  suspens

Et il en va de même pour le spectateur ; spectateur alerté dès la séquence liminaire faite d’une succession rapide d’images décomposées morcelées comme les fragments d’un puzzle à reconstituer. Mais bien vite c’est le quotidien d’une semaine ensoleillée qui est restitué sous forme de tableautins (piscine tai-chi repas plongée sous-marine soirées avec « gentils animateurs ») instants de grande complicité que "capture" le caméscope ; instants et durée ? instants et souvenirs? n’outrepassant pas quelques secondes ou minutes. Et pourtant des "failles"  s’en viennent égratigner le vernis des apparences en le craquelant, elles vont s’imposer avec plus d’évidence à mesure que se profile la fin de cette parenthèse enchantée …Failles précédées d’ailleurs par des aveux (je m’étonne moi-même d’être arrivé jusqu’à cet âge …alors qu’il n’est que trentenaire !! « sache que je t’aimerai toujours » « tu me diras tout tes rencontres la drogue etc.. et de préciser face à sa fille offusquée « j’ai moi-même pratiqué » paroles dont le "signifié"  avait échappé à l’enfant !!!

Aftersun ! Un film de vacances qui explorerait -dans la douleur- la perte du père ?  Un travail de remémoration qui irait de pair avec celui d’une reconstruction ?

Quoi qu’il en soit, on sera sensible au travail surprenant de mise en scène -tant sur le plan visuel que sonore- ; et à l’interprétation étonnante du duo Paul Mesacl et Frankie Corio

Un film à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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31 janvier 2023 2 31 /01 /janvier /2023 06:45

de Youssef Chebbi   (2022 Tunisie)

avec Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa,  Rami Harrabi, Hichem Riahi, Nabil Trabelsi

 

présenté au festival de  Cannes 2022 Quinzaine des Réalisateurs 

Tunisie, dans les jardins de Carthage, un quartier nouveau où les constructions modernes se juxtaposent aux chantiers abandonnés et aux friches vacantes, le corps d’un gardien est retrouvé calciné au milieu d’un chantier. Batal, un flic d’une cinquantaine d’années est chargé de l’enquête, il est assisté par sa jeune nièce, Fatma, une femme de trente ans. Les enquêteurs commencent par interroger les ouvriers des chantiers voisins mais sont loin d'imaginer ce qui les attend réellement dans cette affaire...

Ashkal, l'enquête de Tunis

Un film ambitieux qui tient du polar, du thriller politique et du film fantastique.

 

C’est par le feu (Mohamed Bouazizi se fit brûler devant la préfecture de Sidi Bouzid en décembre 2010) qu’a débuté la révolution tunisienne. Dans Askhar l’enquête de Tunis "le suicide traumatique" va jouer le rôle de déclencheur, de trame narrative, servir de support à une dénonciation politique avec des  "envolées" fantastiques (carcasses de pierre aux allures de temples, spectres enflammés côtoyant les figures d’un pouvoir "toujours" corrompu , lumières incandescentes et ténébreuses !)

 

Un film qui de surcroît est placé sous le signe de la dualité : un duo d’enquêteurs (Batal habitué aux turpitudes de l’ère Ben Ali, et Fatma une jeune femme qui  "découvre" …à plusieurs reprises son visage va envahir l’écran les yeux rivés sur un indicible à déchiffrer) ; une double enquête (celle sur ces corps calcinés : s’agit-il de meurtres ou d’immolations ? et celle de la Commission Vérité et Dignité présidée  par un avocat, le père de Fatma, sur le passé de la police complice des crimes de la dictature) ; la double connotation du feu à la fois dévastateur et purificateur, un "double"  regard -l’œil de la caméra relayé par les écrans de smartphone-, la caméra elle-même "rodeuse" et souvent  "subjective" ; le quartier des Jardins de Carthage  à la fois  "décor" et  "personnage"

