3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 06:20

Documentaire de Patricio Guzman (Chili 2021)

 

 

Festival de Cannes 2022, sélection officielle, Séance spéciale

Festival de Valenciennes 2022, Grand prix du film documentaire

 

Octobre 2019, une révolution inattendue, une explosion sociale. Un million et demi de personnes ont manifesté dans les rues de Santiago pour plus de démocratie, une vie plus digne, une meilleure éducation, un meilleur système de santé et une nouvelle Constitution. Le Chili avait retrouvé sa mémoire. L’événement que j’attendais depuis mes luttes étudiantes de 1973 se concrétisait enfin.

Mon pays imaginaire

 

Le film/documentaire s’ouvre et se clôt sur des images d'archives de 1970 1973 (révolution socialiste à laquelle le jeune Patricio Guzman avait participé et dont il rendit compte, après son exil forcé en France en 1973,  dans la trilogie La bataille du Chili)

Une mémoire continuum? sa raison d’être, sa raison de vivre ?

Voici des plans sur des roches éparses : éclats de mémoire de la Cordillère La Cordillère des songes - Le blog de cinexpressions) – dans ce superbe documentaire, le passage du poétique à la réalité de 2019 (manifestants brandissant leurs slogans nous sommes le cauchemar de ceux qui volent nos rêves Ce n’est pas 1973 c’est 2019) contenait-il en filigrane le documentaire à venir ?

Le présent, écho du passé ? un passé inspiré et inspirant ? D’emblée le réalisateur met en parallèle ces roches, avec ces pavés arrachés aux trottoirs, armes des manifestants de 2019…

 

Mon pays imaginaire est un documentaire sur l’explosion sociale qui a embrasé le pays en 2019, sur la (re)découverte et le triomphe de la dignité, (malgré la sanglante répression policière du gouvernement de Sébastian Piñera) sur la révolution en cours jusqu’à l'élection de Gabriel Boric (décembre 2021, entrée en fonction mars 2022) la formation de l'Assemblée constituante attelée à la rédaction d’une nouvelle constitution . Il fait la part belle aux mouvements féministes chiliens.

Mais grâce à un montage fluide - photos, images d'actualités, moments filmés par Guzman, interviews d'intervenantes -et à la voix off celle qui précisément relie présent et passé, Mon pays imaginaire n’est pas simple reportage, c’est une œuvre cinématographique à part entière et c’est un film engagé

 

L’alternance quasi systématique - images des manifestations et entretiens de femmes, d’âge et de profil différents-  peut paraître « convenue » mais elle se double du commentaire  qui oriente le réel vers une « cartographie » sociale et politique. Ici triomphe le bien-fondé d’un combat et la diversité des femmes interrogées (étudiante, poétesse, urgentiste, politologue, sociologue, photographe, déléguée de quartier, joueuse d'échec, etc.) en illustre l’ampleur

Voici des images de drones sur la foule, son élan sa fougue, des images aériennes des artères de Santiago et la place Baquedano, voici un embrasement qui envahit l’écran (ce rouge et ses multiples connotations) ; voici un très gros plan sur un visage éborgné (une image réalisée à la demande de la victime) voici des plans plus serrés sur des manifestants molestés par la police et voici toujours filmées en frontal (mais dans des décors et cadrages très « travaillés ») ces femmes qui commentent cette révolution et revendiquent la légitimité de leur combat. Casque, masque à gaz, cagoule noire brodée d'une grosse fleur rouge, symbole de paix et d'amour, explique cette jeune maman qui accepte de « risquer sa vie pour son petit garçon et pour les générations futures »

 

Femmes militantes aux premières lignes

Femmes en colère (contre la répression contre les violences dont elles sont les victimes, contre les injustices)

Femmes triomphantes : la première présidente de l'Assemblée constituante Elisa Loncon est Mapuche…

Son mantra ? Marichiweu : « nous vaincrons toujours »

 

Un documentaire à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 octobre 2022 7 30 /10 /octobre /2022 12:17

De Tarik Saleh (Egypte Suède 2021)

 

Avec Tawfeek Barhom (Adam) Fares Fares (Ibrahim) Mohammad Bakri (le général Al Sakran) 

 

Prix du scénario Cannes 2022

Synopsis: Adam, simple fils de pêcheur, intègre la prestigieuse université Al-Azhar du Caire, épicentre du pouvoir de l'Islam sunnite. Le jour de la rentrée, le Grand Imam à la tête de l'institution meurt soudainement. Adam se retrouve alors, à son insu, au cœur d'une lutte de pouvoir implacable entre les élites religieuse et politique du pays.

