9 janvier 2023 1 09 /01 /janvier /2023 06:12

d'Alexandru Belc (Roumanie 2022)

 

avec Mara Bugarin (Ana) Serban Lazarovici (Sorin)  Vlad Ivanov (Biris) Mihai Calin, (le père d'Ana) Andreea Bibiri (la mère d'Ana)  Alina BrezunteanuMara Vicol (Rosana) 

 

Les Doors Light My Fire (que l’on entendra in extenso)

 

Prix de la mise en scène Cannes 2022 Un certain Regard

 

En pleine Guerre froide à Bucarest en 1972, des lycéennes et lycéens écoutent l’émission "Metronom" sur Radio Free Europe, interdite par le gouvernement. Un délateur confie à la Securitate une lettre écrite de leur main à l’animateur exilé à l’Ouest. Arrêtés, ils doivent tous s'acquitter d'une déclaration où ils s’accusent mutuellement de trahison au pays, sous peine de prison. Ana est la seule du groupe à résister, mais jusqu’à quand ?

Radio Metronom

 

Le film s’ouvre sur un lent travelling latéral alors que défile le générique : voici un immense bas-relief (une bataille glorieuse ?) sur une place à la froide minéralité. Un espace dévolu au "jeu" (récré foot) aux "rencontres"  mais où les personnages, en uniforme (dont Ana qui va au-devant de Sorin) sont minuscules. Silence plombant ; on devine que c’est une scène d’adieu. En écho au final le même décor, la même place, et les mêmes élèves en uniforme  dans l’attente "joyeuse" des résultats du bac. Entre ces deux scènes, nous aurons assisté aux formes sournoises, mais efficaces, de la répression sous la dictature de Ceausescu (la police secrète, la Securitate) et à la fin d’une idylle amoureuse (perte des illusions) -les deux étant étroitement liées. Ana (étonnante Mara Bugarin) 17 ans qui est de tous les plans, incarne la façon dont la jeunesse peut  "survivre" dans une dictature.

 

Ce film a obtenu le Prix de la mise en scène (Section « un certain regard » Cannes 2022), prix contesté par certain.e.s critiques….

 

Si la thématique est quasi similaire à celle de Leto (cf Leto - Le blog de cinexpressions) à savoir la résistance en et par la musique de la jeunesse dans un régime totalitaire (1972 Roumanie 1980 Saint Pétersbourg),  que de différences dans la « mise en scène » !!!. Dans Leto audaces et inventivité, rythme endiablé humour frénésie .

Dans metronom plans séquences et longs plans fixes, et surtout cette construction méthodique à l’instar du balancier d’un métronome (à la longue séquence de la boom filmée avec justesse dans une ambiance plutôt « bon enfant » succèdera après l’irruption de la police le face à face opposant le colosse détenteur du pouvoir (Vlad Ivanov)  à la frêle Ana tiraillée entre son amour filial, son amour de la vérité, son amour pour ses camarades)

 

Suggérer plus que démontrer participe aussi de la "mise en scène" (cf. une lenteur calculée,  la circulation des regards ,  la lascivité de certains corps lors de la boom, le découpage en plusieurs plans du "couple" amoureux, la répartition des couleurs -appartement/ salle d'interrogatoire) 

 

L’effet de " balancier" (et pour la forme et pour le fond, relâchement/inquiétude, incandescence Jim Morrison/ froideur glaçante interrogatoire, attentes/désillusions), l’impression que le film est tourné en temps réel n’est-ce pas la spécificité de radio Metronom -et partant, ce qui fait sa force, fût-elle celle d’un « exercice de style » ? (j’entends déjà les récriminations).

 

Certes on peut toujours formuler des reproches confondant attentes personnelles et critères objectifs, mais on ne pourra que saluer un art consommé de l’exigence et de la suggestion -quand bien même on n'y adhère pas !-, un art  qu’Alexandru  Belc a peut-être appris de Cristian Mungiu dont il fut l’assistant….

 

Un film à voir !!

 

 

Colette Lallement-Duchoze 

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6 janvier 2023 5 06 /01 /janvier /2023 06:26

de Marie-Castille Mention-Schaar  (France 2022)

 

avec  Oulaya Amamra (Zahia), Lina El Arabi (Fettouma), Niels Arestrup (Sergiu Celibidache), Zinedine Soualem (le père), Nadia Kaci (la mère), Laurent Cirade (Claude Burgos), Marin Chapoutot (Dylan),

 

 

À 17 ans, Zahia Ziouani rêve de devenir cheffe d’orchestre. Sa sœur jumelle, Fettouma, violoncelliste professionnelle. Bercées depuis leur plus tendre enfance par la musique symphonique classique, elles souhaitent à leur tour la rendre accessible à tous et dans tous les territoires. Alors comment peut-on accomplir ces rêves si ambitieux en 1995 quand on est une femme, d’origine algérienne et qu’on vient de Seine-Saint-Denis ? Avec détermination, passion, courage et surtout le projet incroyable de créer leur propre orchestre : Divertimento

 

Divertimento

Le maire de Pantin vient de rebaptiser (provisoirement) le nom de la ville dont il est l’élu PS en Pantine !!! Pourquoi ne pas immortaliser les « sœurs jumelles » Ziouani ? lui suggère, à distance,  ironique et bon enfant, la réalisatrice !!!! C’était mercredi soir (5/01) à l’Omnia lors d’une séance-débat après la projection ovation de son film  Divertimento

 

Un film qui émeut -beaucoup de spectateurs avouent avoir pleuré-, un film d’une indéniable vivacité communicative ; grâce à tous ces "gestes" comme autant d’invitations à regarder et vivre autrement ; geste-accueil, geste-élan, celui bien sûr de cette très jeune cheffe d’orchestre dont la   "baguette"  par-delà l’espace musical trace comme des arabesques sonores, celui de son  "maître"  Celibidache (Niels Arestrup), celui si bienveillant des parents ; celui de la réalisatrice qui incite le public à s’inspirer de l’énergie, de la pugnacité de ces deux sœurs comme d’un viatique.

