6 juin 2025 5 06 /06 /juin /2025 06:12

Documentaire réalisé par Alexe Poukine (Belgique Suisse France 2024)

 

 

Cinéma du Réel 2024 – Prix du jury jeune Ciné + et Mention spéciale du prix des bibliothèques Festival de Douarnenez 2024 festival Résistance 2024 Cinémonde 2024 Festival du film social de Nice 2024 Festival du film d’éducation 2024 Festival Filmer le travail 2025

 

Présenté à Rouen mercredi 4 juin,  avec l'association MOTS- prendre soin des soignants, en présence des docteurs Boyer et Durand-Réville

 

 

À l'hôpital, soignants et soignantes interrogent leur pratique lors d'ateliers de simulation avec des comédiens. Pour annoncer un cancer ou accompagner ses proches, l'empathie avec le patient se travaille. Mais l'idéal relationnel prôné en formation est-il applicable dans un système hospitalier de plus en plus à bout de force ? Peu à peu, la simulation devient un exutoire aux malaises qui rongent l'institution

Sauve qui peut

Soit j’ai de la merde dans les yeux soit il est mort. C’est ce qu’a entendu Alexe Poukine, enceinte de trois mois lors d’une échographie …

C’est le constat que "la violence à l’hôpital est partout"  à commencer dans les mots

Ce sera le point de départ de son documentaire  "Sauve qui peut"

Son propos ? " remettre un peu d’empathie dans la relation patients -soignants".

Comment ? en captant dans plusieurs établissements "la simulation humaine" -procédé théâtral par excellence Et nous allons pénétrer dans ces ateliers,  assister à ces simulations suivies de leurs commentaires (débriefings méticuleux ô combien salutaires)

Et voici que s'ajuste la pratique de l'empathie, Où est  "la bonne distance" ? quel sera le mot "juste" ? quid de l’émotion face à un patient condamné ? ou de ces situations de "drague"  évidente ?

 On travaille aussi à déconstruire les préjugés susceptibles de nuire à la justesse de l'analyse médicale (cf les préjugés sur la vie sexuelle des séniors et la réponse à la fois ironique et pleine de bon sens de la commentatrice chargée de  la réunion/bilan)

Tous les cas de figure semblent passés au peigne fin. Avant que le documentaire ne pointe la souffrance subie au quotidien par les soignants eux-mêmes (néo libéralisme du système hospitalier que résume ce constat glaçant le seul vrai problème de l’hôpital, c’est qu’il y a des patients. Ils sont devenus la variable d’une machinerie qui nous les fait oublier tout le temps. 

Ainsi on passe de l’éducation à l’empathie (car cette capacité à "se représenter ce que l'autre ressent"  n'est pas innée ) à sa difficile "concrétisation"  à l’intérieur d’un système trop enclin à la maltraitance (due essentiellement au manque de temps et de ressources humaines)  

Un documentaire "coup de poing" par moments (qui peut abolir les frontières du réel…)

Un documentaire qui par effets de miroir ausculte un grand malade en se penchant à son chevet  "l’hôpital"

Un documentaire à ne pas manquer

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0
4 juin 2025 3 04 /06 /juin /2025 07:53

De Wes Anderson (2024 USA) 

 

Avec Benicio Del Toro, Mia Threapleton, Michael Cera, Richard Ayoade, Scarlett Johansson, Benedict Cumberbatch, Rupert Friend,  Bill Murray, Mathieu Almaric

 

Compétition Festival de Cannes 2025

Le riche homme d'affaires Zsa-zsa Korda désigne sa fille unique, une religieuse, comme seule héritière de son patrimoine. Alors que les Korda se lancent dans une nouvelle entreprise, ils deviennent rapidement la cible de magnats intrigants, de terroristes étrangers et d'assassins déterminés.

The Phoenician Scheme

Le pitch rend compte uniquement de la « trame » générale (1950 Korda industriel puissant et véreux victime d’attentats ciblés sentant sa mort prochaine veut faire de sa fille, une nonne, l’unique héritière de son empire…Son projet pharaonique Phoenician scheme -développer un territoire oublié mais hautement stratégique, la Phénicie- est  perturbé à cause de la flambée des prix des rivets nécessaires à la construction du chantier … …Comment combler le gap ?  Comment convaincre les partenaires financiers (tous aussi véreux …)

Or dès le prologue nous pénétrons dans un univers très particulier :  décor-intérieur d’un avion- au cadre millimétré, aux couleurs dénaturées,  statisme apparent (comme une vignette de BD) puis l’explosion du cadre (l’assistant de Korda est éjecté tout comme va l’être le pilote,… de son siège) ellipse sur le crash de l’avion particulier ….avant qu’une superbe lumière zénithale ne nous montre Korda - comme ressuscité- immergé dans son bain,  alors que défile le générique….