 

 

 

La conspiration du Caire

La longue séquence d’ouverture (et ses tableautins : relation père/fils, pêche sur le lac Manzala, relation avec l’imam du village) frappe par sa force narrative et symbolique (la séquence finale lui fera d’ailleurs écho mais nimbée d’autres aspects, connus du seul spectateur). Le gros plan sur les poissons prisonniers des filets annonce avec discrétion ce qui sera l’essentiel du film : comment la corruption prend dans ses filets l’humanité et la pureté profondes du jeune Adam. Car le nouvel opus de Tarek Saleh obéit à une double dynamique : odyssée initiatique et démantèlement d’un mécanisme où la frontière entre pouvoir temporel et spirituel est plus que poreuse, où machinations chantages manipulations sont des armes de « destruction » dans un pays gangrené par la « corruption » et l’instrumentalisation du « savoir »; et cette autopsie du jeu d’influences entre les élites politiques et religieuses peut ainsi s’apparenter à un thriller avec des « rebondissements » (même si certains spectateurs ont l’impression que tout est prévisible) -choisir sa cible, en faire un pion (infiltration) sur l’échiquier du pouvoir quitte à la détruire – Le colonel Ibrahim (formidable Fares Fares) incarne ce jeu de dupes et de masques avec un flegme déconcertant dans son arrogante duplicité (l’utilisation du téléphone et ses faux semblants telle une ludique métonymie)

 

L’alternance entre plans serrés (les nombreux face à face) et plans d’ensemble sur l’université d’Al Azhar (architecture majestueuse, citadelle bastion du sunnisme) ou les plans larges sur les rues de la capitale (où grouille le chaos) participe de (à) ce tempo qui confronte vastitude et solitude, pouvoir occulte et prosélytisme. L’aspect dédaléen de la "mission"  imposée au jeune étudiant est illustré par ce couloir sinueux à travers les corps assemblés, la caméra filme Adam en plongée ou de face (le temps est minuté …pour cet "infiltré"). L’alternance entre scènes diurnes et nocturnes, avec ses jeux de lumière franche ou tamisée, contribue aussi à la dramaturgie celle d’une suspicion généralisée.

Seul l’imam aveugle accèderait à la lumière ? et pourtant dans le face à face avec Adam il ne perçoit pas la « manœuvre »

 

 

Ne nous méprenons pas. Le film n’est pas un brûlot contre l’islam (les Frères musulmans en particulier) ; l’élection du grand imam (équivalent du Pape pour les catholiques) est un acte  "politique" ; il sera nommé à vie……de cela le pouvoir  (le maréchal Al Sissi et ses sbires) est conscient!! 

C’est une histoire sur le pouvoir et sur l’autorité́, pas spécifiquement à propos de l’islam, parce que l’islam, au fond, est comme tout autre système. Qu’il s’agisse d’un système politique ou religieux, il est composé de lois qui régissent tout mais qui peuvent aussi être facilement modifiées et transgressées par ceux qui ont le pouvoir, afin de satisfaire leurs propres intérêts, voire renforcer leur pouvoir » (propos du réalisateur)

 

Un film à voir assurément 

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

PS Rappel

L’histoire est l'aventure que vivent les personnages (celle qu’on peut lire dans les résumés les synopsis), le SCENARIO  c'est la MANIERE DONT EST RACONTEE  cette aventure (document de base très précieux, avec un sens aigu de la dramaturgie,  il sera déchiffré  par le réalisateur mais aussi par toute l’équipe technique, les acteurs; une page de scénario correspond à environ 1 minute de film)

 

Poétique du scénario | Cairn.info

Les recettes clés pour écrire un scénario cinéma. Principes et Conseils d'écriture pour un court métrage par les dialogues et les images (monbestseller.com)

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29 octobre 2022 6 29 /10 /octobre /2022 15:59

Documentaire de Daniel Geller et Dayna Goldfine (USA 2021) 

Leonard Cohen signe, comme Bob Dylan, chez Columbia, et devient une légende. Mais sa carrière prendra un tournant inattendu. Découvrez l’histoire qui l’amènera à se reconstruire et à s’affirmer comme l’un des artistes les plus importants de notre époque. Une inoubliable balade à travers la chanson qui a marqué nos vies.