Ne pas s’attendre à des « originalités » de mise en forme, de mise en scène, l’essentiel est dans la puissance narrative ; un film de facture « classique » donc, mais dont les halos d’émotions vont de pair avec la volonté presque forcenée de concrétiser un rêve et surtout avec ce plaisir de le voir prendre forme et de communiquer cette joie (même en plein désarroi, victime de préjugés de classe, l’actrice ne faillit pas, son visage illumine la pénombre) C’est qu’il s’agit tout autant de « réussir » que de « transmettre » aux autres ce que les parents ont légué : l’amour de la musique symphonique

 

Nous suivons le parcours de ces deux sœurs ; parcours dont les étapes sont méthodiquement soulignées, (chaque jour le trajet Stains Paris lycée Racine, animation d’ateliers, préparation du concours tout en dirigeant un orchestre) ;à la diversité des lieux, répond celle des relations avec les « supérieurs »; aux différences de langage d’attentes et d’éducation s’oppose le « vivre ensemble » et comme dynamique interne cette volonté irrépressible de faire aboutir un rêve quelles qu’en soient les difficultés (dans le milieu culturel des orchestres symphoniques à dominante masculine, le « métier » de cheffe est discrédité non reconnu objet de quolibets, bien plus que les clivages « bourges » (Paris) et banlieue qui ponctuent les rencontres dans le film)

 

Un film qui a exigé un an de casting (la condition sine qua non était que les « comédiens » devaient être d’abord instrumentistes),  des rencontres avec les deux sœurs jumelles, avec leurs parents ; un film servi par deux interprètes talentueuses, Oulaya Amamara et Lina El Arabi, qui rendent crédible l’approche biographique (et lors du tournage des séquences musicales Zahia Ziouani était la "guide"). Un film musical (Saint-Saêns, Schubert Prokofiev) qui avec Ravel -en ouverture et dans un final où s’unissent les forces vives d’une cité- nous met au diapason entraînés dans une "folle équipée" (rien à voir bien évidemment avec les success story à l’américaine)

 

Si divertimento souffre de certains défauts (dont le jeu de la plupart des jeunes interprètes qui donnent la fâcheuse impression de « réciter ») il n’en reste pas moins une leçon de combativité et de persévérance

En dénonçant une discrimination (la profession de chef d’orchestre comprend seulement 4% de femmes en France et 6% dans le monde, rappelle le générique de fin) la cinéaste espère par ce « biopic » ouvrir le champ des possibles grâce à une réflexion sur le contexte social 

"Ça ne va pas changer le monde mais ça peut changer les gens" (Zahia)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

Depuis deux décennies la formation guidée par Zahia Ziouani met sa musique au service d’une philosophie exigeante celle de s’inscrire dans son temps transmettre et partager dans une quête exploratoire inlassablement portée par sa vocation de démocratisation culturelle » Académie – Divertimento (orchestre-divertimento.com)

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5 janvier 2023 4 05 /01 /janvier /2023 07:31

de Mario Martone (Italie 2022) 

avec Pierfrancesco Favino, Francesco Di Leva, Tommaso Ragno 

 

présenté en compétition officielle Cannes 2022

Après 40 ans d’absence, Felice retourne dans sa ville natale : Naples. Il redécouvre les lieux, les codes de la ville et un passé qui le ronge.

Nostalgia

 Nostalgie : du grec ancien νόστοςnóstos (« retour ») et ἄλγος algos (« douleur »)

 

C’est bien d’un retour après 40 ans d’éloignement -dont un exil forcé-, et de douleur, celle lovée au fond de soi ou tapie derrière chaque visage retrouvé chaque porte regardée ou franchie, qu’il s’agit dans ce film adapté du roman éponyme d’Ermanno Rea,   Moins la nostalgie, dynamique interne des grands poèmes antiques (dont Ulysse serait le parangon) que celle plus sournoise d’un secret enfoui et lancinant que Felice -de retour au pays de son enfance- doit « confesser » - tradition catholique oblige  alors qu'il s'est converti à l'Islam ?. Une nostalgie qui colore de sa tonalité sépia tout le film (des façades délabrées aux églises en passant par les ruelles et les intérieurs)

 

Dans un premier temps le spectateur est invité à suivre Felice (admirablement interprété par Pierfrancesco Favino) dans ses déambulations de solitaire, qui (re)découvre sa ville natale et plus particulièrement le quartier populaire de la Sanità. Instants ô combien précieux et émouvants que ces étreintes entre la mère et le fils (prodigue !!) – et certains tableaux renvoient à des peintures de pietà inversée (la mère portée avec délicatesse pour un bain lustral, préfigurant peut-être la « toilette mortuaire »)