Bienvenue dans ce nouvel opus de Wes Anderson où le discours logorrhéique est à l’image de la pléthore du casting, où les "rebondissements" dans ce parcours méditerranéen qu’entreprend l’homme d’affaires (avec sa fille et son acolyte l'entomologiste) auprès de ses partenaires financiers a les allures d’une comédie noire stylisée au récit sinusoïdal …où triomphe le goût  pour la symétrie (plans) et où se mêlent habilement critique de l’affairisme à l’échelle planétaire et crise familiale

Oui chaque rencontre a ses transactions plus ou moins grotesques  ou burlesques (transfusion de sang, demande en mariage, points marqués au basket ) Oui les "résurrections" successives de Korda justifieraient ces passages au paradis en noir et blanc (avec Bill Murray dans le rôle de Dieu) Oui l’espace vital et professionnel après moult déboires et fracas se resserre, au final, sur le duo père fille (où paradoxalement l’exiguïté du bar restaurant sera saturée d’objets)

Oui la grammaire cinématographique si originale de Wes Anderson (où chaque plan est travaillé avec méticulosité) a son égal dans le sens évident du rythme et les ambiances sonores signées Alexandre Desplat

Oui… Mais.. On peut déplorer l’absence notoire d’émotion, la froideur et l’hermétisme

Un film à voir,, c’est une évidence,  avec ces réserves déjà évoquées ici même

(https://www.cinexpressions.fr/2021/11/the-french-dispatch.html  https://www.cinexpressions.fr/2023/06/asteroid-city.html 

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0
2 juin 2025 1 02 /06 /juin /2025 07:07

De Margarethe  von Trotta (2023 Allemagne)

 

avec Vicky Krieps, Ronald Zehrfeld, Tobias Resch 

 

Berlinale 2023

A 30 ans la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann est au sommet de sa carrière quand elle rencontre Max Frisch (célèbre dramaturge suisse) . Leur amour est passionné mais des frictions apparaissent .

Ingeborg Bachmann

Le film de Margarethe von Trotta n’est pas un biopic -au sens traditionnel et académique du terme-. En s’intéressant à la relation avec Max Frisch (dramaturge suisse) -relation que d’aucuns vont réduire à des "querelles" d’egos entre écrivains reconnus- , en privilégiant dans le cursus littéraire le "passage"  (difficile ?) de la poésie au roman (cf lors  des séquences de lecture/dédicace les questions de lectrices  et les réponses réitérées "Arracher  les mots à la nuit ; Toute personne qui tombe a des ailes ) la cinéaste illustre ce qui fut comme la quintessence de toute l’œuvre d’Ingeborg Bachmann -1926-1973 (hélas trop peu connue en France !) à savoir la continuation de la guerre, de la torture, de l’anéantissement, dans la société, à l’intérieur des relations entre hommes et femmes  (propos d’Elfried Jelinek)

Ce qui au niveau formel se double d’une approche beaucoup plus subtile que ne le suggère le sous-titre Reise in die Wüste, “voyage dans le désert” Télescopage de deux temporalités -la seconde placée sous le signe de la liberté (désert en Egypte) - écho inversé  de la première (?) -, est aussi le "commentaire"  par l’ami Adolf Opel  de ce qu'il  est censé entendre ou avoir entendu,  les   confessions-souvenirs  d’Ingeborg  que le spectateur  lui voit  ou a vu  illustré.es à l’écran)

Télescopage qui ira se diffractant par le jeu constant (trop répétitif pour certains) de flashbacks et flashforwards (analepses et prolepses) comme autant de  "miroirs brisés"  dans cette alternance d’époques et de milieux qui dialoguent …au service d’une sensibilité à vif ( ?) (cf la scène "liminaire" très théâtrale où la silhouette de plus en plus spectrale contraste avec la main qui décroche le téléphone alors que sardonique retentit le rire de Max/Mephisto ; cf aussi  le cauchemar prémonitoire de la robe qui s’enflamme ou encore ce réveil d'un corps -comme momifié - dans le désert)

Les choix musicaux (dont le trio pour piano et cordes de Schubert ) le jeu impeccable dans le mélange d’opacité et de transparence de Vicky Krieps, les audaces visuelles (échappées dans les dunes fouettées par le vent) les "reconstitutions" (décors à Paris Zürich Rome)- le travail sur les couleurs et les lumières, la diversité des robes portées avec élégance par l’actrice, tout cela ferait de ce film un joyau ….