Hallelujah, les mots de Leonard Cohen

Prologue :Leonard Cohen lors de son dernier concert (2013) interprète la chanson devenue « mythique » Hallelujah ; le rythme est soutenu, les images se superposent comme en surimpression. Ce prologue "annonce" aussi  la narration en 4 actes, - pré- texte à "revisiter" une carrière commencée à 33 ….ans ! car il « faut revenir sur ces chemins tortueux qui ont conduit à …. »

 

Un documentaire riche en images et documents d’archives , en interviews (citons le producteur et compositeur John Lissauer, la photographe française Dominique Issermann compagne du chanteur au moment de l’écriture de Hallelujah, Nancy Bacal, son amie d’enfance, Larry Sloman  qui a précieusement gardé cassettes et films d’entrevues) avec cette confrontation entre les images d’époque et celles du présent au moment des rencontres. Des déclarations du chanteur toujours empreintes d’ironie et/ou d’auto-dérision, son art de l’esquive, ses anecdotes savoureuses (cf sa rencontre avec Bob Dylan). Répétitions, extraits de concert, adresses au public ; bref tout un " matériau"  que l‘on est en droit d’attendre d’un documentaire, d'un voyage musical de surcroît

Son intérêt majeur (cf le titre et sa connotation programmatique) est de mettre en parallèle le parcours "accidenté"  du chanteur, celui de l’homme et celui de la chanson Hallelujah (between holiness and horniness). Enfantée dans la douleur (l’écriture sans cesse remaniée aura duré 7 ans et l’image récurrente de carnets où sont consignées les notes du chanteur, insiste sur ces " variantes"  dictées par la recherche du mot et de l’accord "justes", par une volonté de ne pas dissocier spirituel et érotique, amour de Dieu et de la Chair, quête spirituelle et charnelle), refusée par Columbia (le nouveau directeur la censure) en 1984 (je sens que j’ai une immense carrière posthume devant moi…) C’est Bob Dylan qui en 1988 s’en empare puis en 1991 John Cale (seul sur scène au piano ) MAIS c’est Jeff Buckley qui en 1994 la popularise -par le truchement d’ailleurs de la version John Cale celle que l’on entend dans Shrek…interprétée par Rufus Wainwright). Puis vont défiler toutes les « reprises » orchestrées, télévisées commerciales ou s’inscrivant dans le quotidien (couloirs de métro, mariages, etc.)-, et là on peut craindre le fatras et la saturation– même si la caméra virevolte et que le rythme est rapide grâce au montage de plans courts ; « J’ai obtenu ma petite vengeance, bien sûr que je suis ravi que ma chanson ait été reprise. Mais ça serait bien que les gens arrêtent de la chanter un moment » Mais après tout le documentaire n’illustre-t-il pas le phénomène d’une appropriation collective ?

 

Une Vie,

un personnage,

une chanson

ou UN destin  hors norme

 

Un documentaire que je vous recommande 

 

Colette Lallement-Duchoze

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29 octobre 2022 6 29 /10 /octobre /2022 04:43

Court métrage réalisé par Morgan Quaintance Royaume-Uni, 2021

 

 

Morgan Quantaine

 

 

 

 

A Human Certainty suit les errances névrotiques d'un romantique obsédé par la mort et aux prises avec des sentiments mélancoliques après une rupture

La maladie auto-immune de St. Lidwina, le photographe tabloïd Weegee et la grand-mère spiritualiste du cinéaste sont convoqué.e.s pour  une réflexion sur une journée particulièrement douloureuse à la plage 

 

 

 

 

A HUMAN CERTAINTY

 

 

 

à voir sur Mubi

A Human Certainty (2021) | MUBI

Après une rupture amoureuse, le narrateur de A Human Certainty pressent une fin partout où ses pensées l’emmènent : une plage pourrait tout aussi bien être un cimetière.

Alliant une honnêteté blessante à un humour cinglant, Morgan Quaintance capture les tourments inéluctables du chagrin d’amour. (MUBI) 

 

 

 

A HUMAN CERTAINTY
A HUMAN CERTAINTY
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23 octobre 2022 7 23 /10 /octobre /2022 04:38

de Cristian Mungiu (Roumanie 2021)

avec Marin Grigore, Judith State, Macrina Bârlàdeanu...

