10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 06:44

De Victor Erice (Espagne 1983 version restaurée)

 

avec Omero Antonutti (Agustín Arenas, le père) Sonsoles Aranguren (Estrella enfant) Iclar Bollain (Estrella à quinze ans) Lola Cardona (Julia, la mère) Rafaela Aparicio (Milagros, la nourrice) Aurore Clément : (Laura/Irene Ríos)

 

Le réalisateur a reçu en décembre 2025 le prix d'honneur du festival Laceno d'Oro à Avellino, en Italie, 

 

Dans l’Espagne des années 1950, Estrella, une jeune fille de huit ans, vit avec ses parents au nord du pays, dans une maison appelée “La Mouette”. Son père, Agustín Arenas, médecin taciturne et mystérieux, radiesthésiste à ses heures, est originaire du sud de l’Espagne, région qu’il n’évoque jamais. Intriguée par ses silences, Estrella grandit en essayant de percer le mystère qui entoure la jeunesse et les blessures passées de cet homme qu’elle admire profondément...

Le Sud

"Le nœud essentiel du Sud n'est pas la perte, la mort du père. Mais la reconstruction de sa personnalité à travers l'accession de sa fille à l'âge adulte " (Victor Erice)

 

Le film aurait dû comprendre deux parties dont une consacrée au Sud…(à l’instar du texte dont il s’inspire) mais pour des raisons financières le producteur en a décidé autrement. Or, la fin brutale est loin de résonner comme un « couperet » ou quelque chose d’inachevé ; n’ajoute-t-elle pas une part de mystère à ce Sud -que nous ne verrons pas…Un Sud énigmatique que les fantasmes de la jeune Estrella ses questionnements sur les non-dits du père (dont il est originaire) non-dits devenus stigmates de douleur -, transforment en mythe. Mythe des origines, mythe de la Vie (amour caché) et de la Mort (guerre civile, choix du père ostracisé par les siens, combattant « dormeur du val » …)

La toute première séquence -écran noir bleuté, présence d’une fenêtre, alors que progressivement émergent quelques touches de couleur et que se dessine le drapé d’un lit - alors que retentit l’appel répété « Augustin » alors qu’Estrella découvre l’écrin (du pendentif) et que sa voix off commente les faits, cette scène inaugurale semble contenir le tout : une chambre comme caisse de résonance et chambre noire, une voix off explicative, un père régulièrement absent (l’absence sera d’ailleurs déclinée dans sa polysémie) le rôle du pendentif et surtout le traitement très pictural de la thématique : enfance, secret, ombre et lumière ; une scène qui reviendra comme pour scander ce récit rétrospectif

Récit intimiste et contemplatif aussi fait d’une succession de mini scènes comme autant de tableaux (dont certains rappellent les peintures de Vermeer ou du Caravage), paysages et ambiances de clairs-obscurs tout cela en harmonie avec la dialectique de l’ombre et de la lumière, avec celle du conscient et du rêve, de la réminiscence et du fantasme, en harmonie aussi avec le contraste entre le Nord (là où vit a vécu Estrella dans cette maison La Mouette à la périphérie d’une bourgade innommée) et le Sud (sa connotation de chaleur et de passion) De même les ouvertures et fermetures au noir qui jalonnent le récit n’illustrent-elles pas la dichotomie perte et remémoration ? Récit initiatique enfin car après s’être interrogée sur les énigmes d’un père adulé, -que percer les mystères se fasse à pas feutrés ou plus frontalement -, après avoir idéalisé ce père médecin, sourcier, ce cavalier lors de la cérémonie de sa première communion, cet homme qui aurait aimé en secret Irène, Estrella se rend à l’évidence -et le face à face au restaurant, le dernier de son vivant, le prouverait aisément- il n’y a pas de magie, il n’y a pas de héros ...

Malgré les qualités formelles indéniables, et surtout le traitement de la lumière diffuse rasante ou réfractée, malgré le rôle du hors champ, la puissance suggestive des non-dits et des ellipses, la voix off est beaucoup trop présente, démonstrative et explicative

Dommage

 

Colette Lallement-Duchoze

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8 janvier 2026 4 08 /01 /janvier /2026 05:23

Documentaire réalisé par Thomas Ellis (2025)

 

 

Quatre adolescents et une adolescente de 14 à 19 ans ont traversé des déserts et des mers, sans leurs familles. Après leur arrivée à Marseille, ces jeunes portent en eux l’espoir d’une nouvelle vie. Elle et ils apprennent un métier, une langue, un pays, des habitudes et répètent « Tout va bien » à leurs familles. Mais le véritable voyage ne fait que commencer

Tout va bien

Voici Aminata Sylva, Khalil Fellague, Junior Tano , et les frères  Tidiane Bane et Abdoulaye Cissé. Ce sont des MNA (mineurs non accompagnés) qui viennent de Guinée d’Algérie ou de Côte d’Ivoire. Thomas Ellis journaliste et producteur les a rencontrés à Marseille à son retour d’Inde. Plutôt que "raconter" un parcours il propose une immersion dans le quotidien de ces 5 adolescents en mettant l’accent sur leur courage, leur "soif de vivre " . Et cela passe par la volonté d’oublier tout ce qui a précédé leur arrivée à Marseille. Et si lors de conversations avec des travailleurs sociaux, des éducateurs  on peut deviner les souffrances endurées - "il faisait très froid, c’était très dur"  tous les 5 refusent de se lamenter, tous les 5 sont animés par cette volonté d’aller de l’avant  "Tout va bien"  c’est ce qu’ils affirment régulièrement lors de conversations téléphoniques avec leurs parents. ( propos conjuratoires?)