Mais (car immanquablement, il y a des  "mais") il est des bémols, aussi incontournables que les dièses…( ?)

 

Cela étant, Ingeborg Bachmann est un film à ne pas manquer

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0
1 juin 2025 7 01 /06 /juin /2025 14:33

Girl in the Hallway  Canada, 2019, 11 minutes

  • Réalisation : Valerie Barnhart Écriture : Valerie Barnhart, Jamie DeWolf
  • Image, animation et montage : Valerie Barnhart Son : Pat Mesiti Miller
  • Voix off : Jamie DeWolf Musique originale : Alex Mandel
  • Production : Valerie Barnhart

 

À l’occasion du festival d’animation d’Annecy qui débute le 8 juin, Mediapart et Tënk vous proposent de découvrir le puissant film de Valerie Barnhart, primé en 2019. Illustration d’un fait divers qui interroge l’inaction et le poids de la culpabilité.

 

https://www.mediapart.fr/studio/documentaires/culture-et-idees/la-fille-dans-le-couloir-quand-le-silence-est-violence

 

 

Un homme témoigne des circonstances qui entourent la disparition d'une enfant et porte avec difficulté le lourd poids de son silence et de son inaction.
La fille dans le couloir

C’est l’histoire d’une porte fermée. Un conte de bêtes affamées et d’ogres. Un souvenir de loups armés. Le récit d’un artiste qui se retrouve au cœur d’un fait divers. Il témoigne des circonstances qui entourent la disparition d’une enfant et porte avec difficulté le lourd poids de son silence et de son inaction. « Parce qu’il y a des petites filles qui ne reviennent jamais de la forêt. »

Quinze ans après, la petite fille du couloir le hante toujours. Cet homme, c’est Jamie DeWolf. Il était le voisin de Xiana Fairchild, âgée de 7 ans au moment de sa disparition. C’est son récit qu’on entend du début à la fin du film. Écrivain, cinéaste, performeur, il est réputé pour ses slams poétiques, dont celui qui sert les dix minutes de bande-son du film.

Un texte qu’il jouait depuis longtemps sur scène et dont la réalisatrice Valerie Barnhart s’empare pour son premier court métrage. Elle utilise le tout premier enregistrement public, le plus fragile, le plus torturé, chancelant et âpre. La jeune illustratrice canadienne le sublime à l’image par une animation en stop motion 2D, une technique qu’elle a apprise en réalisant ce film. Confrontant la mémoire douloureuse de Jamie DeWolf avec un travail au fusain et au pastel sur papiers découpés qui s’autodétruisent au fur et à mesure. Un chaos cauchemardesque d’ombres et d’éclats rouges qui collent parfaitement avec la scansion de la voix et la noirceur du texte. 

« Les aveux de Jamie sont incroyablement intimes. J’ai senti qu’en disant ces mots pour la première fois, Jamie avait créé quelque chose de brut et imparfait. Et qui permet de se projeter. C’est très facile de voir le background de cette histoire et pourquoi il a, malheureusement, pris ces décisions. Il y a un peu de nous tous en Jamie. Le silence et l’inaction sont une forme passive de violence. Le mal devient banal lorsqu’il est toléré par ceux qui le rencontrent », détaille la réalisatrice dans un entretien avec Nicolas Bardot.

Si l’histoire personnelle est terrible et dépeint une réalité très (trop) sombre, habitée par la peur de l’autre, la crainte générale du monde extérieur, dénuée de toute lueur d’espoir, de foi dans une humanité minée par la violence, sa grande force est d’être un avertissement contre nous-mêmes. Contre les dynamiques du silence, contre toutes les souffrances à côté desquelles nous passons sans y prêter attention ou, pire, en les ignorant sciemment. C’est ce sentiment qu’on ressent dans l’urgence de la voix à dénoncer le loup qui sommeille en nous.

Mediapart et Tënk

Le festival international du film d’animation d’Annecy se déroule cette année du 8 au 14 juin, retrouvez ici l’intégralité de la programmation 2025.