 

Compétition officielle Cannes 2022

 

Synopsis. Quelques jours avant Noël, Matthias est de retour dans son village natal, multiethnique, de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne. Il s'inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s'impliquer davantage dans l'éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère, Ana, et veut l'aider à surpasser ses angoisses irrationnelles. Quand l'usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée, les angoisses gagnent aussi les adultes. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté.

 

R.M.N

A l’instar de Matthias, le personnage principal, qui scrute l’IRM du crâne de son père, le cinéaste dans RMN (IRM en français) radiographie sans complaisance un village et par extension son pays et  l’Europe des années 2020  Peinture acide d'une "dégénérescence" la xénophobie, des dysfonctionnements de l’UE, et critique acerbe du machisme.

 

Transylvanie ; terre d’accueil et d’invasion ; là cohabitent Roumains Hongrois Allemands ; là s’entremêlent plusieurs langues…(dans le film  pour le sous titrage, une couleur correspondra à une langue). Pourtant l’équilibre est bien précaire dans ce village reculé où l’autre est stigmatisé. C'est  l’arrivée de trois travailleurs étrangers, des Sri-Lankais, noirs de surcroît, qui va exacerber le racisme. On retiendra ce long plan séquence fixe de plus de 15’  : une réunion municipale, animée par le maire (qui a pris le relais du curé) plus de 20 personnes vont s’exprimer ; on éructe des relents identitaires, on est fier d'avoir expulsé les Gitans, on fustige la politique de l’Europe, le rapport à l’écologie et on en vient aux mains !!! Le spectateur, conscient de la montée du populisme qui sévit dans tous les pays de l’Europe, conscient aussi de la violence de la politique européenne ultra libérale assistera à une dissection sans appel de l’impasse économique face à la mondialisation  Comme dans Bad Luck banging or loony porn de Radu Jude, c’est de la multiplicité des voix (même si le film n’est pas choral) que doit jaillir  "la" -ou du moins  "une"  vérité ; un personnage,  Csilla,  lutte (du moins en apparence) contre préjugés et intox, mais elle-même obéit à certains diktats pour obtenir l’aide financière de l’UE

 

 

Une grande partie du film a pour cadre la forêt (d’un bleu froid glaçant) : dans cette région de Transylvanie, on a réintroduit les ours (un Français représentant d'une ONG qui doit compter les ours… se fera vertement rabrouer lors de la réunion !!!). Dans la scène liminaire nous suivons Rudi, l’enfant qui emprunte une sente enneigée pour se rendre à l’école, il s’arrête brutalement… qu’a-t-il vu de sidérant, cause de son mutisme et de ses angoisses ? …s’agit-il d’un ours ? c’est l’intime conviction de son père Matthias, qui va lui "apprendre"  à ne jamais s’approcher d’un animal sans fusil. Certes la vision traumatisante a un tout autre contenu, mais l’interprétation de Matthias aura ainsi "préparé"  le spectateur à la séquence finale (sur laquelle on pourra gloser ad libitum). Message ? l’homme « un ours pour l’homme » ? Peut-être….

 

Ecoutons le réalisateur: Les thèmes que j'aborde dans 'R.M.N.' ne concernent pas seulement la Roumanie. Cette tentation de désigner l'autre et l'étranger comme les responsables de tous nos maux est une sorte de constante dans l'histoire et elle est ravivée aujourd'hui partout dans le monde avec les nationalismes belliqueux de toutes sortes. J'ai voulu dresser un portrait collectif à travers ce village et donner à voir un mécanisme sournois : comment certaines peurs conduisent au pire 

 

Un pari réussi ?

J’en doute même si la problématique est traitée dans sa complexité, même si des scènes loin du dolorisme frappent par leur puissance suggestive (la scène liminaire de l’abattoir avec sa lumière blafarde et les sons mats des coups sur les bovins ; les séquences dans la forêt et le glacial bleu blanc) ou si d’autres plus intimes célèbrent le violoncelle de Csilla épousant  la musique de in the mood for love de Wong Kar-wai

A vous de juger !!

