De Zeki Demirkubuz (Turquie 2025)
avec Avec Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt
Contrainte à un mariage arrangé, Hicran s’enfuit de chez elle. Inquiété par sa disparition, son supposé fiancé Riza quitte son village pour Istanbul, à la recherche de celle qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Face à la réalité d’un monde masculin qui veut la soumettre, Hicran s’abandonne à son destin qui ne cessera de la surprendre
La thématique ? le mariage arrangé- et son corollaire la domination masculine- que dénonce le cinéaste avec une singularité… désarmante. Absence de musique (ou presque) , longs plans séquences, alternance dialogues et silences pesants, laconisme et prolixité, mais surtout ellipses et procédés d’attente. Ainsi le personnage féminin Hacran au début n’est qu’un « nom », un visage sur une photo, ou une apparition (rêve) le point de vue adopté étant celui de l’éconduit Riza parti à sa recherche…. Car la jeune femme a fugué et son « geste » est commenté du seul point de vue de l’homme (la scène d’ouverture où l’on voit le père proférer des propos comminatoires tant il est décidé à « tuer » celle qui a « fait honte » à sa famille est d’une violence inouïe ; en écho nous le verrons plus tard la tabasser avec un acharnement tel qu’il aurait entraîné la mort sans l’intervention de la mère …)
Dans un premier temps donc le personnage « principal » (car il y va de sa vie, de son présent et de son avenir) Hacran n’existe que par le regard du mâle, elle n’est qu’une « ombre » et ce choix narratif -et dramatique à la fois- participe de (à) cette thématique de l’effacement (auquel le final déroutant fera écho, quand la voiture s’engouffre dans l’obscurité d’un tunnel…mais ne pas spoiler…)
Effacement ? Le discours de l’homme (le père, les amoureux prétendus et prétendants, le milieu stambouliote de la prostitution, le professeur plus âgé épousé …) ravale la femme au rang de simple domestique, d’officiant obéissant, mais quand Hacran revient, qu’elle est sur le devant de la scène, subsiste une forme paradoxale d’effacement, l’opacité, car la jeune femme se dérobe aux attendus (cf le regard de l’actrice Miray Daner, un paysage si loin si proche, difficile à décrypter !). Refus de volonté interprétative (hormis quand elle affirme ne pas détester son père, déplorer la soumission de sa mère, ou qu’elle se comporte en « sœur » aimante avec sa propre petite sœur et avec la fille du professeur …) Ce qui justifierait le paradoxe (incompréhensible pour le spectateur) épouser un homme plus âgé qu’elle (cf les longs monologues égocentrés du « professeur ») Et si cette « opacité » était marque de « révolte » plus qu’« astuce » narrative ? Le film dans son entièreté s’interroge avec subtilité sur la notion de « point de vue » (par-delà les clivages ville/campagne, par-delà toute forme de manichéisme) dès lors on est en droit de se demander si le cheminement séparé et conjoint de Riza et Hacran ouvre une « autre » perspective » ou illustre la résignation !!!
Ellipses et paradoxes apparents ; singularité d’un film dont on peut certes déplorer quelques longueurs -dont certaines conversations) mais qui (sans l’esthétisme et la langueur propres à Nuri Bilge Ceylan) dénonce avec une âpreté non dissimulée la société turque (ainsi la succession de deux scènes -tabassage et mosquée- en dit long sur les deux forces concomitantes qui la régissent religion et patriarcat…)
A ne pas bouder !
Colette Lallement-Duchoze
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