Partager cet article
Repost0
31 mai 2025 6 31 /05 /mai /2025 06:59

De Thibault Emin (France Belgique 2024)

 

Avec Matthieu Sampeur, Édith Proust, Lika Minamoto, Toni d'Antonio, Camille Deveyrinas, Patricia Willerval, Vassili Schémann

 

 

Festival du film fantastique de Gérardmer 2025

 

Anx vient de rencontrer Cass quand l'épidémie éclate : partout, les gens fusionnent avec les choses. Cloîtré dans son appartement, le couple doit faire face à cette menace monstrueuse.

Else

La tentation est grande d’apprécier ce film à l’aune d’événements relativement récents Covid et confinement …Mais le film a été conçu il y a plus de 10 ans puis tourné bien avant la Covid.

Une étrange maladie gangrène la planère- en chosifiant  l’animé et l’humain, en les rendant inertes et inversement en rendant vivants le matériel et l'inanimé-,Else (autre). est une fable sur la métamorphose du vivant en général et sur celle d‘un couple en particulier. Moins trash que Cronenberg et ses difformités psychanalytiques, moins fantastique que Mandico mais en insistant comme lui sur la dimension poétique de la "mutation"

Le travail sur les formes, sur la matière (l’organique dans sa gluante viscosité) sur les échelles (comme autant de points de vue sur l’agrandissement ou l’amenuisement) sur les "sons" est assez surprenant (bien que parfois racoleur cf le maillage d’éléments physiques et de tissus, les images numériques ) Et d’ailleurs le passage de la couleur au noir et blanc n’illustre-t-il pas la métamorphose du film lui-même aux allures de film "expérimental" ? 

 Métamorphose et métamorphisme (sens propre : transformation de la roche et figuré déréliction du cerveau des deux personnages) Le spectateur dès le générique était invité à pénétrer dans les folies graphistes d’anamorphoses aux coloris singuliers

La tentation serait grande (aussi) d’imposer telle ou telle interprétation. Fions-nous aux propos du cinéaste "Je voulais aller à l’encontre de cette école du cinéma de science-fiction, occidentale surtout, où se dessine toujours une figure du monstre, l’autre, dont il faut se protéger, qu’il faut détruire…  L’idée que tout fusionne, est présentée comme une menace, car il y a perte d’individualité. Je voulais faire vivre cette peur dans le premier temps du film, puis la dépasser, grâce à cette histoire d’amour, et enfin embrasser cet avenir collectif. Le film serait ainsi une métaphore  "comment on multiplie les connexions pour comprendre l’autre, dépasser l’individualisme pour embrasser l’altérité

Pari réussi ? On peut en douter

La troublante synesthésie et la terrifiante Gorgone côtoient hélas des insuffisances scénaristiques, des gadgets faciles (à commencer par les prénoms) et moult handicaps (sans jeu de mots déplaisant eu égard au "métier" de Cass qui s’occupe d’enfants polyhandicapés) …

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0
29 mai 2025 4 29 /05 /mai /2025 07:52

De Kiyoshi Kurosawa (Japon 2024  0h45)

 

Avec  Mutsuo Yoshioka, Selichi Kohinata, T. Tabata 

 

 

 

Dans une école de cuisine un étudiant déclare entendre un bruit étrange dans sa tête, comme un carillon qui résonne. Il est persuadé que la moitié de son cerveau a été remplacée par une machine

 

 

Chime

Un moyen métrage d'une étonnante force suggestive! 

 

Dès le tout début des bruits de fond hors champ - circulation automobile, bourdonnement de ventilateurs et  sifflement d’un métro aérien - créent une ambiance sonore étrange …comme si «quelque chose était en train de se produire.  

L'espace  clos, la salle de cuisine,  où exerce Matsuoka,  semble contraster avec le milieu urbain,   à peine esquissé (rue étroite, passage régulier d’un train)  ou au contraire froid et aseptisé n'est-il pas l'écho du vide quasi sépulcral de la ville ?  et de ce fait il participe de et à l’angoisse d’une imminente apocalypse ( ?).