 

Colette  Lallement-Duchoze

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21 octobre 2022 5 21 /10 /octobre /2022 06:25

de Louis Garrel 2021

 

avec Louis Garrel, Roschdy Zem, Noémie Merlant, Anouk Grinberg, Jean-Claude Pautot 

 

Présenté hors compétition festival Cannes 2022

 

 

Abel panique : il vient d'apprendre que sa mère Sylvie, la soixantaine, est sur le point de se marier avec un homme en prison. Aidé par sa meilleure amie Clémence, il va tout faire pour essayer de la protéger. Mais la rencontre avec Michel, son nouveau beau-père, pourrait bien offrir à Abel de nouvelles perspectives

 

 

 

 

L'innocent

Le film s’ouvre sur une leçon de théâtre en trompe-l’œil. Et le trompe-l’œil, le faux semblant, sera la « dynamique » de ce film-comédie aux allures de polar (braquage) où cohabitent avec plus ou moins d’élégance et de conviction les sentiments amoureux et familiaux, et les clins d’œil au métier d’acteur (et de scénariste…)

 

Oui trompe-l’œil, faux semblants, que ces "masques", cette filature grotesque (Abel, protecteur de sa mère suit, encapuchonné et maladroit, Michel son nouveau beau-père), ce braquage rocambolesque; mais paradoxalement trompe-l’œil vitalisant dans la recherche du vrai. Si la répétition (face à face Abel/Clémence) dans un hangar fait écho à la scène d’ouverture, elle va enclencher un processus de dévoilement (la frontière entre l’imaginé et le réel devenant de plus en plus ténue ; on ne sait si les larmes d’Abel sont sincères...) Une séquence mérite une attention particulière car elle cumule dispositif narratif, processus dramatique et choix cinématographiques ; voici au premier plan à l’intérieur du restaurant le couple assis simulant une dispute conjugale, au second plan le chauffeur cible, à l’arrière-plan le parking drapé de nuit, « théâtre » des opérations ; montage parallèle et alterné et circulation des regards ; tout est minuté, il faut être inventif face à des impondérables (la cible ne mangera pas le plat initialement prévu ; les "braqueurs" peinent à ouvrir le  "fourgon de caviar"  jusqu’à l’apparition intempestive de "faux"  policiers »…)

 

L'aquarium, cette "bulle translucide" aux effets spéculaires connus de tous,  devient le théâtre de "tous les possibles" et la thématique essentielle,  celle de la "reconstruction" , ne sort-elle pas  agrandie,  en dépit de ou grâce à ces "faux semblants" ??

 

Des acteurs assez étonnants (mention spéciale à Noémie Merlant) Un récit souvent loufoque dans ce faux aspect "amateur" (car tout est "monté" comme une pièce de théâtre)  qui clignote d’allusions (le choix de la ville des frères Lumière, les chansons d’un autre âge  Pour le plaisir  d'Herbert Léonard entre autres) la dédicace à la mère (on sait que Brigitte Sy non seulement avait animé des ateliers d’écriture en prison mais avait épousé un  "détenu" Louis Garrel avait alors 18 ans…puis avait adapté ce vécu dans les Mains libres) tout cela fait que "l’innocent" serait de l’aveu même de Louis Garrel le contrechamp des "mains libres " du point de vue de l’enfant avec cette légèreté des premiers spectacles faits d’aventures de suspense de vaudeville qu’on voit avec ses parents »

 

L'innocent une  joyeuse galéjade? une comédie bouffonne? 

 

Si au sens étymologique l’innocent est celui qui ne nuit pas, ne pourrait-on - mutatis mutandis-  l'appliquer à ce film dans son entièreté ?

Jouer le rôle d’un autre pour mieux appréhender son être, n’est-ce pas l’innocence même…. de l'acteur de cinéma, et  de  Louis Garrel , ..... en particulier ?? 