Certes le film s’ouvre sur les remous verdâtres de profondeurs abyssales avec un corps comme silhouetté entre mort et vie; certes l’aspect cauchemardesque d’une "traversée" est mis en exergue... Désormais l'omniprésence de la mer, des vagues spécifiques de la cité phocéenne est traitée comme  un  personnage à part entière. Marseille, la cité  de  tous les possibles ne sera pas "tombeau", elle est filmée avec délicatesse en surplomb  ou en contre plongée, en plan large ou plus serré 

Raconter  "autrement" la migration, donner un visage en lieu et place de chiffres (censés alarmer les partis qui prônent l’exclusion ou dicter les politiques des gouvernants) c'est le parti pris du  documentariste ; il prend le temps d’écouter ces adolescents, de leur donner la parole dans un montage alterné, tout comme il salue avec une admiration non feinte la sollicitude des travailleurs qui les prennent en charge, encadrent leurs activités. Rendez-vous à la préfecture, démarches administratives, préparation au bac, entraînement au foot, stage en restauration, etc Toutes les activités illustrent 5 trajectoires certes différentes mais chaque parcours va marquer le passage à l’âge adulte.

Adolescence et immigration  se répondent comme des métaphores l’une de l’autre. Devenir adulte et arriver dans un nouveau pays relèvent d’une même construction, avec hésitations et désirs La peur (situation irrégulière, maîtrise de la langue, suspicion,) est chevillée au corps et le voyage terrifiant qu'ils réalisent révèle un comportement ordalique. Ces adolescents mettent en jeu leur vie : si je passe cette épreuve, cette aventure, comme ils disent, ma vie vaut le coup d'être vécue. Et puis ils arrivent seuls, sans parents, ils n'ont pas d'autres options que celle de réussir."(propos du réalisateur)

La longue conversation d’Aminata avec sa mère (désormais "majeure" elle veut décider SEULE de son avenir),  la lecture par Junior d’un extrait d'une lettre de St Paul (?) lors de la venue du pape François à Marseille en septembre 2023, moments intenses qui échappent à la fugacité de l’instant

Un documentaire sensible, à hauteur d'ados, drôle parfois, à ne pas bouder; utile il devrait être proposé dans les établissements  scolaires mais aussi à ceux qui siègent  dans  l'hémicycle de l’Assemblée …

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

PS une séance par jour jeudi 16h (salle 2) vendredi 18h20 (salle 2) samedi 16h (salle 3) dimanche 18h20 (salle 2)  lundi 16h (salle 2) et mardi 18h20 (salle 2)

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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 09:58

De Mattéo Eustachon, Léo Couture et Anton Balekdjian (2024)

 

Avec  Baptiste Perusat (Laurent) Beatrice Dalle (Sophia) Suzanne de Baecque (Coline) Thomas Daloz (Santiago) Monique Crespin (Lola) Djanis Bouzyani (Farès)

 

Festival Cannes 2025 ACID (association du cinéma indépendant pour sa diffusion créée en 1992)

À 29 ans, Laurent cherche un sens à sa vie. Sans travail ni logement, il atterrit dans une station de ski déserte hors-saison et s’immisce dans la vie des rares habitant·es qu’il rencontre. Quand les touristes arrivent avec l’hiver, Laurent ne peut plus repartir.

Laurent dans le vent

Le premier plan a de quoi surprendre… il agit telle une mise en condition (un état de flottaison comme les  pieds de Laurent  dans le vide);  et le spectateur ira de surprise en surprise …La placidité affichée du personnage éponyme (extraordinaire Baptiste Perusat) quel que soit le contexte, quelles que soient les rencontres - placidité et son corollaire la distanciation-, la lenteur du rythme en conformité avec l’allure dégingandée de Baptiste Perusat (ou l'inverse) , le minimalisme des dialogues, qu’accentue une diction monotone, l’ambivalence " apparente"  d’un individu capable de troquer  - avec une surprenante douceur ou désinvolture  - l’accompagnement à la mort contre un lit (silence glacial que perturbe le visage de la future morte, Lola,  clope au bec…) ou une relation sexuelle (traitée avec une étonnante délicatesse) avec Sophia, la mère de Santiago, contre un "toit", tout  cela ne suscite ni rejet, ni mépris , l’astuce des trois réalisateurs est de nous prendre au piège, à notre propre piège dont la teneur variera selon l’âge…

Voici un trentenaire sans travail, sans appartement, sans racines (hormis sa relation avec sa sœur) Voici un personnage dans le vent, un errant, (errance à la fois géographique physique et mentale) mais qui souhaite aimer, être aimé  (réponse sans équivoque à la question posée par Santiago) Serait-il le prototype d’une génération à la dérive ?