 

Mais à partir du moment où le personnage a décidé de « rester » et de « mourir » dans sa « patrie » alors qu’on lui enjoint de « partir », le film va opérer un double basculement qui signe aussi un fâcheux délitement. Basculement thématique : à l’amour filial se substitue l’exploration d’une amitié, la douceur cède la place à la noirceur, et les motivations succèdent  aux émotions

 Changement formel : mélange peu convaincant du présent et du passé reconstruit sous forme de flashback, prolifération de personnages, complicité souvent farfelue avec le prêtre Don Luigi farouche adversaire de la Camorra, face à face prévisible Oreste/ Felice. Et de même que les « allusions » aux films de vendetta mafieuse sont à la fois appuyées, convenues voire stéréotypées, de même les clins d’œil à la Bible (pourquoi m’as-tu abandonné éructe l’ex ami devenu l’incarnation du Mal à Judas son ami/traître )- même s’ils sont détournés de leur sens originel, sonnent faux

 

Le vrai personnage de ce film serait la ville de Naples que la caméra de Mario Martone explore dans ses anfractuosités ses ambiances sonores criardes et souvent délétères, ses labyrinthes de ruelles, ses catacombes, mais le parallèle voire la fusion- entre les strates de sa géographie profonde et celles d'un passé torturant - est parfois (souvent?)  ostentatoire

 

Une déception à la hauteur de l’attente !

 

Colette Lallement-Duchoze

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3 janvier 2023 2 03 /01 /janvier /2023 06:27

documentaire réalisé par  Benoît Jacquot (2021)

avec Isabelle Huppert et Fabrice Luchini

Festival d’Avignon, été 2021. Une comédienne, un comédien, face à leur rôle, leur texte, juste avant les représentations. Devant la caméra documentaire de Benoit Jacquot, Isabelle Huppert et Fabrice Luchini au travail.

Par coeurs

Il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence !Ah ces Grecs ils étaient superficiels par profondeur! ( Le gai savoir Nietzsche ) 

 

Elle est assez discrète, lui volubile dans une forme de cabotinage affiché et assumé tout à la fois. Elle répète le rôle de Lioubov pour la pièce qui sera jouée à la Cour  d’Honneur du Palais des Papes, lui répète des extraits du Gai savoir et de Zarathoustra de Nietzsche qu’il lira, seul, dans la Cour du Musée Calvet. Elle est intégrée à un groupe d’acteurs sous la direction de Tiago Rodrigues, (cf le générique de fin),  lui est son propre "metteur en scène" (instaurant d’ailleurs un dialogue entre le philosophe et le poète Baudelaire).

Des enjeux au départ très différents, donc. Mais ce qui intéresse Benoît Jacquot c’est de montrer les deux artistes/acteurs dans l’exercice de ce qu’ils font. D’abord successivement, séparément (caméra à l’épaule ou posée sur un coin de table) puis dans les dernières minutes, en montage parallèle et "faussement" alterné. L’une effacée -voire minuscule- dans  l’immensité du lieu théâtral, l’autre envahissant un espace moins scénique que mental

Isabelle Huppert "bute" sur une phrase (le malheur est tellement invraisemblable que j’en viens même à ne plus savoir que penser); elle la triture, la décompose, en interroge le sens -et ce, quel que soit l’endroit où elle se trouve : dans la voiture -qui la mène en longeant le Rhône vers Avignon- dans les coulisses de la Cour d’Honneur, dans sa loge. Luchini cherche le ton juste pour une phrase qu’il module à sa guise "on a nécessairement la philosophie de sa personne, à supposer qu’on en soit une" ; mais aussi en fonction du souffle du mistral !! Si l’actrice s’interroge sur un « handicap » si elle avoue connaître le « trac », l’acteur rompu à tous les contretemps se plaît à passer outre certaines « règles » ; c’est en jouant qu’il serait à l’abri du trac et il avoue être encore à table quelques minutes avant de se présenter sur scène (cf la longue file d’attente rue Joseph Vernet)

Nous suivons la première dans ses déambulations, la surprenons somnolant sur une couche, alors que le second à l’instar de Flaubert semble reproduire, assis, une forme de gueuloir (ce dont témoignent ces plans très rapprochés sur le visage les lèvres et les dents). Isabelle Huppert doit savoir « par cœur » un texte précis à restituer dans son intégralité,  alors que F Luchini se plaît à « oublier » provisoirement le texte originel; non seulement pour le commenter (quand le destinataire est le public) mais pour expliquer (face à la caméra de Benoît Jacquot) son propre jeu d’acteur -celui de la diction, de l’effacement du moi profond pour parvenir à ce que recommandaient ses devanciers – Jouvet, Bouquet ses « maîtres » qu’il cite avec passion-, non pas imposer un « sens » mais entendre tout simplement le « ça parle »  le « ça dit » (une sorte de métalangage de l’interprétation et de la diction)

Chez des "monstres" -du cinéma ou du théâtre- il y aurait une part non négligeable d’hubris ? peut-être. Or la caméra de Benoît Jacquot a réussi un tour de force dans cet apprivoisement  du langage, de ces textes que l’on caresse et que l'on doit savoir "par cœur" . Dans les dévoilements -qui précédent la  "représentation" -,  il aura mis à nu une Isabelle Huppert en proie au doute, loin des clichés (elle fait du Isabelle Huppert ; elle maîtrise tout froidement) et -quelle gageure !-,  il sera parvenu à rendre presque "sympathique"  un Luchini (que d’aucuns détestent, d’une haine quasi viscérale)

Je ne peux que recommander ce documentaire/ exercice de style tant Benoît Jacquot, avec un dispositif très sobre, a su communiquer sa fascination pour la relation particulière entre un acteur et son texte : "l’élégance de la précision" pour l’une, "l’exubérance de la passion" pour l’autre ! mais toujours cette  "obsession du travail bien fait"  dans la  "soumission aux textes", une soumission dictée par l’amour des mots !