A la relation maître-élève, relation d’autorité, (le maître balaiera d'un geste dédaigneux les angoisses de l'étudiant souffrant d'une hyperacousie.. mortifère, ou plutôt dont  le cerveau serait pour moitié remplacé par une machine .)   répond en écho le face à face Matsuoka/employeur pour un contrat d’embauche (le professeur tente de décrocher un poste dans un restaurant dédié à la gastronomie française). Un autre lieu où évolue le personnage celui de l’intime, de la famille (mais où chacun des trois protagonistes est comme étranger à l’autre) est en fait un espace où la règle semble le dérèglement…- là où chacun s’enferme dans la répétition mécanique  de ses "obsessions" 

L’horreur banalisée (un meurtre commis sans  état d'âme...)  est traitée tel un haïku (plans fixes souvent, contexte dépouillé, mutisme de certains personnages, profondeur de champ ressentie comme une menace) Des images spécifiques révélatrices de comportements particuliers qu’une partition sonore va progressivement investir, mettent le spectateur en état d’alerte permanent.

Voici des ustensiles -couteau poêles à frire- que le cadre (sans recourir au gros plan) parvient à brandir telle une menace…climat anxiogène. Voici une séance de "découpage" de poulet (la bande-son la rend sinistre). Voici des sacs plastique emplis de canettes (image de la surconsommation ?) que l’épouse déverse régulièrement, et le bruit métallique grinçant va s’amplifiant en dehors de l’image qui le sous-tend.(il en va de même pour ce cliquetis que provoque l’objet métallique trituré par le fils)  Le comportement de Matsuoka, quant à lui d’abord bienveillant (?) avec ses élèves, étonnamment volubile avec son futur employeur, et silencieux dans l’intime, se fait de plus en plus distant incompréhensible comme s’il épousait à son insu les dissonances d’un monde "déréglé" (en ombre chinoise -fantasme ou réalité ? -  un homme brandit un couteau sur sa voisine de table ; lui-même commet l‘irréparable après avoir assisté au suicide de son élève, - comme si le tintement du carillon obsédant était "contagieux";   à un moment sa course de plus en plus rapide, comme pour échapper à l'ennemi invisible, course  qu’accompagne le carillon des grillons,  sera frappée d’inanité…)

 

Alors peu importe que le mystère du carillon (chime) ne soit pas élucidé 

Le réalisateur a su en extraire le malaise profond! grâce à cette inquiétante étrangeté sonore

 

 Colette Lallement-Duchoze

Film précédé du court métrage INN , film d'animation américain réalisé par Zion Chen  mettant en scène une histoire de  fantômes chinois, une  odyssée au pays de l'étrangeté

Partager cet article
Repost0
27 mai 2025 2 27 /05 /mai /2025 13:29

De Will Seefried (G-B 2024)

 

Avec Fionn O'Shea (Owen) Robert Aramayo (Philip) Erin Kellyman (Dorothy) Louis Hoffmann (Charles) 

 

 Festival international du film de la Riviera italienne de Sestri Levante (6-11 mai) 

Dans l'Angleterre des années 1920, un romancier homosexuel et son infirmière psychiatrique se lient d'une amitié improbable au cours d'une série de « rendez-vous » prescrits par le médecin. Au fil de leurs conversations, il se confie sur l’histoire de la relation qu’il entretenait avec un ami de longue date. Cette liaison a basculé lorsque les deux hommes ont eu recours à une méthode à haut risque, destinée à se guérir des sentiments interdits qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre

Les Fleurs du silence

Le film s’ouvre sur un rendez-vous entre une infirmière (Dorothy) et un « malade »(Owen) De quoi souffre ce patient ? d’homosexualité… Et parmi les thérapies, il existait dans l’Angleterre des années 1920 des simulations de rendez-vous « galants » - Mais on pratiquait aussi ablations et greffes, celles recommandées par le physiologiste autrichien Eugen Steinach -cité dans le générique de fin- Pour son premier long métrage Will Seefried s’inspire ainsi de ces faits réels. (et Philip, interprété par Robert Aramayo, médecin homosexuel et homophobe, bien après l’intervention clame sa reconnaissance (tu m’as sauvé la vie…en clair tu m’as débarrassé de mes amours coupables …grâce à la greffe d’un testicule « sain »)

Comment commence l’histoire ? s’enquête Dorothy Le parcours qui a conduit Owen de sa vie  à la campagne jusqu’à cet hôpital est évoqué par des flash-back -comme autant de sauts antéchronologiques- intercalés avec ce présent. Ce va et vient constant crée une dynamique interne qui se double d’un contraste saisissant entre les douceurs de l’idylle et le sordide de l’hôpital, entre une nature enchanteresse et la morbidité des lieux de « guérison », entre les couleurs pastel et le vert gris  Le montage privilégie certains raccords afin d’assurer la fluidité de la narration (fluidité scandée par la récurrence de certains objets -machine à écrire, piqûre, par les jeux des lumières artificielles ou non par les rencontres avec l’infirmière) mais aussi par ces mises en parallèle sous forme d’échos intérieurs (la danse, le plaquage au sol dans la cellule et celui dans le bar suite à une arrestation) on ne duplique pas mais on accentue la portée symbolique (hormis l’éden fleuri, quel que soit le lieu où il évolue, l’homosexuel subit opprobre et damnation) A cela s’ajoute la partition orchestrale signée Theodosia Roussos (cordes, piano, harpe et une présence vocale), qui épouse tantôt la féerie de l’amour charnel tantôt la plongée dans l’horreur