La magnificence des montagnes  enneigées, leur silence sidéral et minéral à la fois, dans leur verticale immensité, en harmonie d’ailleurs avec la solitude de Laurent, (la station de ski hors saison est désert(é)e, la vallée peuplée par quelques êtres "en marge"…), le paraître presque doucereux du personnage, son être profond fait de douleurs accumulées ?),  tout cela participe d’une volonté d'ausculter un "vide existentiel" Le trio de réalisateurs s’interroge en effet sur les aspects, la genèse d'un "malaise" dont les aînés seraient à la fois  les pourfendeurs et  les instigateurs ?

Sophia (le choix du prénom est astucieux) interprété par une Béatrice Dalle au jeu étonnamment sobre et que l’habit noir transforme en Parque moderne, énonce peut-être la morale  de cet apologue des temps modernes (ça peut rester comme ça toute la vie) ; un apologue parfois loufoque (Laurent en combinaison de pisteur, sa sœur Coline et ses ruptures répétées avec sa compagne, Santiago en Viking, ) apologue qu’accompagne la musique de Léo Couture (violoncelle et sifflements)

Choix de l’ACID,  un gage  d'excellence?  pas forcément (si l'on excepte les effets spéculaires liés à la montagne, aux archétypes qu'incarnent les gens rencontrés et à la fonction symbolique des  animaux de passage...) 

On peut déplorer  l’allure "train de sénateur",  le mélange pas toujours convaincant entre absurde et mélancolie et les (inévitables ?) redondances… Et la comparaison avec les films d'Alain Guiraudie (dont le récent Miséricorde  Miséricorde - Le blog de cinexpressions)  à mon humble avis n'est pas pertinente...

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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6 janvier 2026 2 06 /01 /janvier /2026 07:51

De Huo Meng (Chine 2024)

Avec Shang Wang, Chuwen Zhang, Zhang Yanrong

 

75e édition de la Berlinale, Ours d'argent de la meilleure réalisation

Chuang doit passer l’année de ses 10 ans à la campagne, en famille mais sans ses parents, partis en ville chercher du travail. Le cycle des saisons, des mariages et des funérailles, le poids des traditions et l’attrait du progrès, rien n’échappe à l’enfant, notamment les silences de sa tante, une jeune femme qui aspire à une vie plus libre.

Le temps des moissons

Ce qui frappe c’est la précarité et l’archaïsme d’une existence, celle d’une famille (4 générations) celle d’un village et par extension celle d’une région, celle d’une Chine rurale, province du Hénan, à la fin du XX° siècle. Une chronique de la vie quotidienne dans sa vérité nue, vue à hauteur d’enfant, où l’âpreté le dispute à une forme de soumission, où le geste (dans les champs et à la maison) mobilise autant les femmes que les hommes (même quand ils sont blessés) où l’on respecte les rites - mariage enterrement (entendons croyances et comportements bien étranges pour un spectateur occidental ; la séquence où la jeune épousée est ballottée sans égard aucun, tel un objet, prouverait la pérennité de son asservissement). A cela il convient d’ajouter des « procédures » administratives indignes (contrôle des naissances) ou cette intrusion de la prospection pétrolière, qui ne respecte ni les individus ni l’environnement … Le tout prouverait (si besoin) que ce « peuple » attaché à la terre est encore en esclavage…(et la plupart sont illettrés). Dans ce milieu l’enfant sympathise avec une jeune tante, éprise de liberté mais contrainte à un mariage forcé, avec un jeune cousin Jihua (Zhou Haotian), « simple d’esprit » qu’il « protège », avec la mémé (ô la chaude complicité !) En dévoilant le réel son regard l’illumine (cf les ébats des jeunes gamins dans la rivière, leurs piaillements, filmés avec une savante répartition de l’espace, les gestes de tendre complicité dans des plans rapprochés tout comme les apprentissages teintés d’ironie - le premier tracteur embourbé …)

En ressuscitant ses souvenirs, le cinéaste Huo Meng mêle avec intelligence (et sans nostalgie) les violences du quotidien dont les villageois sont victimes et la beauté sublime d’un environnement (le dernier plan, une vue en plongée sur une immensité faite de sinuosités d’eau et de vert bleuté, est d’une beauté sidérante) Un contraste saisissant ! il parcourt cette ode que le cinéaste  dédie à ces villageois (cf générique de fin) à leur terre (titre original  Shengxi zhi di, la terre où l’on vit).  Une terre qui garde précieusement ses morts -même avec le passage obligé à l’incinération…(l’ocre brun a envahi l’écran quand le jeune Chuang (Shang Wang) (r)appelle Jihua d’outre-tombe) Une terre d’avant la modernisation, l’exploitation du pétrole, et l’exode. Une terre où l’on a appris que Seule la patience a raison des difficultés.

