De Lee Sang-il (Japon 2025)
avec Ryo Yoshizawa, Ryusei Yokohama, Ken Watanabe
Adapté du roman Kokuho (2018), (trésor national) de Shuichi Yoshida
Présenté à la Quinzaine des Cinéastes, Festival de Cannes, 2025
Représentera le Japon aux Oscars 2026
Nagasaki, 1964 - A la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas, Kikuo, 14 ans, est confié à un célèbre acteur de kabuki. Aux côtés de Shunsuke, le fils unique de ce dernier, il décide de se consacrer à ce théâtre traditionnel. Durant des décennies, les deux jeunes hommes évoluent côte à côte, de l’école du jeu aux plus belles salles de spectacle, entre scandales et gloire, fraternité et trahisons... L'un des deux deviendra le plus grand maître japonais de l'art du kabuki.
MAGNIFIQUE
Oui ce film "magnifie" un art traditionnel japonais où les gestes millimétrés et codifiés, les costumes somptueux les maquillages impressionnants, les déclamations des onnagata (dans le kabuki les rôles de femmes sont interprétés uniquement par des hommes) la musique (les percussions surtout) créent un spectacle visuel grandiose voire hypnotique. Et le cinéaste alterne gros plans sur les visages et plans plus larges et serrés -changement de costumes sur scène, vues en frontal ou en plongée (espace scénique savamment quadrillé avec la répartition acteurs instrumentistes, percussionnistes,) et caméras au sol ou à hauteur du personnage. Une caméra dynamique pour un spectacle "figé" dans ses codes
Tout cela concerne les séquences sur scène…Or, nous pénétrons aussi dans les coulisses : répétitions, exigences du maître dans la recherche du geste et de l’intonation, des mouvements quasi imperceptibles de la nuque, loges et maquillages avant le spectacle ; mais surtout -et c’est la dynamique interne -, le film évoque les tensions entre les deux danseurs (l’un Kikuo le plus doué mais fils de yakuza), l’autre Shunsuke, fils unique du maître, seul habilité à perpétuer la tradition –(ce que revendique l’épouse et mère..) Tensions qui iront s’exaspérant sur plusieurs décennies; car le film propose une vaste fresque de 1964 à 2014 depuis l’apprentissage, la formation du duo d’onnagata jusqu’aux séparations forcées et trahisons, (en passant par la décision du maître Hanjiro blessé de voir Kikuo le remplacer) avec frustrations et rebondissements spectaculaires.
Un des intérêts du film est d’entremêler étroitement vie et théâtre (un jeu d’interférences et de mises en abyme trop appuyé parfois…)
Le film s’ouvre sur une séquence de gangsters (affrontement de bandes rivales de yakuzas) puis il nous immerge très vite dans l’univers des comédiens de kabuki. Etrange ? En fait nous passons d’un monde régi par des lois strictes avec effusion de sang (nous sommes à Nagasaki 1964) à un autre qui obéit lui aussi à des conventions drastiques -mais où le refus des liens du sang va enrayer (définitivement ?) le système….(du moins dans la fiction)
Oui le kabuki est un "héritage sacré"; malheur à l’usurpateur ; enfreignant une règle jusque-là inamovible, la promotion d’un danseur ultra doué mais hors conventions aura de douloureuses répercussions MAIS contre l’ordre établi Kikuo sera "sacré" (2014) meilleur danseur de kabuki -trésor national - c’est le sens littéral du roman dont s’est inspiré le réalisateur
Oui la perpétuation de cet héritage implique des zones d’ombre qui contrastent violemment avec la magnificence du "spectacle" et parmi elles la mégalomanie qui dicte à des "acteurs" leur choix de vie inhumains (dont le reniement, le "pacte avec le diable") ; or par un effet- twist, le face à face final entre la fille "illégitime" devenue photographe et le père vieillissant récemment promu semble résonner comme une "réconciliation"…
Et ce hors champ à la fois poignant et prégnant dans son invisibilité même : comment un individu peut jouer sa vie durant le rôle d’un personnage de l’autre sexe, sans ridicule ? (la mini séquence de tabassage homophobe n’étant qu’un épiphénomène …)
Un film où la lenteur calculée a la grâce et l’élégance d’un geste impalpable (idéal car idéalisé ?)
A ne pas rater !
Colette Lallement-Duchoze
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