En choisissant  ce haut lieu promis à une clientèle de luxe sous l’ère Ben Ali, mais resté à l’abandon après la révolution de 2011, le réalisateur joue l’ambiguïté. La construction devrait "reprendre"  annonce au tout début le texte du générique. Voici des bâtiments fantomatiques, des blocs de béton déserts, comme éventrés et donc propices à l’intrusion du "fantastique" ; tout comme leurs façades se prêtent à de lents travellings latéraux ou ascendants (lenteur excessive qu’accentue une musique intrusive). Les figures géométriques assez froides vont s’opposer à l’embrasement. Opposition esthétisante trop évidente et prégnante, d’autant que l’essentiel se passe la nuit (on est loin des images clichés sorties d'un catalogue), une nuit qui nimbe l’énigme, de ses propres mystères, tout comme le personnage encapuchonné -le pyromane tueur ( ?) investi d’une mission( ?) qu’on voit de dos, et ces portraits-robots dont l’aspect  "farce macabre"  est à la fois évident et énigmatique !

 

Une esthétique recherchée, un décor cinégénique empreint de mystères, un film aux multiples interprétations (comme le suggère le titre -ashkal étant le pluriel de "forme" "structure"), tel serait l’enjeu de ce premier long métrage (remarqué et récompensé dans plusieurs festivals) ?

 

Jouant constamment (trop) avec les connotations (foyer, combustion) Ashkal l’enquête de Tunis est devenu brasier

Au point d’emporter le spectateur dans le feu de la folie ?

A vous de juger ! l

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 17:39

 

Los Angeles des années 1920. Récit d'une ambition démesurée et d'excès les plus fous, l'ascension et la chute de différents personnages lors de la création d'Hollywood, une ère de décadence et de dépravation sans limites

Babylon

Beaucoup de bruit autour de ce film américain encensé par une presse sensible au tape-à-l’œil et autres blockbusters. 

 

Ce film n'est qu'une marmite bouillonnante de clichés. Damien Chazelle a puisé sans vergogne dans les effets clownesques de Fellini mais aussi de tous les films à sensations made in Hollywood.

 

Damien Chazelle met malheureusement son excellente technicité au service de rien. Aucune émotion, aucune découverte...le parti pris de la dinguerie efface toute subtilité. Ça commence bien pourtant avec cet éléphant qu'on transporte sur un vieux camion pour une fête orgiaque; mais le montage qui s'ensuit est tellement fatigant, hystérique comme le personnage de Nelly Laroy, que l'on se lasse très vite de cet ouragan d'images creuses.

Brad Pitt imite (mal) Marlon Brando sans en avoir l'épaisseur.  

Seule la musique et la scène d'une seule larme à l’œil retiennent l'attention.

La durée de 3 heures et une fin interminable ajoutent au sentiment d'ennui et de déjà-vu.

 

Un énorme budget pour un réalisateur doué pour l’esbroufe au service d'une juxtaposition de clichés, c'est du gâchis !

 

Amis du cinéma d'art et essai, passez votre chemin.

 

Serge Diaz

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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 04:44

d'Emmanuele Crialese (Italie 2022)

 

avec Penelope Cruz, Vincenzo Amato, Luana Giuliani 

 

Rome années 1970. Alors que son couple vacille, une mère de famille trouve refuge dans la relation complice qu'elle entretient avec sa fille Adriana, née dans un corps qui ne lui correspond pas ...

L'Immensita

Papa et toi m’avez mal faite  (Adriana à sa mère Clara)

 

Chanson, chorégraphie, une mère qui s’éclate avec ses trois enfants, en dressant la table: cette scène d’ouverture  encoderait le film ? 