 

 

Colette Lallement-Duchoze


 

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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 05:02

de Saim Sadiq (Pakistan 2022) 

avec Ali Junejo,(Haider) , Rasti Farooq, (Mumtaz,)  Alina Khan (Biba) , Sarwat Gilani,(Nucchi ),  Salmaan Peerzada (Rana Amannullah), Sohail Sameer,(Saalem),   Sania Saeed, (Fayyaz),  Sana Jafri

 

 

 Cannes 2022 : Prix du jury Un certain regard

et Queer Palm   2022 (le prix LGBT+ du Festival de Cannes a été créé en 2010) 

 

 

A Lahore, Haider et son épouse, cohabitent avec la famille de son frère au grand complet. Dans cette maison où chacun vit sous le regard des autres, Haider est prié de trouver un emploi et de devenir père. Le jour où il déniche un petit boulot dans un cabaret, il tombe sous le charme de Biba, danseuse sensuelle et magnétique. Alors que des sentiments naissent, Haider se retrouve écartelé entre les injonctions qui pèsent sur lui et l’irrésistible appel de la liberté.

Joyland

Enveloppé dans un drap blanc un homme décompte « dix  neuf  huit » alors que des enfants se cachent ; c’est l’oncle Haider et ses neveux. Lui, marié sans enfant, vit sous le même toit que son père et la famille de son frère, lui l’homme au foyer (sa femme est esthéticienne), lui domestique rabroué par le père, doit prouver sa  "virilité"  en égorgeant un chevreau ….or sa main maladroite sera guidée par une autre main celle précisément de son épouse. Dès ces premiers tableaux le spectateur est perplexe. Le carcan du patriarcat volerait-il en éclats ?  Le "cache-cache" : un  jeu ou une tendance (forcée) à la dissimulation?   Le drap par-delà sa fonction ludique (dénotation) désigne-t-il en connotation une  existence  fantomatique, et/ou renvoie-t-il  au drap  d’un suaire ?

 

Très vite on va comprendre les véritables enjeux de cette chronique familiale.  Haider devra chercher un emploi, son épouse renoncer au sien (car il faut ...procréer). En s’inscrivant au cours de danse, le mari rencontre Biba une transgenre -dont il s’éprend. Une "femme" d’exception qui assume pleinement sa transidentité et qui sera son guide suprême dans la découverte puis la conquête de soi. Se désinhiber, se débarrasser du carcan, oui mais à quel prix !! c'est la dialectique  de ce film! 

Joyland s’intéresse ainsi au « destin » de trois personnages principaux : Heider, Mumtaz sa femme, et Biba, à leur solitude profonde due à l’impossibilité de conquérir leur liberté tant elle est jugulée au quotidien par des  "interdits" comme autant  d’impératifs sclérosants. Une lutte dont la seule issue serait la mort ?

D’autres membres de la famille incarnant des archétypes (le père, patriarche inflexible, le frère, mâle triomphant) assurent la pérennité des normes ancestrales, ce que dénonce avec vigueur mais sans militantisme affiché, le jeune réalisateur (cf la longue séquence où les discours  "masculins"  vont interdire à cette femme veuve de  "reconstruire"  sa vie amoureuse au nom  de la  "bienséance"  !!!).

 

Rythme et couleurs (séquences musicales et dansées, couleurs franches chaudes  le jour, scintillements la nuit) signent une partition qu’encadre et enferme le format 1,3. avec les jeux de plans rapprochés. L'alternance entre scènes de groupes (réunis pour la fête ou en famille pour délibérer avec gravité) et duos (l’enlacement romantique de Biba et Haider ou le face à face femme /époux) non seulement crée le tempo mais participe à ce qu’il est convenu d’appeler un film  "choral"  et  par-delà le cadre d’une famille pakistanaise, le film fait entendre à un spectateur occidental la pulsation d’une ville, celle de Lahore, avec son centre d’attraction Joyland

 

Oui ce film étonnamment riche dans ses questionnements, ses remises en question et son esthétisme est un audacieux et courageux pied de nez à la société patriarcale du Pakistan !

 

Un film à ne pas rater !

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 décembre 2022 5 30 /12 /décembre /2022 06:17

De Stefan Ruzowitzky (Autriche Luxembourg 2021)

 

Avec Murathan Muslu (Peter Perg) , Max von der Groeben  (Komissar Paul Severin ) Liv Lisa Fries (Dr Theresa Körner) Matthias Schweighöfer (Josef Severin) Marc Limpach (Polizeirat Victor Renner) Miriam Fontaine (Anna Perg) Margarete Tiesel (la concierge) 

 

 

74ème Festival de Locarno (août 2021) Prix du public 

Vienne, 1920. Après l’effondrement de l’empire austro-hongrois, Peter Perg, soldat de la Grande Guerre revient de captivité. Tout a changé dans sa ville, où le chômage et les pulsions nationalistes prennent chaque jour un peu plus d’ampleur. Il se sent étranger chez lui. Soudainement, plusieurs vétérans sont brutalement assassinés. Touché de près par ces crimes, Peter Perg s’allie à Theresa Korner, médecin légiste, pour mener l’enquête. Au fur et à mesure de ses découvertes, Peter se retrouve malgré lui mêlé aux évènements et doit faire face à des choix cruciaux dans un chassé-croisé aux allures de thriller expressionniste.