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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20 octobre 2022 4 20 /10 /octobre /2022 03:24

E O

De Jerzy Skolimowski (Pologne 2021)

 

avec Sandra Drymalska (Cassandra) , Tomasz Organek, (le mec) Lorenzo Zurzolo :( Vito)  Mateusz Kościukiewicz : Mateo Isabelle Huppert : la comtesse; Lolita Chammah : Dora ; Agata Sasinowska : Kaja ; Anna Rokita: Dorota;  Michał Przybysławski : Zenek ; Gloria Iradukunda : Zea ; Piotr Szaja : le marié;  Aleksander Janiszewski: l'huissier

 

 

Festival Cannes 2022 prix du jury  

Prix de l'AFCAE : Mention spéciale

Cannes Soundtrack Award : Disque d'or pour Paweł Mykietyn

 

Le monde est un lieu mystérieux, surtout vu à travers les yeux d'un animal. Sur son chemin, EO, un âne gris aux yeux mélancoliques, rencontre des gens bien et d'autres mauvais, fait l'expérience de la joie et de la peine, et la roue de la fortune transforme tour à tour sa chance en désastre et son désespoir en bonheur inattendu. Mais jamais, à aucun instant, il ne perd son innocence

 

E O

 

Moins un œuvre militante au service de la cause animale qu’une plongée dans les ténèbres si douloureuse soit-elle, une fresque où l’humanité est vue à travers le regard d’un âne, moins ascétique qu’ "Au hasard Balthazar"  -dont il se réclame-, ce long métrage aux allures parfois de cinéma expérimental, est si audacieux et créatif visuellement, sa musique est si chargée émotionnellement (Paweł Mykietyn le compositeur a remporté le prix Cannes Soundtrack de la musique de films) qu’il renoue avec l’essence même du cinéma (laisser parler les images). Son pouvoir hypnotique, son mélange de réalisme d’onirisme et de fantastique, loin de nous faire braire (cf D Fontaine Le canard enchaîné) ne peut que sidérer d’autant que EO se prête à une lecture plurielle, et refuse l’anthropomorphisme

 

Après avoir été arraché -dans une douleur partagée- à sa compagne équilibriste, EO va traverser bien des contrées sauvages, -réelles ou imaginées-,  filmées dans leur beauté primitive, de la Pologne à l'Italie, à pied ou en van, rencontrer bien des "propriétaires" , être la proie ou la victime expiatoire d’hommes aux motivations peu  "humaines" ( l’équipe de foot aurait perdu  à cause de lui,  le pugilat transforme les humains en monstres primitifs), finir dans un palais italien, avant d’accomplir l’ultime étape d’un "chemin de croix" (une dernière séquence stupéfiante où la compacité des animaux effarés s'inscrit dans le rituel d'une mort ....annoncée!!) 

 Au plus fort de la "souffrance"  et de l’absence torturante, ses   "rêves" le ramènent à la scène originelle, et à la personne aimée, Cassandra ; le langage cinématographique va suppléer au mutisme et concrétiser sentiments supposés ou rêves insensés

 

Voici des plans (res)serrés sur l’encolure, des très gros plans sur l’œil hagard ou circonspect, où perle une larme, des cils à la gracile graphie, voici un corps comme sculpté, vu de profil, de face ou en travelling, une peau qui palpite, des pas récalcitrants qui refusent d’avancer, pelage naseaux  oreilles qui frémissent sur fond de "braiment".

 

Voici sans transition le passage au rouge monochrome (celui de l’affiche et de la séquence liminaire) des anamorphoses, des surimpressions, des plans qui se « tordent », une envolée vers le fantastique -quand le corps mutilé dans son sursaut vers la Vie, devient un  "canidé électronique" , ou que les flots  par leur impétuosité dévastatrice rappellent le Déluge, par  exemple

Des paysages parcourus et vécus comme autant de bifurcations dans ce  "road movie"  de quadrupède !!

 

 

Une fable hallucinée et hallucinante aux ruptures de ton à répétition, où le langage cinématographique a retrouvé son panache, et le cinéma son essence même !!!

 

 

Un film à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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18 octobre 2022 2 18 /10 /octobre /2022 13:25

du 4 au 6 novembre 2022

 

à la Halle aux Toiles (pour sa traditionnelle convention)

 

et à l'Omnia (pour ses soirées de courts et longs métrages) 

 

 

http://rouenfantastique.com/

 

 

 

 

PROGRAMME OMNIA 

 

vendredi 4 novembre

 

19h30  courts métrages fantastiques et d'horreur en compétition

 

22h    rediffusion du film "Le jour de la bête"  1995 d'Alex de la Iglesia

 

 

samedi 6 novembre

 

19h30 courts métrages fantastiques et d'horreur en compétition

 

22h    rediffusion du film "hurlements"  1981 de Joe Dante 

 

 

 

 

