20 avril 2024 6 20 /04 /avril /2024 11:24

De Jalone Camborda (Espagne 2023)

 

avec Janet Novás, Siobhan Fernándes, Carla Rivas, Daniela Hernán Marchaán, María Lado, Julia Gómez, José Navarro, Nuria Lestegás, Diego Anido

 

 

Coquille d'or au Festival de San Sebastián.

1971, Espagne franquiste. Dans la campagne galicienne, María assiste les femmes qui accouchent et plus occasionnellement celles qui ne veulent pas avoir d'enfant. Après avoir tenté d'aider une jeune femme, elle est contrainte de fuir le pays en laissant tout derrière elle. Au cours de son périlleux voyage au Portugal, María rencontre la solidarité féminine et se rend compte qu'elle n'est pas seule et qu'elle pourrait enfin retrouver sa liberté.

O Corno, une histoire de femmes

O Corno L’ergot de seigle en galicien, champignon vénéneux pour la céréale. Il favorise aussi les contractions lors d’accouchement et d’avortements, Et par deux fois dans le film nous verrons les doigts délicats de Maria l’extraire, avant concoction  « Une histoire de femmes » : la réalisatrice va mettre en scène tout un réseau féminin de solidarité (une voisine prévient Maria de quitter au plus vite l’île suite à un tragique avortement, Mebel l’héberge au poste frontière, la « prostituée » lui accordera  une aide précieuse  O corno est aussi un plaidoyer pour que les femmes puissent disposer d'elles-mêmes, de  leur corps - et si les faits sont censés se dérouler en 1971 -soit sous l’ère franquiste- il interroge aussi notre présent où l’avortement est remis en cause…

Le film s’ouvre sur le corps d’une parturiente : convulsions, spasmes, sueur, cris, visage taraudé par la douleur. Gros plans et plans serrés sur ce corps allongé debout assis accroupi ; et dans les ultimes contractions voici deux corps soudés : celui de Maria (aux mains agiles, à la voix de plus en plus ferme) enlaçant le corps de celle qui va accoucher …

En écho à cette séquence liminaire répondra la scène finale (bande-son coupée … ne pas spoiler !) et en écho inversé la scène de l’avortement…mais l’apparente discordance ou défiguration s’inscrit avec force dans ce poème toujours recommencé qui célèbre le(s) pouvoir(s) de la femme. A l’instar de cette barque qui glisse sur les interdits de la contrebande, de ces regards complices qui bravent les lois, de ces lumières qui clignotent, comme autant d’appels au secours pour « libérer » la voie qui rendra la vie sauve

 

Maria (interprétée par la danseuse Janet Novàs) est cette femme généreuse, Maria à la cicatrice au ventre que remarque l’enfant, Maria et ses secrets enfouis, Maria qui confrontée aux propos comminatoires de la jeune femme « si tu ne veux pas m’avorter je le ferai moi-même » sera expulsée de son pays (après le drame) Maria exilée survivant au Portugal entourée d’autres femmes. Maria allégorie de toutes ces femmes qui bravent ce qui entrave leurs libertés !!!. Le film semble structuré en deux mouvements distincts ?  aux scènes de la vie villageoise succéderait la fuite, la longue errance (avec ses embûches, ses pauses) jusqu’à la brisure définitive des chaînes. En fait l’enjeu de la première partie est de révéler le malaise social qui restreint les choix de vie de ces femmes, coupées en deux pour le spectacle d’hommes qui ne sont ni des génies ni des magiciens…

 

L’attention accordée aux détails aux atmosphères sera une constante dans le film , constante renforcée par la lenteur du rythme. Voici un gros plan sur l’ergot, sur les mains qui cueillent délicatement l’eau, sur les pieds meurtris par tant d’errances ; voici des ambiances feutrées, celles de la taverne aux couleurs ocres mordorées aux jeux de clair-obscur sur des visages avinés  et en vaste panoramique c’est la majesté stupéfiante des paysages de Galice, la blancheur moite ou opalescente des champs de blé.

Tout cela participe de(et à) de la même célébration d’une histoire de femmes

 

A ne pas rater !!!