Dans un univers bucolique, une chaumière-cottage ! Les couleurs pastel (typiques de certaines photographies et de certains tableaux) s’emparent du corps des amants - carnation blanchâtre et ouatée. Les séquences amoureuses sont traitées avec cette délicatesse sensuelle qui exclut tout voyeurisme, la quiétude des échanges (entre Owen et Philipp entre Owen et Charles) valorise la chair en offrande. Elans oblatifs et cri primal de la jouissance. Auxquels s’opposent les gestes saccadés et cruels du personnel soignant (cf la séquence de maltraitance dans l’escalier ou les propos si dédaigneux du médecin chef)

Si le film décline trois manières de vivre son homosexualité - incarnées par Philipp Owen et Charles -, on peut certes déplorer quelques complaisances  (choix esthétisants dus au parti pris formel), la perversité de Philipp (ne pas spoiler…) et des invraisemblances .

A l’antépénultième du récit, Dorothy souhaite une fin  heureuse 

 Et voici qu’une constellation de fleurs envahit l’écran

l’enveloppe corporelle d’Owen disparaîtra sous ce linceul 

 

Un film plaidoyer que je vous recommande

 

Colette Lallement-Duchoze


 

Partager cet article
Repost0
26 mai 2025 1 26 /05 /mai /2025 13:17

D'Altor Arregi et Jon Garaño (Espagne 2024)

 

avec Eduard Fernandez, Nathalie Poza, Chani Martin

 

Présenté à Venise Section Orizzonti

 

Prix Goya du meilleur acteur pour Eduard Fernandez

Militant anarchiste, Enric Marco fut aussi, entre 2003 et 2005, président de l’Amicale de Mauthausen regroupant les survivants espagnols des camps nazis. Il prétendait avoir été interné au camp de Flossenbürg et témoignait régulièrement de son expérience dans les écoles et autres lieux destinés à conserver et à transmettre la mémoire de la seconde guerre mondiale. Un historien rigoureux et un peu pugnace, Benito Bermejo, découvrit qu’il était, en fait, parti volontairement en Allemagne en 1941 pour y travailler et n’avait jamais été prisonnier dans un camp de concentration. Il fut même découvert qu’il avait tenté de prendre l’identité d’un véritable déporté, authentique résistant, Marco va se battre alors pour maintenir sa version alors que les preuves contre lui s'accumulent

 

Marco, l'énigme d'une vie

"Je n’ai jamais fait de mal à personne

Ça n'a jamais été une question d'argent

Tu es sûr que ça s’est passé comme ça ? (question de l’épouse)

 

Un homme qui s’invente une vie, un homme qui persiste dans le mensonge après la découverte de son imposture telle serait la face évidente de ce film ; mais l’essentiel serait peut-être ailleurs -quand bien même le plan initial - atmosphère embuée, décor planté pour une « reconstitution » peut se lire comme la métaphore de la « fabrication » du mensonge (?) A l’heure des fake news, des mensonges réitérés en haut lieu (même dans les prétendues démocraties…occidentales..) mensonges relayés abondamment par certains médias, à l’heure des falsifications (ah le recours au storytelling) ce film est le bienvenu! 