Festival du film fantastique 11ème édition
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14 octobre 2022 5 14 /10 /octobre /2022 06:28

de Gilles Perret 2022

avec Pierre DeladonchampsLaetitia DoschGrégory MontelFinnegan OldfieldVincent DeniardMarie DenarnaudKeith FarquharSamuel Churin

 

sortie nationale le 19 octobre 2022

L’usine Berthier en Haute-Savoie une entreprise de décolletage, doit à nouveau être cédée à un fonds d’investissement…Une nouvelle vente très mal vécue par les salariés qui ont décidé de s’organiser pour racheter eux-mêmes leur usine. Ce n’est pas une brève de l’AFP mais le scénario de Reprise en main, en salles le 19 octobre

 

ou 

Comme son père avant lui, Cédric travaille dans une entreprise de mécanique de précision en Haute-Savoie. L’usine doit être de nouveau cédée à un fonds d’investissement. Epuisés d’avoir à dépendre de spéculateurs cyniques, Cédric et ses amis d’enfance tentent l’impossible : racheter l’usine en se faisant passer pour des financiers !

 

 

Reprise en main

Après des films documentaires : Les Jours heureux, 2013, Les jours heureux - Le blog de cinexpressions ; l’histoire de la Sécurité Sociale (La Sociale », 2016), La Sociale - Le blog de cinexpressions ; le parcours de Jean-Luc Mélenchon (« L’Insoumis », 2018) L'insoumis - Le blog de cinexpressions, les Gilets Jaunes (« J’veux du soleil ! », 2019) J'veux du soleil - Le blog de cinexpressions puis le rôle des femmes dans « les métiers du lien » (« Debout les Femmes ! », 2021), Debout les femmes! - Le blog de cinexpressions Gilles Perret crée une œuvre de fiction, qui lui apporte plus de liberté  et l’assurance de ne compromettre personne (propos réitérés lors de la rencontre hier soir à l'Omnia). Le thème ? Il s'inscrit dans une réalité économique et financière: à savoir la "mainmise" des groupes financiers sur le fonctionnement des entreprises (le fameux LBO (leveraged buy-out ou rachat avec effet de levier, est un montage financier permettant le rachat d'une entreprise en ayant recours à beaucoup d'endettement) et le film va mettre en oeuvre (sens propre et figuré) , méthodiquement avec ses espoirs, ses attentes,  ses désillusions, la  "reprise en main"  par les ouvriers eux-mêmes,  grâce au montage d’une stratégie qui retournera contre le lobby de la finance, ses propres armes

Il s’ouvre sur une ascension à " mains nues" . Parois verticales de la falaise du Bargy- filmées de façon vertigineuse- qui enclavent abruptement la vallée de l’Arve. Vallée alpine que connaît bien Gilles Perret pour y avoir passé son enfance (comme il le rappelait  lors de la rencontre). Montagne symbole d’une  "prise en main", d’une ascension ? Cédric (Pierre Delalonchamps) l'ouvrier-varappeur, l’homme qui  "monte" ? la récurrence de ces images, l’opposition avec Frédéric (Finnegan Oldfield) lui qui s’entraîne en salle tout en surévaluant ses capacités -avec aplomb et mauvaise foi -, le laisseraient supposer….

Cédric travaille dans une usine de décolletage, comme son père (Rufus) et même s’il avoue que les combats ont changé de nature, il n’a de cesse de faire sien l’idéal prôné par son père, de dénoncer des conditions de travail abjectes (la vétusté de machines cause d’accidents, les cadences qui incitent à ne pas toujours respecter les consignes de "sécurité" -clin d'oeil à 325000 francs de R Vailland?-, les renvois injustifiés) et voici qu’un " rêve social"  peut se concrétiser. Cela se fera dans la bonne humeur (cf les soirées bien arrosées avec les potes de toujours ; le rôle de la comptable (Laetitia Dosch) les gaffes à répétition, les portraits-caricatures ciselés telles des eaux-fortes, le groupe local à la musique entrainante Les marmottes,  etc.)

 

Car le film de Georges Perret sans être une utopie (cf la dernière séquence qui fait écho à celle de la « vente aux enchères »…..seuls les « acteurs » auront changé) cherche avant tout à insuffler l’espoir. En cela le pari est réussi (le réalisateur se plaît d’ailleurs à jouer sur la polysémie de l’expression  "reprise en main")

 

Et comme dans ses documentaires,  un fil directeur, tel un mantra  filmer local, penser global ; l’humain au premier plan! 