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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18 avril 2024 4 18 /04 /avril /2024 11:14

Documentaire réalisé par Karim AÏnouz (2021 Brésil/France/Argentine) 

// Image : Juan Sarmiento G. // Son : Björn Wiese, Laure Arto // Montage : Ricardo Saraiva // Musique originale : Benedikt Schiefer

 

  • 2021 Festival de  Cannes  Sélection officielle - Séances spéciales
  • 2021 FIFAM festival international du film d'Amiens Grand prix catégorie long métrage documentaire & prix étudiant 

Janvier 2019. Le cinéaste Karim Aïnouz décide d'entreprendre son tout premier voyage en Algérie. Accompagné de sa caméra et du souvenir de sa mère Iracema, il livre ici un récit détaillé du voyage vers la terre natale de son père ; de la traversée de la mer à son arrivée dans les montagnes de l'Atlas en Kabylie jusqu'à son retour, entremêlant présent, passé et futur.

Marin des montagnes

La mer s’agite, un nouveau départ. Je voyage pour toi, je voyage pour finir ce que tu as commencé. Je pars aussi pour trouver enfin mon Ithaque, mes origines, un sens à mon existence. Pour trouver ce que tu n’as jamais pu avoir. La mer m’emporte, presque malgré moi.

 

Cartographie du souvenir, lettre d’amour à la mère Iracema Brésilienne qui aura élevé seule son fils, (récit intime à la première personne, en voix off, qui poursuit autant l’être aimé par-delà la mort que le spectateur et que l’auteur lui-même) interrogations sur l’identité (qu’illustre l’apparent oxymore du titre) mais aussi questionnement(s) sur deux cultures dont l’Histoire souvent chaotique a bafoué saccagé les règles de la démocratie

Oui Marin des montagnes (sorte de « retour aux sources ») est tout cela à la fois

Et d’un point de vue purement formel le cinéaste multiplie en les exploitant les spécificités du 7ème art : ralentis ou accélérés, enchâssement de récits ou légendes, insertion d’extraits de films ou de photos, vibrations colorées, incrustations, changements de perspective, profondeur de champ et arrêts sur images, surimpressions,

 

Déconstruction et reconstruction, deux forces animent ce « voyage » (le premier qu’il effectue en Algérie), un voyage essentiellement « poétique » : avoir préféré le bateau à l’avion c’est prendre le temps de construire les « ponts » entre les deux cultures, s’adresser à la mère défunte comme à l’aimée c’est entreprendre pour elle, avec elle, dans le sillage de son ombre tutélaire, un voyage qu’elle aurait dû( ?) ou pu ( ?) faire avec le fils

 

Rappelons que Brésilien par sa mère et Kabyle par son père Karim Aïnouz (dont nous avions tant apprécié La vie invisible d’Euridice Gusmao mais aussi plus récemment le (très) controversé Jeu de la reine) aura su mêler (souvent habilement) intimité et Histoire. Creuser les origines de deux cultures, n’est-ce pas creuser les siennes ?

Et loin de certains clichés -sur Alger la blanche par exemple- peut s’imposer le rouge de l’embrasement…

 

Ecoutons Karim Aïnouz

Pour Marin des Montagnes, j’ai voulu prendre les risques que la maturité et l’expérience m’autorisent - avant tout un risque artistique en me distançant de ce que je connais, en ouvrant le projet à l’inattendu, en laissant le hasard, qui est après tout mon droit de naissance, m’amener à découvrir des choses que je n’aurais pas pu savoir au début de mon voyage. Ce film nous invite à tendre la main, à croire en l’inattendu, à nous souvenir d’avoir l’espoir et la foi en nos compatriotes qui vivent sur la planète. Peu importe la distance ou la différence que nous pensons avoir, nous sommes tous, en fait, intimement liés.

 

A ne pas rater!

(attention horaires Omnia Rouen jeudi  18h10, vendredi 20h20, samedi 16h, dimanche 14h,  lundi 18h10, et  mardi   11h )

 

Colette Lallement-Duchoze

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17 avril 2024 3 17 /04 /avril /2024 07:14

De Ryüsuke  Hamaguchi  (Japon 2023)

 

Musique d'Eiko Ishibashi

avec Hitoshi Omika, Ryo Nishikawa, Ryüji Kosaka

 

 

Lion d'Argent Grand Prix du Jury Mostra de Venise 2023

 

 

Takumi et sa fille Hana vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Comme leurs aînés avant eux, ils mènent une vie modeste en harmonie avec leur environnement. Le projet de construction d’un « camping glamour » dans le parc naturel voisin, offrant aux citadins une échappatoire tout confort vers la nature, va mettre en danger l’équilibre écologique du site et affecter profondément la vie de Takumi et des villageois…