Si le titre renvoie à celui d’une chanson concourant à San Remo en 1967, si le film résonne comme un hommage à la variété italienne des années 70, (Rafaella Carra, Adriano Celentano, Patti Pravo), les "séquences" festives (dont la première)  joueront en fait le rôle "d’intermèdes"  ou  de  "fugues"  !!! l’essentiel étant  placé sous le signe du  "malaise"

 

Voici une famille pour le moins  " dysfonctionnelle"  (un fils boulimique qui défèque -son mal-être- sur la moquette, l’aînée Adriana, mal à l’aise dans "un" corps étranger qui décide de s’appeler Andrea, s’habille comme un garçon et entame une relation amoureuse avec une rom du campement voisin ; une mère  constamment   "au bord de la crise de nerfs"  victime du machisme  éhonté d’un mari -qu’elle ne peut quitter- et qui  "compense"  dans une relation fusionnelle avec sa progéniture, l’aîné.e en particulier, lui transmettant cet amour de la liberté qui précisément va à l’encontre (en les bafouant) des préceptes rigides édictés et incarnés par le père et sa mère

 

Or la prolifération des thèmes abordés (transidentité, choc des cultures, violences conjugales, amour maternel, dépression) semble nuire à la narration (quand bien même le réalisateur aura préféré les ambiances aux  "rebondissements")

Et même si le jeu des deux actrices principales Penelope Cruz (Clara la mère) et Luana Giuliani (Adriana/Andrea) est impeccable, si la restitution d’une Rome des années 70 frappe par la palette des couleurs, les décors, l'habitus -dont les  habits seventies chic de la middle class italienne, si le rythme est souvent allègre (excentricités de la mère, courses poursuites des enfants) et le mélange des genres/tonalités (fantaisie/drame, réalisme/onirisme) assez crédible, il manque un  "je ne sais quoi "qui fait que  l’immensita  est un film plutôt bancal et peu convaincant (même la beauté incontestée de Penelope Cruz a le charme douteux des publicités clinquantes ;  peut-être est-ce intentionnel; en tout cas établir une quelconque similitude  avec le film de Bellochio   "fais de beaux rêves"  est  frappé  d'inanité )

 

Et que penser du  portrait d’un pré-adolescent qui tente de se construire?  Portrait aux résonances autobiographiques (de l’aveu même du réalisateur à la Mostra de Venise); et les tâtonnements dans la quête de soi seraient illustrés (métaphoriquement) par l’exploration du nouveau quartier (la famille Borghetti vient de s'installer dans un des nouveaux complexes résidentiels de la capitale ) et le franchissement de ces limites à valeur d’interdits ?

Un portrait qui, hélas! reste à l'état d'ébauche !!!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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20 janvier 2023 5 20 /01 /janvier /2023 16:26

Une nuit d’hiver à Madrid, deux couples d’amis se retrouvent après s’être perdus de vue. Susana et Dani rayonnent depuis leur installation en banlieue et annoncent l’arrivée prochaine d’un bébé. La nouvelle perturbe Elena et Guillermo qui ont fait d’autres choix de vie. Pourtant au printemps, ils se décident à venir voir.

 

Venez voir

Nous avons répondu à l’injonction de Jonás Trueba ·"venez voir". Injonction qui s’adresse autant au couple madrilène Elena et Guillermo invité par Dani et Susana, à venir les voir, qu’au public ; l’auteur l’avoue sans ambages  "il y a le verbe venir et l’idée de déplacement ; la paresse que ressent le couple à l’idée d’aller voir la maison de leurs amis ressemble à ce que ressentent beaucoup de gens à l’idée d’aller au cinéma"

 

Et qu’avons-nous vu ?

Un film très minimaliste -ténuité de l’intrigue scénaristique, économie de moyens, choix des plans séquences et plans fixes pour évoquer ces petits riens ou ce qu’il est désormais convenu d’appeler  "micro-événements" - avec parfois des dialogues -ou plutôt monologues, à prétention philosophique (à la Rohmer) quand il s’agit de discuter de Peter Sloterdijk ; mais avec un final un peu  "déconcertant"  pour ne pas dire  "discutable". En effet la mise en abyme où on passe sans transition à la fabrique du film en présence de l’équipe technique dont Jonàs Trueba, où le grain de l’image a changé, est peut-être un clin d’œil à certains cinéastes mais dans le contexte de vacuité assumée, elle a les allures de "posture"  (et je ne saurais m'extasier  face à la pseudo révélation malicieuse  vous êtes venu voir, vous avez vu;  ce n’est que du cinéma…)