Et dans cette narration sur la "disparition" d'une époque, scandée par le passage des saisons, le cinéaste accorde une attention toute particulière à la lumière (cf le soleil couchant au début et sa connotation, les paysages ennuagés comme nimbés d’une aura ou aux lumières plus vives et diffractées) de même qu’il soigne la composition des plans, (certains ont le pouvoir suggestif de toiles impressionnistes), l’alternance entre scènes au réalisme assez cru et envolées plus poétiques tout en privilégiant le plan séquence.

 

Un film - (encore) Interdit de diffusion en Chine-,  à ne pas manquer

 

Colette Lallement-Duchoze

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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 06:16

Documentaire réalisé par Johan Grimonprez (Pays-Bas, France, Belgique 2024)

 

World Cinema Documentary Special Jury Award for Cinematic Innovation au Sundance Film Festival

sélectionné dans des festivals internationaux majeurs 

 nommé pour l'Oscar du meilleur film documentaire à la 97 e cérémonie des Oscars.

Le film raconte avec minutie et beaucoup d'audace les machinations  politiques qui menèrent à l'assassinat du leader congolais Patrice Lumumba en 1961. Liens entre jazz américain et remise en cause de l'autodétermination africaine

Soundtrack to a Coup d'Etat

L’arme secrète des États-Unis, c’est une note « cool blue »

Génial

Dense sans être touffu, ce documentaire au rythme haletant, au montage ingénieux et novateur, mêle avec une intelligence suprême musique (le jazz des années 50 et 60) politique et ONU

Le factuel ‘vérifiable - la décolonisation  a été  une guerre à la fois culturelle et géopolitique- se déploie ici dans l’exploitation d'archives - certaines sont inédites - tant visuelles que sonores et textuelles  (concerts, défilés, entretiens avec les acteurs de l’époque, extraits de journaux, extraits des discours de Patrice Lumumba, propos de Malcolm X, le rôle souvent comique  de Nikita Khrouchtchev,  la manifestation de 1961 au siège de l’ONU  après l’assassinat de Lumumba , les connexions entre capitalisme belge et programme nucléaire américain etc. )

Refusant la linéarité chronologique (même si des dates précises s’affichent régulièrement à l’écran en typo stylisée ) , dans cette anatomie de l’assassinat de Patrice Lumumba, leader de l’indépendance du Congo belge 1960 puis premier ministre, Johan Grimonprez a conçu son documentaire comme une partition musicale (cf le titre) Oui la musique ne sera pas un simple accompagnement sonore elle va  imposer  au film son rythme et sa structure tout comme  elle est la "messagère politique" - l’acmé serait l’envoi d’Armstrong en Afrique dans un avion  cheval de Troie  ...…

Rumba congolaise, jazz de Max Roach, batteur , et Abbey Lincoln chanteuse  ‘(la scène d’ouverture reviendra à intervalles réguliers) , jeu avec des contrepoints (telle musique vs tel événement) alternance entre chœurs (sens musical et politique) et soli (très gros plans sur les visages des chanteuses, des instrumentistes de jazz et sur ceux des hommes politiques interviewés) tout cela illustre avec une étonnante fluidité  le  titre.  De plus à l’Histoire de Lumumba, le documentariste superpose celle de ces jazzmen américains envoyés à travers le monde dans les années 50 à l’époque de la  guerre froide , comme ambassadeurs: Duke Ellington Dizzy Gillespie mais aussi des musiciennes et chanteuses dont Nina Simone ; avec ce contrepoint  tragique (d’un côté ces Noir.es doivent faire valoir la liberté américaine,  d’un autre c’est la ségrégation outrancière que subissent les Noir.es sur le sol américain…) 

Or c’est bien la décolonisation et la peur (fantasme?) de l’alignement sur le communisme qui dicteront les choix américains (certains font froid dans le dos -cf les aveux des mercenaires ou celui de l’ex patron de la CIA mais aussi ceux des représentants du pouvoir en Europe dont le Suédois Dag Hammarskjöld)

Ce documentaire où la récurrence des propos ô combien précieux de Malcolm X imprime le message "politique", fait la part belle aux femmes et redonne leur place aux oubliées de l’Histoire dont Andrée Blouin, femme libre, anticolonialiste et profondément engagée dans l’émancipation des femmes congolaises ; tour à tour oratrice, organisatrice politique et proche de Lumumba. Traquée, décrédibilisée comme  "communiste" ou "courtisane" par les services secrets belges, elle fut expulsée du Congo.

 

Un  grand moment d'histoire et de cinéma

Un clin d'œil amusé à la "trahison des images" (Magritte  explique le sens du tableau "ceci n'est pas une pipe" ...)

Un documentaire à ne pas rater ! 