 

Le mal n'existe pas

" Ne lâche pas la bûche des yeux"

 

Après les mégapoles, toiles de fond des précédents films de Ryusuke Hamaguchi, voici le village de Mizubiki perdu dans les montagnes de Nagano, et une immense forêt où l’on s’égare en même temps que l’intrigue gagne en consistance…; là où vivent Takumi, bûcheron père célibataire et homme à tout faire,  sa fille Hana ; là où une réunion oppose les « locaux » les villageois aux représentants de Playmode défendant le projet de « glamping » (glamour + camping). (Longue séquence traitée comme un film dans le film)

Non pas un film écologique (c’est ce qu’affirme le réalisateur) quand bien même le titre serait une antiphrase, quand bien même la récurrence de ce plan sur la carcasse d’un faon, la stridence de coups de feu et certaines scènes plus champêtres (couper le bois, s’approvisionner en eau) nous inciteraient à comparer ce film -aux allures de conte - à une « fable écologique »- Fable où la musique envoûtante d’Eiko Ishibashi -qui a préexisté - la fixité de certains plans, la lenteur de gestes presque séculaires célèbrent la connivence entre Takumi et une nature qu’il «vénère » apprivoise dans sa flore et  sa faune, tout en accomplissant les gestes de destruction -dont l'abattage d'arbres-,  mais une nature dont il a appris les « lois » fussent elles les plus mortifères, (l’épisode de la cognée, le discours sur les cerfs, la battue et la scène finale font de Takumi le dépositaire d’un savoir et d’une philosophie : accepter les équilibres entre les forces en présence  )

 

Tout ne serait-il pas « dit » ou du moins « encodé » dès le début ? Voici un très long et très lent travelling ascendant vers le gris du ciel, ciel que l’on devine à travers les branchages et les feuilles, feuilles de moins en moins drues branchages devenus stigmates de la mort, alors qu’un ample mouvement musical, épousant la majesté de la tristesse, accompagne cette contreplongée… Dès le plan suivant, l’œil de la gamine, Hana, s’est substitué à celui de la caméra. La musique s’est tue mais Hana est à l’écoute d’autres musiques celles que dispense cette forêt ….où elle va se perdre !

 

Le film est parcouru de « signaux » comme autant d’alertes, de balises traitées souvent avec la grâce de la pudeur ou de la poésie (ce que renforce le choix de plans-séquence qui étirent le temps); tout comme le réalisateur se plaît à multiplier les regards et les perspectives et en leur absence il fait la part belle à ce mariage entre bande-son et image dans la captation du vivant « l’eau coule toujours vers le bas » (dit le maire lors de la réunion) …Tout en nous incitant (sans injonction morale) à ne pas rompre  l'équilibre entre les forces (dont celles des humains) entre les "ordres" 

 

Un film qui se regarde comme on écoute de la musique. C’est-à-dire, plus que pour son sens, pour les remous qu’il produit à la surface de notre conscience. (tel est le vœu du cinéaste)

 

Un film à ne pas rater!

 

Colette Lallement-Duchoze

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16 avril 2024 2 16 /04 /avril /2024 08:49

 De Delphine Girard (Belgique 2023)

 

avec Selma Alaoui, Anne Dorval, Guillaume Duhesme Veerle Baetens

 

Prix du public à la Mostra de Venise 2023 dans la section parallèle Giornate degli autori, (équivalent de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes)

Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves, Aly, Anna et Dary font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter...

Quitter la nuit

La première séquence (qui joue le rôle de prologue) est à couper le souffle, tant le mystère et le suspense sont savamment entretenus. Nous sommes embarqués, -tel un passager clandestin- dans l’habitacle d’une voiture. C'est la nuit. La  route semble déserte!…La passagère (dont nous ne voyons que la nuque et la main) est censée appeler sa sœur, elle déguise son affolement par des détails plausibles (garde de l’enfant par exemple, retard) C’est en fait un appel au secours que captera – après hésitation- ….la policière du centre d’urgence à l’autre bout du fil , à ses questions précises (afin de localiser puis intervenir) la passagère répond par des monosyllabes (donner le change au conducteur qui maugrée, s’impatiente)

En parallèle, deux univers dans le bleu de la nuit :- un habitacle de voiture, un centre d’urgence open-space dans une tour , deux paroles, deux discours ; deux formes d’affolement, de terreur,! Mais  un lien qui se tisse entre les deux femmes, pour une séquence filmée en temps réel (temps minuté,  minutes d'éternité!  )

 

Mais que va-t-il se passer après  ? La mémoire de la nuit, de cette nuit entachera le quotidien des trois protagonistes .... Quitter la nuit, ​​​​​​ Est-ce  possible ?