Voici une énigme à « décortiquer » et l’on comprend que ce qui est « montré » n’est jamais sûr et ce qui est dit l’est trop. La dynamique interne  de ce film qui est aussi sa « progression » est à chercher dans les effacements progressifs. (bien plus que dans l’enfermement tenace et habile dans le déni). Le choix de la fiction plus que du documentaire (avec toutefois quelques images d’archives) et le choix de l’acteur (redoutable et remarquable Eduard Fernández) donnent de l'épaisseur  au texte, dont les deux cinéastes s’inspirent L’Imposteur de Javier Cercas, 

Un défilement où chaque séquence opère tel un masque, où chaque plan serait moins une mise en abyme (un acteur qui interprète un personnage jouant un rôle) qu’une mise en doute (même si çà et là un zoom, un travelling ou des effets spéculaires accentuent la portée du procédé fictionnel). L’affrontement (face à face) entre l’imposteur et le découvreur du mensonge oppose -du moins en apparence - la froideur rigide de l’historien à l’habileté rhétorique du mythomane mais le jeu de l’acteur - Chani Martin non démonstratif- en décuple la perspective. Y contribue également l’attention portée aux détails, aux ombres et lumières indirectes (quand Marco s’éclipse du lit conjugal, -ombre portée alors que le visage de l’épouse est dans la lumière, quand il ne peut affronter les récriminations de sa fille, quand il fait un faux en signature -la pointe acérée de la plume comme outil de propagande, censé  effacer la preuve accablante   L’étau s’est resserré et pourtant l’imposteur règle encore ses comptes avec l’histoire sans battre sa coulpe…

L’approche ne sera pas morale (moralisante moralisatrice);  c’est une interrogation sur la façon dont on utilise l’histoire une mémoire -comment on parvient à la profaner

Un film que je vous recommande

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

Partager cet article
Repost0
24 mai 2025 6 24 /05 /mai /2025 06:22

De Konstantin Bojanov (Suisse France Bulgarie 2024)

 

avec Anasuya Sengupta,  Omara Shetty, Auroshikha Dey Rohit Kokate Kiran Bhivagade Tanmay Dhanania Mita​ Vashisht​

 

Festival de Cannes 2024 Un Certain Regard

Prix d'interprétation féminine 

 

Présenté en avant-première le 25 avril 2025 à Rouen (festival LGBTQIA+)

Nadira s'échappe, au milieu de la nuit, d'un bordel de Delhi après avoir poignardé à mort un policier abusif. Elle trouve refuge temporairement dans une communauté de travailleuses du sexe Devadasi, où elle prend le nom indien de Renuka. Elle y tombe amoureuse de Devika, une jeune fille de 17 ans émotionnellement fragile. Leur lien se transforme en une romance interdite. Ensemble elles entreprennent un voyage périlleux pour échapper à la loi et se frayer un chemin vers la liberté

The Shameless

Un mélange assez explosif de sexe drogue homosexualité dans le monde de la prostitution indienne, Le premier tableau donne le ton : Nadira « caresse » la lame d’un couteau ensanglanté, sur un lit git le corps d’un homme …nu, corps inerte d’où s’échappent des filets de sang …Prologue.

Fuite Vers le nord de l'Inde. Et nous voici plongé dans l’univers des devadasis — jeunes filles consacrées à une divinité, puis livrées à la prostitution rituelle.  Nadira sera Renuka

Le film réalisé par le Bulgare Konstantin Bojanov (rappelez-vous Avé 2012) frappe par le contraste entre l’abondance de ses couleurs chaudes (dont le rouge) et le sordide (thématique glaçante et séquences nocturnes) mais ne verse pas pour autant dans le misérabilisme (quand bien même la caméra nous introduit dans des venelles ou des intérieurs glauques). Un fil conducteur , la fuite,  qui rappelle certains codes du thriller- (la fuite et ses multiples déclinaisons); le tempo est assuré par l’alternance entre la violence du contexte social (hommes tout puissants, rôle des maquerelles, corruption des élus,) les cris coups de gueules et l'apparente "douceur" d’une romance -relation entre Renuka, la femme insolente, une marginale, un électron libre – mais …au corps enchaîné broyé par le système- et la jeune Devika (qui a évité jusque-là un mariage arrangé)

Un film oppressant souvent ce que renforcent filtres plans fixes thématique récurrente du feu ambiances de huis clos crépusculaire ou nocturne et si le viol et l’avortement sont relégués hors champ, ils gagneront en force suggestive…

Peut-on échapper à ce monde? A son implacable déterminisme? Un espoir qui anime les deux femmes admirablement interprétées par Anasuya Sengupta, et Omara Shetty, La première voix rauque regard vif, la seconde regard effarouché, délicate torpeur et toutes deux s’opposent à la mère (Auroshikha Rey) une travailleuse du sexe qui reproduit ses propres traumas sur sa progéniture, alors que la matriarche (Mita Vasisht) tente (en vain ?) de libérer sa petite fille du poids si accablant des déterminismes (ses silences et ses mensonges -formes illustratives de son dilemme- en font un personnage attachant)

On peut déplorer une forme de " surcharge" (le retour de l’ex-ami tueur à gages vers la fin, l’insertion de "visons" par trop insistantes -dont ce drap maculé de sang) Certains spectateurs refusent d’emblée la relation lesbienne entre une femme mûre et une jeune fille de 17 ans  (relation « malsaine » toxique)

Cela étant The Shameless n'en reste pas moins un film ô combien singulier …que je vous recommande !