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 12:12

De Jim Jarmusch (USA Europe 2024)

 

avec Tom Waits Adam Driver, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps, Mayim Bialik, Indya Moore, Françoise Lebrun, Sarah Greene, Luka SabbatCalete 


 Musique originale composée par Jim Jarmusch et Anika (Annika Henderson)

 

Lion d'Or Mostra de Venise

 

Un long-métrage de fiction en forme de triptyque. Trois histoires qui parlent des relations entre des enfants adultes et leur(s) parent(s) quelque peu distant(s), et aussi des relations entre eux

Father Mother Sister Brother

La mélancolie est l’illustre compagne de la beauté. Elle l’est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui n’ait pas de mélancolie

3 sketches (cf  le titre et l'affiche) 3 lieux différents (New Jersey, Dublin, Paris) 3 types de famille, 3 tonalités différentes (humour nostalgie et mélancolie)  et 3 façons de filmer (positionnement de la caméra surtout) En fait 3 volets d'un triptyque…  Outre des situations et conversations récurrentes (la vraie fausse rolex, la blague sur l’oncle Bob, la qualité de l’eau, la question de trinquer avec du thé de l’eau…), outre ces clins d’œil allusifs (déjà présents dans Coffee and cigarettes 2003 où des bribes de conversation se faisaient écho) il est d’autres similitudes plus subtiles. De sorte que ces 3 histoires (formellement) indépendantes sont complémentaires Tout d’abord la récurrence des skateurs filmés à chaque fois au ralenti alors que les « personnages » sont dans l’habitacle d’une voiture : marqueur de temporalité? D’universalité ? d’opposition ?  Le deuil aussi qui imprime une connotation crépusculaire (le portrait de l’épouse et mère disparue, en I, les photos de parents  anti conventionnels   broyés à jamais dans un crash en III) Et surtout la thématique des faux semblants des cachotteries au sein de la famille, ce qu’il est convenu d’appeler les « fêlures familiales »…Car quelle que soit la situation (Jeff et Emily en visite chez leur père "ruiné";  Timothea et Lilith, si dissemblables, invitées chez leur mère écrivaine pour un rituel annuel du thé, les jumeaux Billy et Skye se retrouvant à Paris suite à la perte tragique de leurs parents) il s’agit bien de non-dits et/ou de désillusions que découvre(nt) soit le spectateur (métamorphose du père après le départ de ses enfants et Tom Waits si épatant dans ce rôle de père qui flatte berne extorque , les mensonges de Lilith pour maquiller sa relation amoureuse avec une femme) soit les protagonistes (les jumeaux en feuilletant l’album d’une vie ont la soudaine révélation d’identités « cachées » et de faux …)

Famille je ne vous hais point…Mais…

Famille dysfonctionnelle en I et II, famille orpheline -symboliquement- recomposée en III ; mais dans les trois cas un questionnement : quid de l’éducation reçue ? bribes de conversations (oncle Bob) qui perdurent avec humour ? construction vs déconstruction ? apprentissage individuel par-delà des déterminismes sociaux ? éloignement géographique et distance mémorielle ?? Le traitement de chacune des trois approches n’est-il pas révélateur de ces questionnements à défaut de leur donner une réponse ?

Le déplacement en voiture et la durée du trajet (plus ou moins longue surtout en I et III) frappent par une certaine lenteur -malgré des "accélérations" de vitesse -mais non de rythme. Non pas lenteur comme antonyme de vélocité  non pas lenteur propice à la contemplation d’un environnement (routes enneigées du New Jersey en I, enfilade de rues dans un Paris comme déserté par ses habitants en III) mais plutôt lenteur qui fait surgir à partir des propos échangés (filmés simultanément) les  "portraits"  des locuteurs, des absents-présents et des disparus dans un  "être là" : ce que renforceraient d’ailleurs la proximité de la caméra dans l’habitacle et la diversité des plans. Alors qu’à l’intérieur de la maison -celle du père, celle de la mère, ou dans un bar parisien, voici que trône un plateau -avec ses tasses ou ses verres, - plateau porteur vu en plongée (surtout en II où on a l’impression qu’il est filmé du plafond) (clins d’œil à Coffee and cigarettes ?) ; sa fixité imposée déclenche en fait des  "gestes"  ritualisés.  A cela s’ajoutent une bande musicale discrète et la chanson Spooky …

Tout cela semble s’inscrire dans la problématique sur l'absence, la distance et la mémoire familiale

A ne pas manquer !

Colette Lallement-Duchoze

Vu en avant-première dimanche 28 décembre

le film sortira en salles le 7 janvier 2026

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 07:10

 De Fatih Akin (Allemagne 2024)

scénario Hark Bohm et Fatih Akin

 

Avec Jasper Billerbeck,(Nanning) Laura Tonke, (Hille la mère) Diane Kruger (Tessa) Lisa Hagmeister (Ana la tante) Lars jessen (grand-père Arjan)

Festival de Cannes, 2025 Sélection Cannes Première

Printemps 1945, sur l’île d’Amrum, au large de l'Allemagne. Dans les derniers jours de la guerre, Nanning, 12 ans, brave une mer dangereuse pour chasser les phoques, pêche de nuit et travaille à la ferme voisine pour aider sa mère à nourrir la famille. Lorsque la paix arrive enfin, de nouveaux conflits surgissent, et Nanning doit apprendre à tracer son propre chemin dans un monde bouleversé.