Hinterland

 

En situant son intrigue en 1920 le réalisateur opte pour une esthétique expressionniste, rendant ainsi hommage à ses devanciers Robert Wiene, Fritz Lang, Murnau. Il va d’abord tout filmer sur fond bleu puis il rajoutera la ville, grâce des effets spéciaux. Le résultat ? tous les décors numériques imposent à l’écran une ville tortueuse avec des façades distordues, des perspectives tronquées, au service d’une atmosphère glauque (fonds verts dominants).

 

Et ce travail esthétique, ce style pictural, Stefan Ruzowitzky le met  en parallèle avec  l'univers mental  d’un ancien lieutenant de l’armée austro-hongroise, prisonnier de guerre en URSS,  qui, à son retour, est dans l'impossibilité de "reconnaître"  Vienne, de  "se"  retrouver dans  "sa" ville.  Tout a été "chamboulé",  tout lui semble déformé déséquilibré. Voyez ces gens, gueux  misérables,  agglutinés dans la rue,  ces immeubles qui effraient par leur apparente instabilité ; lui-même, déboussolé, arpente les rues, le corps et le visage comme "décalés" (changement d'échelle, de proportion et de perspective)….D'autant qu'il appartient désormais à la catégorie  des  "vaincus", des "humiliés"  et que la "virilité"  inhérente à l’esprit de la guerre est non seulement bafouée mais provisoirement ou définitivement abolie!!

 

C’est dans ce contexte que sévit un tueur en série obnubilé par le chiffre 19, trucidant ses victimes - les "compagnons" de Perg, d'ailleurs-, après leur avoir infligé d’atroces souffrances, (lui-même avouera être  "mort depuis longtemps" ; quant à son identité - ne pas spoiler- c’est le twist final !!!). Précieuse sera l’aide  de la médecin-légiste Theresa Körner qui sollicite  le soutien de l'ex flic Peter Perg, dans la résolution des crimes !!

 

Or les atrocités de la guerre que lui  et les siens ont subies, les traumatismes et leurs inévitables séquelles, tels des stigmates indélébiles, la haine de l’autre, le sadomasochisme, l’émergence d’extrémismes dans cet environnement sordide à la poisseuse densité,  sont comme les prodromes d’une autre conflagration !!! et les questionnements sur les sacrifices et les choix à faire en temps de guerre, sur la vengeance en temps de paix -le tueur à un moment placera Perg face à un cruel dilemme ! même s’ils paraissent alambiqués,  n’en sont pas moins  salutaires !

 

On peut être séduit par cette esthétique (annoncée dès le prologue par un tableau de Kokoschka) et accompagner Perg dans cette plongée quasi hallucinatoire – où tout sens logique dans notre perception de l’espace semble annihilé-, tout en "affirmant" (mais ce n’est qu’un point de vue) que la bande-son est surdimensionnée, que les plans prolongés sur les mutilations, les cadavres,  sont complaisants et que l’exercice, de par son artificialité même, peut pécher par ostentation

 

Cela étant, Hinterland vaut,  à n’en pas douter, le déplacement !

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

 

 

 

Hinterland

                01 BetaFilm- Hinterland-copyright -FreibeuterFilm- Amour-Fou

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29 décembre 2022 4 29 /12 /décembre /2022 07:41

de Michele Placido (Italie France 2022) 

 

avec Riccardo Scamarcio (Caravaggio)  Louis Garrel, (l'Ombre) Isabelle Huppert (Costanza Sforza Colonna) Micaela Ramazzotti (Lena) Michele Placido (cardinal del Monte) Tedua (Cecco) 

Italie 1609. Accusé de meurtre, Le Caravage a fui Rome et s’est réfugié à Naples. Soutenu par la puissante famille Colonna, Le Caravage tente d’obtenir la grâce de l’Église pour revenir à Rome. Le Pape décide alors de faire mener par un inquisiteur, l’Ombre, une enquête sur le peintre dont l’art est jugé subversif et contraire à la morale de l’Église.

Caravage

Je suis peut-être une putain, mais grâce au Caravage, je suis la mère de Dieu

En imaginant le personnage de l’Ombre, -seul être de pure fiction dans le film- le réalisateur opte pour une narration éclatée et une reconstitution par variations (au montage, certaines scènes reviennent à intervalles réguliers mais enrichies ou vues sous un angle différent). Fragmentation et diversité -mais sans distorsion- afin de cerner la personnalité d’un homme aux mœurs sulfureuses, et le talent d’un peintre qui « révolutionna » la technique (ténébrisme utilisation d’une lumière directe et qui produit des effets contrastés avec les zones non éclairées qui dominent et servent de fond) mais dont la prétendue spiritualité était jugée subversive (pauvres, prostituées, voleurs, prisonniers édentés tous magnifiés transfigurés, la douleur de la fange devenue christique). En « interrogeant » ceux qui ont côtoyé et soutenu le peintre (depuis son séjour à Rome) – les mécènes -le cardinal del Monte qui fut un authentique mentor, la marquise Costanza Colonna (Isabelle Huppert) -, les modèles féminins et masculins, les « ennemis » aussi ; en consignant leurs témoignages, -proférant même des propos comminatoires, l’Ombre (étonnant Louis Garrel) permet ainsi à Michele Placido (qui joue aussi le rôle du cardinal) de « rompre » avec les normes habituelles d’un biopic. A chaque personnage interrogé correspond un "pan"  de la vie du peintre (à partir de 1600), à chaque témoignage un aspect de la personnalité  (et ce, malgré l'apparente redondance)