Or juste avant cette apparente rupture, voici Elena en train d’uriner dans les herbes et, se confondant avec elles, l’œil et l’oreille aux aguets comme pour capter le plus petit indice de Vie, elle esquisse soudainement un sourire dans ce cadre « bucolique » dont la révélation rappelle n’importe quelle épiphanie existentielle (à l’instar de celle vécue par Rilke à la vue d’une sculpture d’Apollon ? tu dois changer ta vie ? ce que rappelait précisément la même Elena lors du déjeuner …)

 

Le film s’ouvre sur l’interprétation de « Limbo » par le pianiste Chano Dominguez ; c’est l’hiver les quatre personnages sont attablés au Café Central de Madrid. La caméra a longtemps caressé le visage d’Elena (et suivi ce geste à peine perceptible de pincement du cou) puis successivement elle s’est posée sur les autres visages (en guise de « présentation » ? certes mais aussi pour marquer , affirmer une distance).

C’est la chanson Let’s Move To The Country de Bill Callahan qui, accompagnant le couple madrilène « venu voir » Susana et Dani, sert de prélude à la deuxième partie après une ellipse de 6 mois

Ainsi au « nocturne » de I succède le « solaire » de II ; à l’écoute quasi religieuse de Chano Dominguez, en I, la flânerie, la partie de ping-pong en II ; et toujours en I et II ces discussions sur la "meilleure façon de vivre"  (avoir ou non un enfant, vivre en ville ou en périphérie, individualisme et collectivité) discussions filmées en champ contrechamp avant que la caméra ne  "réunisse"  les quatre protagonistes en un seul plan large (partie de ping-pong)

 

 

Un conte rohmérien à « venir voir » (ou pas !)

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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17 janvier 2023 2 17 /01 /janvier /2023 06:39

de Martin McDonagh  (Irlande USA  2022)

avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Kerry Condon , Barry  Keoghan

musique Carter Burwell (connu comme collaborateur des frères Coen  a déjà travaillé avec McDonagh pour Three Billboards)

 

Golden Globes, meilleure comédie, meilleur scénario et meilleur acteur (Colin Farrell)

Mostra de Venise : coupe Volpi pour la meilleure interprétation masculine Colin Farrell

National Society of Film Critics Award meilleure actrice dans un second rôle Kerry Condon et meilleur acteur Colin Farrell meilleur scénario

Sur Inisherin - une île isolée au large de la côte ouest de l'Irlande - deux compères de toujours, Pádraic et Colm, se retrouvent dans une impasse lorsque Colm décide du jour au lendemain de mettre fin à leur amitié. Abasourdi, Pádraic n’accepte pas la situation et tente par tous les moyens de recoller les morceaux, avec le soutien de sa sœur Siobhan et de Dominic, un jeune insulaire un peu dérangé. Mais les efforts répétés de Pádraic ne font que renforcer la détermination de son ancien ami et lorsque Colm finit par poser un ultimatum désespéré, les événements s’enveniment et vont avoir de terribles conséquences.

 