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0
19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 12:07

De Lofti Achour  (Tunisie France 2024)

 

Avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni , Younes Naouar,  Latifa Gafsi, Jemii Lamar

 

Première mondiale au Festival de Locarno 2024

Sélectionné dans plus de cinquante festivals, il a remporté à ce jour plus de quinze prix dont le Tanit d'Or de Carthage et le Yusr d'Or au Red-See film en Arabie saoudite.

Des hommes attaquent deux jeunes bergers et obligent Achraf, 13 ans, à apporter la tête de son cousin Nizar à la famille comme un message macabre. Tentant de ne pas devenir fou, Achraf s’aperçoit que le fantôme de son cousin est bien décidé à l’accompagner. Face à ses aînés désemparés, Achraf est déchiré entre son désir de s’accrocher à Nizar et son devoir de les guider pour récupérer le corps.

Les enfants rouges

Le cinéaste s’est inspiré de faits réels : en novembre 2015, un jeune berger est décapité  par un groupe de jihadistes qui obligent le cousin à rapporter la tête à la famille…  (18 mois plus tard un sort identique sera réservé à un des frères du disparu, ce que rappellera le générique de fin). Une tragédie qui a tétanisé la Tunisie ; une tragédie qui restera à jamais dans les mémoires des Tunisiens

Lofti Achour ne montre pas les assassins : l’horreur est suggérée dès le prologue, par ce contraste si saisissant entre la joie de vivre et l'épouvante ; un décor somptueux dans son aridité même (saluons la prouesse du chef op Wojciech Staroń) ; un soleil ocre qui dévale sur des collines et des monts , des lacets qu’arpentent les deux jeunes bergers; même si dans la lumière pointe la menace des mines antipersonnel ou/et la présence insidieuse de l’ennemi ; une pause, un bain, avant que soit broyée  cette complicité ; une frayeur tétanisante dans un silence qui hurle … le jeune Achraf (Ali Helali) découvre l’innommable ! 

Le film va adopter son point de vue, mettre en évidence l’impact psychologique dû au  trauma. Nulle afféterie dès lors dans le recours au fantastique ou à l’onirisme. Car le film est avant tout un film sur l’enfance  affirme le cinéaste Ce garçon est dans un moment de choc. Il y a une forme de confusion dans sa tête, il n’a pas encore assimilé la mort, il ne sait pas ce que c’est. C’est en fait un apprentissage de tout ça, mais qui se fait dans une forme de douceur aussi et non pas dans la dureté et on peut aisément lire, voir entendre ce film comme un hymne à la jeunesse tunisienne qu’incarnent   Nazar Achraf et Rama. Toutes les séquences de caméra subjective qui mêlent souvenirs "heureux" , visions du disparu,  concourront à brosser le portrait d’une jeunesse sacrifiée et meurtrie (à la question as-tu souffert le cousin vu en rêve, répondra moins que toi  ) mais qui résiste et s’affirme (cf au final le sourire d’Achraf, la course de Rama et ce galet porte bonheur) 

On pourra toujours reprocher au réalisateur une tendance à la théâtralisation (nous assistons  à une tragédie à l’antique avec ses théories, ses gestes ritualisés, ses chœurs et cet orage qui gronde telle une ordalie). une tendance à l’esthétisation (le frémissement d’un paysage, le tremblé de rideaux, ou de mains qui se cherchent…) ou encore la symbolique appuyée du rouge (qui parfois envahit l’écran)

Mais ces choix ne sauraient altérer le propos "être « rouge, c’est être vaillant, résilient, capable de faire face à l’adversité … Et c’est en cela précisément que réside la force poignante émotionnelle du film

 

Colette Lallement-Duchoze

Partager cet article
Repost0

Mode d'emploi

Ce blog est destiné à collecter nos ressentis de spectateurs, à partager nos impressions sur les films (surtout ceux classés Art et Essai).

Envoyez vos articles ou vos réactions à: artessai-rouen@orange.fr.

Retrouvez aussi Cinexpressions sur Facebook

 

 

Recherche