Un enrichissement progressif dans la discontinuité, qui se nourrit ainsi de la diversité spatio-temporelle  (Rome Naples Malte) mentionnée à chaque fois en bas de l’écran, et surtout des contrastes et oppositions (sacré et profane, bouges et palais, misère et opulence, ombre et lumière).

Tout cela restitué à l’écran avec réalisme crudité et violence (certains gros plans sur des blessures ou l’épée mortifère lors d’une bagarre, illustrent la peinture gorgée de sang du Caravage). Mais ne vous attendez pas à voir Riccardo Scarmacio, en train de « peindre », tout juste dans son atelier, agence-t-il l’espace (la position du modèle par exemple) tout juste chiffonne-t-il une esquisse, tout juste caresse-t-il avec une certaine dévotion le malheur incarné.

Si l’on pratiquait un "arrêt sur image" on serait étonné de la prodigieuse ressemblance entre tel plan tel cadrage telle répartition de l’ombre et de la lumière telle palette (noir rouge roux) avec tel ou tel tableau du peintre (tête de méduse, la mise au tombeau, la mort de la Vierge, la conversion de Saint Paul, la flagellation du Christ) L’acteur lui-même Riccardo Scarmacio est comme le double du Caravage (cf craie sur papier par Ottavio Leoni) comme si l’art et le réel se mêlaient en une confondante unité. "Luminisme dramatique, couleurs violemment contrastées, réalisme exacerbé, expressivité des personnages"  ces spécificités de la peinture du Caravage, Michele Placido se les est appropriées, les faisant siennes Un tel mimétisme ne risque-t-il pas d’être " académique" -au sens de conventionnel- (alors que le peintre affichait farouchement son anticonformisme) ? De même que les lubricités et autres paillardises dans les milieux interlopes ne risquent-elles pas, par excès ou complaisance ( ?),  de friser la caricature ? Peu importe

Si la scène d’ouverture nous plonge dans les remous et les abysses bleu-vert de la mer (en écho à la fin, l’eau rugissante maculée de rouge) ne serait-ce pas pour  "justifier" un départ (trame narrative) tout en  suggérant un bouillonnement intérieur avant de nous faire pénétrer dans des milieux clos (tavernes atelier prisons à dominante plus sombre) ?

Un film à voir, de toute évidence !!

 

Colette Lallement-Duchoze

Caravage

 Caravaggio Craie sur papier Ottavio Leoni vers 1621Florencebibliothèque Marucelliana

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27 décembre 2022 2 27 /12 /décembre /2022 20:50

de Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch · (Italie Belgique France 2022) 

avec Luca Marinelli Alessandro BorghiFilippo TimiElena LiettiElisabetta MazzulloLupo BarbieroCristiano SassellaFrancesco Palombelli

 

Festival Cannes 2022 Prix du jury (ex aequo avec EO de Jerzy Skolimowski )

Pietro est un garçon de la ville, Bruno est le dernier enfant à vivre dans un village oublié du Val d’Aoste. Ils se lient d’amitié dans ce coin caché des Alpes qui leur tient lieu de royaume. La vie les éloigne sans pouvoir les séparer complètement. Alors que Bruno reste fidèle à sa montagne, Pietro parcourt le monde. Cette traversée leur fera connaître l’amour et la perte, leurs origines et leurs destinées, mais surtout une amitié à la vie à la mort.

 

 

 

Les huit montagnes

 

Récit rétrospectif et introspectif, Les huit montagnes, est l’histoire d’une amitié née en 1984 (Bruno et Pietro sont alors des préadolescents) qui, malgré tempêtes bouleversements, ruptures -ou à cause d’eux (elles), ne peut que perdurer (on pense immanquablement aux aveux de Montaigne à propos de La Boétie « parce que c’était lui parce que c’était moi), Quête de soi à travers l’autre. Cet autre si différent (mode de vie, éducation), et qui devient l’alter ego. Deux vies qui s’entrecroisent -et la maison  commune  érigée sur une ruine, en recèle les puissants symboles-. Le format choisi 1,37 qui enserre les corps, à l’instar de ces montagnes prédatrices, les cadres dans le cadre (on croirait un tableau dira émerveillée une convive), les « trajectoires » qui éloignent ou rapprochent, tout le film semble construit comme la "maison" , une maison "mise en abyme" ,  tabernacle des pensées et souvenirs, des projets, "lignes"  de crête (Pietro refera le chemin sur les traces de… découvrant à chaque étape un lambeau de ce qui fut le père…) lignes de fuite, effets de "miroir",  narration éclatée avec force ellipses  (en harmonie avec les brisures et ruptures de rythme qui auront marqué les deux itinéraires)