Les Banshees d'Inisherin

« je ne veux plus te voir » décrète brutalement Colm à son "ami"  Pádraic. Ce postulat de départ n’est pas un caprice ; il va résonner comme le fracas de la guerre civile (qui restera hors champ),  transformer les paysages -malgré leur somptuosité et magnificence- en une forme de prison à ciel ouvert, permettre au réalisateur de mieux « cerner » cette petite communauté insulaire, contrainte de s’interroger sur une forme de finitude (du policier véreux à la postière avide de potins en passant par le tavernier débonnaire et  la « sorcière » la banshee de la mythologie celtique), d’opposer la « voix » de la raison (incarnée par la sœur de Pádraic) à la « folie » des habitants. Cette rupture insuffle des questionnements en créant un tempo et un crescendo – de la légèreté à la tragédie dont les étapes sont soulignées et illustrées par la prestation des deux acteurs Colin Farrell et Brendan Gleeson. Le premier incarne un être simplet qui se "nourrit" de la chaleur de ses bêtes, de l’amour pour sa sœur et qui progressivement va se "transformer", le second, violoniste (il est en train de composer « les banshees d’Inisherin) a décidé d'éliminer tout ce qui entrave  sa  "création" (dont l’amitié jusque-là partagée sans faille avec Pádraic). Ce film se prête  ainsi à une lecture plurielle (amitié, création, absurdité de l’existence, usure du temps) tout comme McDonagh mélange la noirceur (solitude, méchanceté) et la tendresse (relation entre le frère et la sœur, relation avec les animaux) ainsi que les tonalités (comédie fantastique et drame), tout en préservant les  "silences"  - la complicité muette avec l'ânesse et les deux chiens, et ces animaux   acquièrent, progressivement, une importance jusque-là insoupçonnée,  dans la confusion espace géographique et mental !!

Voici des statues de la Vierge elles cohabitent avec les croix celtiques, voici des falaises, des immensités balayées par les souffles venteux, des ciels tourmentés de stries orageuses ou embrasés de rouge, voici des maisons isolées,  une taverne. Voici le « fameux » idiot du village (seul à même de percevoir et/ou de comprendre l’indicible). Ces quelques éléments sont déjà porteurs d’une histoire que vient accentuer la présence récurrente d’une vieille femme toute de noir vêtue aux mains de Nosferatu, au bâton sablier (mais qui n’a pas la prestance suggestive de la Mort de certains autres films…). Les potins circulent comme la bière. Et les dialogues - du moins au début- sont savoureux… (cf la répétition de formules préfabriquées !!)

En interrogeant le fameux mythe de « l’artiste torturé » (interprété avec brio par Brendan Gleeson) le réalisateur invite le spectateur à prendre lui-même position : la création a-t-elle inexorablement pour corollaire la tyrannie ? et en l’occurrence doit-elle  anéantir l’amitié -Pádraic  "barbant"  est une entrave au parcours artistique, il faut s'en débarrasser!- Or cette question en maquille une autre : au confessionnal Colm avoue au prêtre qui vient de condamner ses automutilations  Je crois que je m'occupe en repoussant l'inévitable  

La cruauté comme exutoire à la détresse existentielle ?

Riche en questionnements, ce film frappe aussi par la maîtrise de la mise en scène et l’excellence de l’interprétation (mention spéciale outre les trois acteurs récompensés, à Barry Keoghan dans le rôle de Dominic, l’idiot)

 

Un film à ne pas rater !!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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16 janvier 2023 1 16 /01 /janvier /2023 06:16

Documentaire de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor  (France USA Suisse)

 

Quinzaine des réalisateurs Cannes 2022

Il y a cinq siècles l’anatomiste André Vésale ouvrait pour la première fois le corps au regard de la science. "De humani corporis fabrica" ouvre aujourd’hui le corps au cinéma. On y découvre que la chair humaine est un paysage inouï qui n'existe que grâce aux regards et aux attentions des autres

De humani corporis fabrica
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15 janvier 2023 7 15 /01 /janvier /2023 07:03

de Dénes Nagy (Hongrie 2021) 

 

avec  Ferenc Szabó, Tamás Garbacz, László Bajkó, Gyula Franczia, Ernő Stuhl, Gyula Szilágyi, Mareks Lapeskis, Krisztián Kozó, József Barta, Aivars Kuzmins, Liene Kislicka

 

 

Ours d'argent du meilleur réalisateur - BERLINALE, 2021

Prix du Meilleur Réalisateur, Festival International du Film de Gangneung, Corée du Sud - 2021

 

1943, l’Union Soviétique est sous occupation allemande. Semetka, un paysan hongrois, est enrôlé comme sous-lieutenant dans une unité spéciale qui traque les groupes de partisans russes. En route vers un village isolé, sa compagnie tombe sur l’ennemi. Le commandant est tué, Semetka doit prendre la tête de l’unité... Va-t-il réussir à conserver son humanité ?