Une enfance allemande, Île d’Amrum, 1945

D’emblée le spectateur est prévenu c’est un film de Hark Bohm par Fatih Akin. Film hommage à l’acteur scénariste et cinéaste disparu en novembre 2025? (dont on voit la silhouette bien vivante et figée à la fois, qui contemple un éphémère éternel, au moment même où le jeune Nanning quitte à la fois l’île et l’écran) ? Oui peut-être. Oui certainement. En tout cas ce film qui s’inspire de son récit autobiographique tranche avec la filmographie du réalisateur germano-turc Fatih Akin.(du moins celle de ses débuts rappelez-vous Head on, Soul Kitchen ) Plus académique plus lisse, plus « classique » plus contemplatif dans la forme, ce film (à 4 mains) n’en traite pas moins des problèmes identitaires, de la double appartenance (et Fatih Akin connaît…) mais du point de vue d’un ado de 12 ans au moment où s’effondre le III° Reich. Nanning fait partie (malgré lui) des jeunesses hitlériennes, « étranger » sur l’île, conspué par ses camarades de classe et par ces nouveaux réfugiés … Le passé -et le hors champ- irrigueront le récit de sa prise de conscience douloureuse (admettre que ses propres parents nazis ont contribué à l’horreur familiale -cf le sort du cousin hôte indésiré d’un rêve/cauchemar- et nationale (or malgré la défaite annoncée, miasmes et relents …continuent à empuantir l’atmosphère, qu’ils soient incarnés par le grand-père ou la mère ou encore par ce service d’espionnage qui accuse Tessa)  et c’est peut-être un des enjeux de ce film hybride que le décalage entre la candeur de l’enfant (admirablement interprété par Jasper Billerbeck)  et l’atrocité du régime nazi

Nanning n’a de cesse après l’accouchement de sa mère de se procurer beurre pain blanc et miel. C’est sa mission. Elle le conduit à frapper aux portes de personnages qui chacun à sa manière incarne une prise de position , une façon d’être là, dans un entre-deux -entre le glas du nazisme, et l’émergence d’autres « conflits » (c’est ce qui d’ailleurs permet au film d’entrer en résonance avec notre contemporanéité), la paix annoncée n’est pas forcément synonyme de délivrance…)

Le ciel au tout début est lacéré par des bombardiers, en écho voici le même ciel accueillant les vols d’oiseaux (migrateurs à la recherche d’autres contrées plus clémentes ?) Les ciels, dans ce film, leur répartition (2/3) leurs aspects tourmentés (couleurs cendrées ou légèrement ocrées), magnifiés par une photographie impeccable, -– ces ciels donc devenus « personnages » ainsi que les immensités des rivages comme inviolés vont scander la narration jusqu’au départ de l’île. Des qualités formelles indéniables

Mais trop léchée cette esthétique sera dévitalisée de ses mystères (plusieurs exemples : la chasse au phoque, la traversée à marée haute et le risque d’engloutissement, et même le traitement du rêve cauchemar écrasé par un blanc flouté et cotonneux). Et que dire de cette missive (voix off du père, ex dignitaire nazi, encore prisonnier…fier de faire entrer au lycée son fils Nanning) sinon que…???

Malgré ces bémols cette immersion dans une Allemagne rurale au moment de la défaite en 1945, -une plongée à travers le regard d’un enfant -, ne doit pas être boudée …

 

Colette Lallement-Duchoze

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 10:15

Documentaire réalisé par José Luis Guerin (Espagne France 2024)

 

Prix spécial du jury au festival de San Sebastián 

En marge de Barcelone, Vallbona est une enclave entourée par une rivière, des voies ferrées et une autoroute. Antonio, fils d'ouvriers catalans, y cultive des fleurs depuis près de 90 ans. Il est rejoint par Makome, Norma, Tatiana, venus de tous horizons… Au rythme de la musique, des baignades interdites et des amours naissants, une forme poétique de résistance émerge face aux conflits urbains, sociaux et identitaires du monde.

Histoires de la bonne vallée

Chacun crée son propre monde, et celui qui le construit avec égoïsme est perdu  (parole d’un habitant)

 

Comme le titre le dit explicitement, le documentaire de José Luis Guerin nous invite à être l’écoute, entendre une, des paroles, celle(s) des « habitants » de Vallbona leurs souvenirs (plus ou moins douloureux) leurs interrogations, leurs commentaires, leurs désarrois, la perte de leurs proches, sinon avec gouaille du moins avec un naturel qui emporte souvent l’adhésion de celui qui « écoute ».