Cette histoire d’amitié ( le film est l'adaptation du roman de Paolo Cognetti) se pare de la légèreté et/ou de la rudesse de l’environnement, celui des pentes alpestres de la région d’Aoste, principalement. Montagne dont la majestuosité peut être dévastatrice dans sa puissance vorace d’engloutissement (sens propre et figuré) ; montagne que sublime le chef opérateur Ruben Impens (jusqu’à l’excès, parfois…) alors que le thème musical (piano) invite le spectateur à la contemplation, et que les deux protagonistes incarnent une problématique existentielle  Tout quitter pour se (re)trouver ou s’ancrer pour se construire 

 

Si la première partie a le charme de la  "découverte", obéit au rythme du vivant, du devenir (Bruno et Pietro ne cessent de courir dans les pâturages, accaparent le lac pour leur baignade ensoleillée, etc…un été le père de Pietro sera le "guide" d'une randonnée à valeur épiphanique ) la deuxième souffre de quelques longueurs -ou de complaisance-, alors que dans la troisième s’opposent les forces -apparemment -antagonistes de construction et déconstruction, mais qui scellent l’indéfectibilité du lien, avant que ne se profile un déchirant épilogue !

Luca Marinelli (que nous avions vu dans Ricordi ? Martin Eden,  la grande belleza, une affaire personnelle) donne au personnage de Pietro (adulte)  la "consistance" attendue  de tout récit introspectif  grâce à son charisme,  son regard de transparence romantique et son jeu qui jamais ne force le trait,  bannissant toute effusion inutile!

Et tout en restant hors champ le fantôme du père continue(ra) à hanter les lieux (hymne à l'amitié, ode à la nature, le film  est aussi un vibrant hommage à des figures tutélaires !)

 

Le titre?

À l’intérieur d’un cercle se trouvent huit montagnes et huit mers, et au centre une grande montagne : l’axe du monde dans la mythologie hindoue. "Qui en a vu le plus ? Celui qui a fait le tour des huit montagnes et des huit mers ou celui qui est au centre ?" Telle est la question que pose, graphique à l’appui, Pietro de retour du Népal à son ami (« retrouvé ») Bruno ; ce dernier bien que fortement imbibé répond qu’il est « au centre »  et que forcément Pietro…Or ce même Pietro (voix off, celle qui nous aura accompagné) en vient au final - qui est aussi le terme d’un récit initiatique-  à contester ses choix !! La mythologie hindoue aura-t-elle eu raison de cette farouche  détermination à  "sortir de soi vers un ailleurs". Toujours toujours recommencer ?

 

Un film que je vous recommande 

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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25 décembre 2022 7 25 /12 /décembre /2022 09:07

de Kamila Andini (Indonésie 2022)

avec Happy Salma (Nana) Laura Basuki (Ino)  Rieke Diah Pitaloka 

 

Berlinale 2022 Ours d'argent pour la meilleure performance de second rôle pour Laura  Basuki

INDONÉSIE, les années quarante, Nana a fui la guerre et l’occupation japonaise après avoir été séparée de son mari. On la retrouve quinze ans plus tard, elle a refait sa vie auprès d’un homme riche qui la gâte autant qu’il la trompe. C’est pourtant sa rivale qui deviendra pour elle une alliée à laquelle elle confie ses secrets, passés et présents, au point d'envisager un nouvel avenir…

Une femme indonésienne

 

Une mise en scène, en images et en musique qui obéit à la lenteur des perceptions et des émotions, lenteur et hébétude dans un contexte politique mouvementé -que l’on devine en filigrane- au service d’une émancipation célébrant la sororité ? Alors oui si vous aimez la lenteur chaloupée à la Wong Kar-waï (in the mood for love) les troublantes énigmes à la Apichatpong Weerasethakul (tropical malady, memoria),  les confusions temporelles, spatiales, les passages fugaces entre rêve  et réalité, n’hésitez pas ce film vous séduira. Dans le cas contraire il vous  "ennuiera"

Voici le portrait d’une femme qui par-delà une vie matérielle très  "confortable",  une façon « d’être là » en tant qu’épouse soumise et mère aimante,  "dissimule"  ses tourments, ses angoisses et ses frustrations dans la sagesse d’un chignon !!! (cf l’affiche); d'ailleurs les scènes de lissage d’habillage des cheveux (Nana et son mari, Nana seule vue de dos cheveux éployés, Nana et sa fille Dais à qui elle confie le secret..) reviennent à intervalles réguliers : non seulement elles participent à la langueur, au rythme lancinant mais elles scandent les étapes vers la libération par un double affranchissement (l’asservissement d’épouse soumise ayant la même force corrosive que les cauchemars traumatisants)

Le film s’ouvre sur une séquence en forêt ou plutôt dans la jungle ; voix off et dialogues entre les deux sœurs se conjuguent, de même que Nana dans sa fuite avec son bébé,  "voit"  (imagine) le sort réservé à son mari. Couleurs pastel plutôt que vert sombre, comme un décor en trompe-l’œil ? et pourtant les arcanes d’une telle nature sauvage, la fuite et la perte, vont, par mimétisme,  présider à celles plus intériorisées du personnage principal !!