Natural light

D'emblée le spectateur est comme happé par les choix esthétiques du réalisateur hongrois :   paysages désolés, couleurs terreuses, miasmes morbides des marécages, dialogues réduits au strict minimum, visage impavide de Semetka au regard d’acier, lenteur calculée. Une esthétique qui peut rappeler  celle de ses compatriotes Béla Tarr,  László Nemes ou celle du Lituanien  Bartas et que Dénes Nagy exploite pour évoquer un épisode méconnu (oublié ?) de la seconde guerre mondiale : après l’occupation de l’Ukraine par la Wehrmacht en 1941 des troupes hongroises -dans le cadre de l’alliance avec l’Allemagne-,  ont eu pour mission d’éliminer l’activité partisane soviétique. S’il s’inspire du roman éponyme de Pál Závada,  le réalisateur  (dont c’est le premier long métrage de fiction) dit s’être « concentré sur 3 jours de 1943 » tout en « respectant l’esprit du roman »

Et voici le portrait d’un homme qui « ne comprend pas mais qui aimerait comprendre ». Il regarde, scrute, semble s’interroger mais …; pour illustrer cette constante hésitation voici des plans prolongés sur son visage impavide. La fixité des traits traduit-elle une tristesse face à l’horreur de la guerre ou face à l’inhumanité des supérieurs- ? ou plutôt comme chez Bartas le regard ne saurait se substituer à la parole muette ; même si on devine la volonté du réalisateur de pénétrer ces arcanes, Semetka semble regarder par-delà ce présent, vers un ailleurs qui se dérobe à l’écran et que, ce faisant, le spectateur ne peut capter.

Voici dans cette circulation de regards (soldats,  vieillards,  jeunes femmes, enfants) des zooms qui ne font qu’accentuer l’énigme des « ressentis » ; des visages de paysans parcheminés par le temps, des corps déambulant avec une lenteur élégiaque parmi les bruissements replis et anfractuosités de leur espace familier mais hostile pour qui  vient s’en emparer  et le dilapider !! Ou bien le geste supplée à la parole (mains qui se cherchent, fausse étreinte, offrande de baies sauvages).

Si Semetka est « humain » avec les villageois, s’il n’offense pas la jeune fille, ne poursuit pas les bûcherons, ni les gens du radeau (impressionnant travelling , au début, sur un élan mort),  il « participe» à la spoliation de leurs biens d’autant plus criminelle dans un contexte de pauvreté extrême (ce dont témoignent les scènes d’intérieur aux lumières feutrées qui opposent la tablée des soldats  qui se gavent éructent aux habitants assis apeurés affamés)

Millimétrée, au cordeau, la mise en scène ne peut que séduire voire subjuguer (même si, parfois trop esthétisante ,  elle n’a pas la puissance suggestive d’un Béla Tarr ou d’un Bartas). La photo avec ses teintes gris-vert, ocre -brun terreux, évidemment crépusculaire, peut rappeler certaines peintures  Plans majestueux mais teintés d’effroi, où respire la matière tellurique du monde, plans serrés sur les humains, et gros plans sur les visages, lenteur des mouvements de la caméra, jeu spéculaire de mise en abyme (Semetka dispose d’un petit appareil photo,  pour « immortaliser » des portraits),  tout dans ce film participe d’une approche formelle de l’immobilité et de l’effacement (le tout dernier plan avec cette lente disparition du visage est d’ailleurs éloquent ) alors que l’absence de dialogues qui laisse parler le silence est à même d’amplifier le moindre son (certaines séquences  y gagnent en intensité !!)