Témoignages et instantanés de la vie, pour une approche humaine souvent poétique plus qu’expérimentale quand bien même cette « communauté » multiculturelle (telle une tour de Babel) est présentée comme le microcosme de l’Europe contemporaine, quand bien même la dialectique société/nature irrigue la narration

La construction (cf la rivière comme épicentre, les échos entre la séquence d’ouverture et la scène finale, l’enchevêtrement gestes paroles (parfois récits) et images en un réseau très «organique »  ) les cadrages, et les effets de la lumière, les alternances (entre nature comme inviolée et constructions urbaines bétonnées, entre groupes et duos ou soli, ou intergénérationnels, entre détente et travaux horticoles, etc) tout concourt à exhausser ce documentaire sur Vallbona -village hors du temps tout en étant ancré en lui-  en une œuvre éminemment cinématographique . Tel gros plan sur un visage, sur un arbre que l’on déracine, sur un plongeon qui magnifie l’eau en force vive, tel plan rapproché sur un couple qui danse, tel zoom sur un pleur qui sillonne les rides …Un temps comme suspendu à l’instar de cette enclave…

La dimension politique serait plus manifeste dans la préservation d’une « beauté= » séculaire (Vallbona terre d’accueil, et mémoire vivante des migrations) que dans une attaque frontale

A ne pas manquer

Colette Lallement-Duchoze

 

(attention il reste deux séances dimanche 10h30 et mardi 15h30 salle 8)

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 09:38

De Kleber Mendonça Filho (Brésil 2024)

Avec Wagner Moura (Marcelo /Amando/ Fernando) Maria Fernanda Candido (Elza)  Gabriel Leone (Bobbi)  Udo Kier (Hans) Thomas Aquino (Arlindo) Robério Diogenes (Euclides) Sebastiana de Medeiros (Dona Sebastiana) Carlos Francisco (Seu Alexandre) Alice Carvalho (l'épouse décédée de Marcelo) Jamila Facury (Fatima) Roney Villela (Augusto) Laura Lufesi  (Flavia) Luciano Chiurelli (l’industriel)

 

Cannes 2025 : Prix de la mise en scène, Prix d’interprétation masculine,(Wagner Moura)  prix FIPRESCI (fédération internationale de la presse cinématographique)

 

 

Présenté  en avant-première à l'Omnia République samedi 27 septembre 2025

 

 

1977. Dans un Brésil tourmenté par la dictature militaire, Marcelo, un homme d'une quarantaine d'années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où il espère construire une nouvelle vie et renouer avec sa famille. C'est sans compter sur les menaces de mort qui rodent et planent au-dessus de sa tête.

Agent secret

Après  la formidable fable dystopique Bacurau Prix du jury à Cannes 2019 (Bacurau - Le blog de cinexpressionsle ; après le plus apaisé  Portraits de fantômes Portraits fantômes - Le blog de cinexpressions Kleber Mendonça Filho signe avec Agent secret une traque éblouissante qui se déroule en 1977, au moment de la dictature militaire (1965-1985). Il convoque en les exploitant plusieurs  genres cinématographiques  (thriller western gore entre autres..) tout en reprenant ses thèmes de prédilection, -dont la mémoire, des traumatismes. Mémoire que d’un chapitre à l’autre dans ce film -structuré en 3 parties- la jeune Flavia (Laura Lufesi) presque 50 ans plus tard  après avoir « écouté » des archives, consigne sur une clé USB (à noter que l’éclatement chronologique avec quelques flashbacks et cette prolepse, d'abord déroutant, ne nuira pas à la « compréhension »)

La séquence liminaire frappe par son atmosphère suffocante et absurde à la fois. Suffocante car la station-service située dans un espace désertique (plan large) est écrasée par la chaleur (cf la sueur sur le corps en surcharge pondérale du pompiste et la lumière de fin du monde…) Absurde car la présence d’un cadavre (qui commence à se décomposer) n’intrigue pas les deux policiers pourtant alertés, ils contrôlent la Coccinelle jaune (que conduit Marcelo) plus soucieux d’ailleurs de grapiller quelque  pourboire.

Une séquence d’ouverture qui donne le ton (pression asphyxiante corruption silence complice) Elle reviendra sous forme de cauchemar quand Marcelo hébergé à Recife chez Mme Sebastiana avec d’autres réfugiés se sait traqué menacé de mort… Elle préfigure aussi les aspects « fantastiques » (une jambe retrouvée dans l’estomac d’un requin, une autre jambe (ou la même ?) qui attaque les promeneurs gays d’un parc public, jambe homophobe écrira-t-on dans la presse...) Or ces éléments apparemment mineurs dans le film, participent peu ou prou au dessein de Mendonçà « explorer comment les individus naviguent dans un système oppressif, comment ils résistent ou se soumettent  Le macchabée et le membre inférieur décomposé ne seraient-ils pas une métaphore de la dictature avec son lot d’exécutions sommaires, de disparitions, de cadavres, avec la complicité des « bien-pensants » ? l'illustration de "discours déviants,  fantasmes sécuritaires servant à canaliser une violence d'état qui ne dit pas son nom"? . Et la façon de filmer en très gros plans (ici les orteils du cadavre ou la plaque minéralogique)  prévaudra aussi dans les moments d’intensité dramatique…

Fuir un passé trouble, revoir son fils (la photo de l’épouse décédée l’avait accompagné dans ce « retour » de Sao Paulo à Recife) interroger les archives pour connaître le véritable état civil de sa propre mère constituent l’arc narratif évident. Arc narratif qui ira s’amplifiant (évocation du passé de Marcelo, grâce à quelques flashbacks, passé justifiant comme a posteriori cette traque, le rôle de tueurs à gages - dont certains à la trogne digne de westerns)

Un récit qui mêle habilement réalité historique et fiction, réalisme et fantastique, dramatique et ubuesque, avec des clins d’œil réitérés au cinéma (dont Les dents de la mer).