 

Raison suffisante pour préférer ses films-documentaires (?) 

 

Colette Lallement-Duchoze

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13 octobre 2022 4 13 /10 /octobre /2022 16:13

In the Name of the Duce (Au nom du Duce/Naples-Rome). Israël, Italie, Grande-Bretagne, 1994, 52 min.

Auteur & réalisateur : Amos Gitaï 

Éditeur & distributeur : Agav Films.

à voir sur Médiapart (en partenariat avec Tënk) 

visible pendant un mois 

 

« Au nom du Duce », en 1993, Amos Gitaï filme la résurgence du fasc... | Mediapart

Fratelli d’Italia, parti post-fasciste mené par Giorgia Meloni, a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre dernier. Comme avant en Suède, en Hongrie…, l’extrême droite s’installe.

En 1990, le cinéaste israélien a réalisé une trilogie sur cet inquiétant virage politique européen. Le documentaire que nous vous présentons, en partenariat avec Tënk, la plateforme du documentaire d’auteur, a été filmé en 1993 à Rome et à Naples.

Ici, la tête d’affiche avait surtout un nom : Mussolini.

Au nom du Duce

Troisième volet de la trilogie de Gitaï sur la montée de l'extrême droite en Europe dans les années 90. Phénoménologie politique (sans commentaire) et road movie électoral tourné en quatre jours. Dans ce journal filmé à budget réduit, Gitaï dévoile peu à peu le réel qui domine encore le parti néo-fasciste italien : l'icône et le souvenir de Benito Mussolini, dont les militants du MSI essayent de cacher le poster face à la caméra. Dans une sorte de psychanalyse sociale, Gitaï rétablit via le cinéma une vérité historique enfouie. Il met en dialectique la mémoire des vieux juifs napolitains persécutés et le présent du MSI, pour la première fois au gouvernement après 1945 (avec Berlusconi) et prêt à s'ouvrir politiquement à Israël. Un film sobre pour se battre contre la violence de l'oubli et la rhétorique du pardon.

Federico Rossin Historien du cinéma, programmateur indépendant 

Tënk 

 

Son prénom est Alessandra. C’est la petite fille de Benito Mussolini, fondateur du fascisme et allié à Adolf Hitler durant la Seconde Guerre mondiale. Elle se présente sous l’étiquette du MSI, le Mouvement social italien, fondé dès 1946 par d’anciens fascistes et sympathisants. Elle n’a pas grand-chose à dire de son programme politique, elle précise d’ailleurs n’être pas toujours d’accord avec le MSI, mais qu’importe, elle a un nom qui suffit à raviver une idéologie, elle le brandit. Mussolini rassemblera 30 % des voix à Naples lors de ces élections municipales.

Amos Gitaï ne s’attarde pas sur elle, qui débite les poncifs, mais cherche à tout prix à filmer l’affiche électorale que le MSI ne veut pas dévoiler à « la presse étrangère ». Sa ténacité lui permettra de saisir un instant l’image où ne claque qu’un seul nom.

Amos Gitaï fait le cinéma qu’il a toujours fait : des images qui se mêlent, un kaléidoscope, des sons qui se couvrent les uns les autres. Comme pour signifier ici la confusion qui peut mener au chaos. Entre les meetings, les manifestations et les invectives dans la rue, s’intercalent pourtant de longs récits de juifs napolitains persécutés durant la Seconde Guerre mondiale. Ils disent la douleur des souvenirs, l’inquiétude de l’avenir. Cette vérité historique que le MSI voudrait occulter, Amos Gitaï décide de la brandir à son tour.

Et si l’un de ces juifs admet ne pas avoir peur en ce jour de 1993, il ne peut cacher sa crainte de la résurgence de l’antisémitisme avec la renaissance du fascisme : car « les choses ne commencent pas par des déclarations officielles », prévient celui qui sait, du fait de son histoire, que ces discours autorisent implicitement qu’adviennent « des manifestations populaires, des attaques ou des graffitis contre les juifs ».

 

Film à petit budget tourné en une poignée de jours, Au nom du Duce a été fait pour que l’on n’oublie pas.

En 1993 comme en 2022.

Médiapart 

 

 

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