Sans transition nous voici en 1960 -soit 15 ans après la scène inaugurale- dans une propriété cossue où dominent là aussi les couleurs pastel. Nana a désormais 4 enfants dont Dais (que nous retrouverons 10 ans plus tard dans l’épilogue). Cette partie centrale oscille entre douceur  "apparente"  et tacites compromis (quand le visage de Nana envahit l’écran on devine sous le masque de la « bienséance » et le sourire de « circonstance », les affres de l’épouse trompée, de la femme aimante fidèle à son premier amour). C’est dans les bras d’Ino devenue sa « confidente », dans un renversement des rôles salvateur, qu’elle éclatera en sanglots…Ino la maîtresse du mari, Ino la sœur de Nana dans le combat pour l’émancipation.

En filmant une femme à plusieurs moments de sa vie, en suggérant plus qu’en « démontrant », en recourant au hors champ pour évoquer les problématiques politiques liées à l’Indonésie (depuis l’occupation japonaise jusqu’au coup d’état de 1965 en passant par l’Indépendance, la création du PKI) la jeune réalisatrice aura rendu palpable la condition « d’une femme indonésienne » Et la lenteur l’accompagnement musical presque obsédant, une « doucereuse » torpeur, auront eu pour effet -ô singulier paradoxe- de mettre en exergue la violence du « pouvoir » patriarcal qui cadenasse toute velléité de liberté, quels que soient les propos lénifiants du mari

Tout cela n’exclut pas, j’en conviens, une forme d’académisme suranné (et peut-être de complaisance ?)

Un film à voir ! assurément

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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22 décembre 2022 4 22 /12 /décembre /2022 06:55

de Hlynur Pálmason (Danemark Islande 2021) 

 

avec : Elliott Crosset Hove (Lucas)  Ingvar Eggert Sigurôsson (Ragnar)  Victoria Carmen Sonne

 

 Cannes 2022 Un certain Regard

 

À la fin du XIXème siècle, un jeune prêtre danois arrive en Islande avec pour mission de construire une église et photographier la population. Mais plus il s’enfonce dans le paysage impitoyable, plus il est livré aux affres de la tentation et du péché́.

Godland

Dans la lignée de Dreyer voici un film qui frappe par ses qualités plastiques et sa réflexion sur les croyances religieuses.

Mais foin de toute thaumaturgie !

Godland semble placé sous le signe de la dualité et/ou du double. A l’instar du réalisateur -mais harnaché d’un matériel lourd-- Lucas cherche à immortaliser la lumière, ses diffractions dans une nature aussi somptueuse que dangereuse, ainsi que les habitants dans des portraits au format proche de celui utilisé par Hlynur Pálmason, le 4,3 aux coins arrondis.

Aux rapports hiérarchiques entre Danois (cf scène d’ouverture, une caméra fixe, pour un face à face entre un supérieur et le disciple Lucas, dans une blancheur bleutée, où l’un dispense les ordres tout en mangeant goulûment et l’autre acquiesce, servile) font écho les rapports colons/colonisés, (langue imposée et langue maternelle, arrogance et condescendance de Lucas le Danois face aux autochtones)

Le combat entre la chair et l’esprit, la quête impossible du « pardon » (le guide local, le rustre Ragnar -double de Lucas(?), répète vers la fin du film sous forme de litanie et sur le ton de la complainte "prie pour moi", qui ai péché  …et quels péchés !!!) ; les sacrifices et meurtres comme autant de signes d’une ordalie

 

Mais ce film est avant tout une admirable épopée qui ne pourra qu’envoûter le spectateur tant la beauté y est sublime et magnifiée voire terrassante ! Une épopée aux allures de chemin de croix (les premières chutes de Lucas épuisé après avoir traversé une mer agitée, la Croix destinée à l’église rejoint les abysses d’une rivière, la mort du fidèle traducteur celle de chevaux, le personnage principal en butte à la fois aux éléments et aux hommes, ses affres tant physiques que spirituelles). Histoire d’une forme de "désintégration morale"  (histoire de quelqu’un qui avait des idéaux et qui est progressivement anéanti et se retrouve mis à nu »)

Et cette « aventure mystique » a pour cadre une nature que le réalisateur filme comme un personnage à part entière. Admirez la palette: bleu-marin, vert mauve des plaines,  rouge incandescent des laves, brun chaud de la terre des robes des chevaux, blanc cassé poudreux! Contemplez ces panoramiques et ces plans larges où l’homme paraît si minuscule perdu dans une immensité indomptée. Celle d’une nature que l’on ne peut apprivoiser dans sa rugosité sa minéralité et ses ciels tourmentés. Tempêtes vents pluie neige en harmonie d’ailleurs avec la tempête intérieure qui meurtrit Lucas. Alors que les meurtrissures de la chair seront filmées à différents stades de la putréfaction au fil des saisons (dans la confusion des règne animal et humain) 

 

"tu seras désormais un  tapis de fleurs" ( "prophétise" Ida, agenouillée éplorée, en rendant un ultime hommage)

Comme  un  devenir de l'impermanence ?

 

Un film à ne pas rater !!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

Pour info

 

Elliott Crosset Hove  est Emil dans "winter brothers"  (Winter Brothers - Le blog de cinexpressions)

 Ingvar Eggert Sigurôsson  est Ingimundur dans "un jour si blanc"  (Un jour si blanc - Le blog de cinexpressions)

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Ce blog est destiné à collecter nos ressentis de spectateurs, à partager nos impressions sur les films (surtout ceux classés Art et Essai).

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