Un récit où se déploie un labyrinthe de multiples connexions où la "mémoire"  va précisément épouser l'apparente discontinuité avec cette constante chez le cinéaste: moins raconter qu’exhumer, moins  reconstruire  que fouiller (jusqu'au constat final...) et cette façon de filmer si singulière qui scinde et fragmente l’espace avec un accompagnement sonore qui lui aussi  disloque (l’épisode du carnaval en serait la preuve irréfutable)

 

Un film à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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25 décembre 2025 4 25 /12 /décembre /2025 11:01

De Louise Hémon (2024)

 

avec Galatéa Bellugi (Aimée)  Matthieu Lucci : (Enoch) Samuel Kircher :( Pépin) Oscar Pons : (Daniel) Sharif Andoura : (père de Pépin)

musique Emile Sornin

Quinzaine des Cinéastes Cannes 2025

Prix Jean-Vigo 2025 Prix André-Bazin 2025

1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…

L'Engloutie

le temps passe différemment pour chacun

Avec le prologue s’impose d’emblée la singularité de la bande-son. Un écran quasiment noir -hormis les points lumineux vacillants des lanternes -, mais un accompagnement sonore troublant et vertigineux, une musique faite de frottements de « fausses » dissonances. Ces mugissements du vent. président  à l’arrivée d’une jeune institutrice censée transmettre à la fois la langue (ici on s’exprime en occitan alpin) le savoir (contre les croyances ?) dans un paysage sinon englouti du moins hostile …La musique sera souvent obsédante et le son en continu à l’instar du vent…(Emile Sornin s’inspirant des chants scandés de Morricone, a composé quelque chose de polysémique, la voix d’Aimée, du chœur des enfants, de l’âme sauvage de la montagne et le sabbat de sorcière)

Tout au long de ce long métrage la réalisatrice va jouer sur l’opposition entre deux atmosphères deux tonalités :  le blanc de la neige (et la déclivité du paysage est si impressionnante que la verticalité a englouti l’horizontalité) les clairs obscurs des intérieurs aux tons froids et terreux souvent (avec de lents travellings sur les visages les objets) et la force suggestive de leurs mystères. Blancheur quasi immaculée, blancheur mortifère aussi ; flamboiement des braises, flammes des bougies, chaleur et désir ? . Blanc et noir aussi :vêtements d’Aimée telle une ombre maléfique dans le blanc hivernal ? robe noire de l’Amazone dans le vert printanier alors que de la vallée monte la théorie des épouses au regard interrogateur C’est que la ferveur républicaine qu’incarnait Galatéa Bellugi (avec la même fougue d’ailleurs que pour l’Apparition) s’en est définitivement allée, en même temps que le personnage…! Pourquoi ? Et c’est un des enjeux majeurs du film que ce basculement subreptice vers le fantastique

C’est bien du réel que naît l’étrange. Un réel qui par son immensité sidérante, ses strates insoupçonnées provoque le malaise chez cette « étrangère » Aimée -et son « double » le buste de Marianne- incarne le savoir républicain ; la certitude que le monde est intelligible- sa lisibilité est là évidente avec cette loupe sur le planisphère Vidal-Lablache , sur les « frontières », sur cette Algérie plusieurs fois mentionnée. Les habitants du village eux sont pénétrés de croyances (cosmogonie animisme certaines authentifiées par des écrits cf générique de fin).

A partir de la danse folklorique, des fissures lézardent le monde (apparemment) si lisse d’Aimée. Une scène de bascule, on passe d’un siècle à l’autre, de la nuit au jour, un vertige temporel en harmonie avec celui de la montagne, un vertige très physique aussi et le film va « basculer » vers le « sombre » Déjà dans une même et confondante unité , dehors et dedans pouvaient s’entremêler. Aimée s’adonne aux plaisirs solitaires (que la cinéaste illustre avec pudeur ; même pudeur quand guidée par des couinements Aimée est censée découvrir à l’intérieur d’une anfractuosité deux corps masculins Enoch et Pépin ?

Aimée serait-elle un succube ? Le jeune amant d’une nuit disparaît à jamais et d’autres hommes succomberont-ils à son charme au point de disparaître ?  Conspuée jusqu’à l’enfermement … Avant de  réapparaître -... au muletier

 

On peut déplorer une  fâcheuse (et complaisante ?) tendance à aligner des impressions, (ce que renforcent les ellipses le format 4,3 et une certaine redondance), d’autant que la cinéaste multiplie les thématiques (désir, sorcellerie, appréhension du temps,  mission civilisatrice de la République, féminisme, ) et fait côtoyer les genres (ethnographie du réel, naturalisme,  et fantastique)

L'engloutie n'en reste pas moins un film que je vous recommande.

 

Colette Lallement-Duchoze

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Ce blog est destiné à collecter nos ressentis de spectateurs, à partager nos impressions sur les films (surtout ceux classés Art et Essai).

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