 

Un film à ne pas rater

 

Colette Lallement-Duchoze

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9 janvier 2023 1 09 /01 /janvier /2023 06:12

d'Alexandru Belc (Roumanie 2022)

 

avec Mara Bugarin (Ana) Serban Lazarovici (Sorin)  Vlad Ivanov (Biris) Mihai Calin, (le père d'Ana) Andreea Bibiri (la mère d'Ana)  Alina BrezunteanuMara Vicol (Rosana) 

 

Les Doors Light My Fire (que l’on entendra in extenso)

 

Prix de la mise en scène Cannes 2022 Un certain Regard

 

En pleine Guerre froide à Bucarest en 1972, des lycéennes et lycéens écoutent l’émission "Metronom" sur Radio Free Europe, interdite par le gouvernement. Un délateur confie à la Securitate une lettre écrite de leur main à l’animateur exilé à l’Ouest. Arrêtés, ils doivent tous s'acquitter d'une déclaration où ils s’accusent mutuellement de trahison au pays, sous peine de prison. Ana est la seule du groupe à résister, mais jusqu’à quand ?

Radio Metronom

 

Le film s’ouvre sur un lent travelling latéral alors que défile le générique : voici un immense bas-relief (une bataille glorieuse ?) sur une place à la froide minéralité. Un espace dévolu au "jeu" (récré foot) aux "rencontres"  mais où les personnages, en uniforme (dont Ana qui va au-devant de Sorin) sont minuscules. Silence plombant ; on devine que c’est une scène d’adieu. En écho au final le même décor, la même place, et les mêmes élèves en uniforme  dans l’attente "joyeuse" des résultats du bac. Entre ces deux scènes, nous aurons assisté aux formes sournoises, mais efficaces, de la répression sous la dictature de Ceausescu (la police secrète, la Securitate) et à la fin d’une idylle amoureuse (perte des illusions) -les deux étant étroitement liées. Ana (étonnante Mara Bugarin) 17 ans qui est de tous les plans, incarne la façon dont la jeunesse peut  "survivre" dans une dictature.

 

Ce film a obtenu le Prix de la mise en scène (Section « un certain regard » Cannes 2022), prix contesté par certain.e.s critiques….

 

Si la thématique est quasi similaire à celle de Leto (cf Leto - Le blog de cinexpressions) à savoir la résistance en et par la musique de la jeunesse dans un régime totalitaire (1972 Roumanie 1980 Saint Pétersbourg),  que de différences dans la « mise en scène » !!!. Dans Leto audaces et inventivité, rythme endiablé humour frénésie .

Dans metronom plans séquences et longs plans fixes, et surtout cette construction méthodique à l’instar du balancier d’un métronome (à la longue séquence de la boom filmée avec justesse dans une ambiance plutôt « bon enfant » succèdera après l’irruption de la police le face à face opposant le colosse détenteur du pouvoir (Vlad Ivanov)  à la frêle Ana tiraillée entre son amour filial, son amour de la vérité, son amour pour ses camarades)

 

Suggérer plus que démontrer participe aussi de la "mise en scène" (cf. une lenteur calculée,  la circulation des regards ,  la lascivité de certains corps lors de la boom, le découpage en plusieurs plans du "couple" amoureux, la répartition des couleurs -appartement/ salle d'interrogatoire) 

 

L’effet de " balancier" (et pour la forme et pour le fond, relâchement/inquiétude, incandescence Jim Morrison/ froideur glaçante interrogatoire, attentes/désillusions), l’impression que le film est tourné en temps réel n’est-ce pas la spécificité de radio Metronom -et partant, ce qui fait sa force, fût-elle celle d’un « exercice de style » ? (j’entends déjà les récriminations).

 

Certes on peut toujours formuler des reproches confondant attentes personnelles et critères objectifs, mais on ne pourra que saluer un art consommé de l’exigence et de la suggestion -quand bien même on n'y adhère pas !-, un art  qu’Alexandru  Belc a peut-être appris de Cristian Mungiu dont il fut l’assistant….

 

Un film à voir !!

 

 

Colette Lallement-Duchoze 

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