 

Entrevues ressassements interrogatoires;  analepses aussi : ces retours en arrière qui permettent au spectateur de visualiser un avant de se familiariser avec lui,  Tout cela conjugué  frappe  moins par l’éclatement des  points de vue que par la tendance affichée (en écho au mode de pensée qui continue à sévir -même après #Me Too)- qui veut inscrire une histoire réelle de viol dans l’ambiguïté permanente (et si c’était consenti ?) et dans la minoration des faits (simple incident de parcours) et faire le procès de « deux discours » (parole contre parole) en évacuant la réalité (d’ailleurs à un moment Aly a l’intention de retirer sa plainte…) Aly ne serait pas la "bonne victime"? (elle a entre autres refusé l'examen médical complet)  Dary un violeur? (trop affable amène avec  les siens..) 

 

Un éclaircissement lent et douloureux ; au brouillage à la suspicion entretenue substituer la clarté de l’évidence, tel est bien l’intérêt majeur de ce film,  son enjeu :  "quitter la nuit"  (seconde acception de la formule  à valeur programmatique) 

Y contribuent l’éclatement de la chronologie, l’enchâssement et/ou le télescopage et la confrontation des récits, des différents points de vue, les tâtonnements réitérés. et bien sûr la prestation des trois acteurs

Une approche originale -surtout si on la compare aux propos édifiants de certaines productions…

Un film que je vous recommande, même s’il n’échappe pas à certains poncifs

Même si la lenteur ….calculée,.... peut parfois irriter

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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15 avril 2024 1 15 /04 /avril /2024 07:19

de Nehir Tuna  (Turquie 2023)

 

avec Doğa Karakaş Can Bartu Aslan, Ozan Celik  Tansu Biçer Didem Elliath

 

 

Prix du scénario Mostra de Venise section  Orizzonti

Prix SFCC de la critique festival du premier film d’Annonay

Festival du film de Mararkech prix du meilleur acteur pour Doga Karakas

 

Argument: Turquie, 1996. Ahmet, 14 ans, est dévasté lorsque sa famille l'envoie dans un pensionnat religieux. Pour son père récemment converti, c'est un chemin vers la rédemption et la pureté. Pour lui, c'est un cauchemar. Le jour, il fréquente une école privée laïque et nationaliste ; le soir, il retrouve son dortoir surpeuplé, les longues heures d'études coraniques et les brimades. Mais grâce à son amitié avec un autre pensionnaire, Ahmet défie les règles strictes de ce système, qui ne vise qu’à embrigader la jeunesse...

Yurt

Dédié au père (cf générique de fin) ce premier long métrage largement inspiré de la vie de son auteur exploite en un premier temps les atouts du noir et blanc (deux univers, deux tendances, deux idéologies, laïcité le jour, islam la nuit, soit un lycée privé BCBG et un Yurt (dortoir) un internat géré par des religieux psychorigides la nuit) Il introduira la couleur dans le dernier quart consacré à l’escapade libertaire des deux pensionnaires Ahmet et Hakan

Turquie 1996 dit le prologue. Période qui oppose laïcité et islamisme. Fracture sociétale et politique que va incarner le personnage principal Ahmet ; mais ne nous leurrons pas le réalisateur souligne l’aspect très rigide des deux modes d’éducation et de pensée, de même qu’il évite le manichéisme en mêlant rigueur et bienveillance (portrait du père par exemple) alors que  les aveux de Hakan diront  la difficulté à (et de) faire voler en éclats les barrières sociales

Ballotté entre deux univers, ballotté entre les pressions sociales, entre l’affection d’une mère et les objurgations d’un père (récemment converti), entre les brimades et les attirances envers une jeune fille mais aussi envers Hakan,  l’ado parviendra-t-il  à se forger une personnalité ? en dehors de la "dissimulation" (cigarettes, cassette par exemple)?  En ce sens Yurt est un récit d’apprentissage à la force émotionnelle indéniable et la prestation de Doga Karakas, est  convaincante

Mais alors pourquoi cette tendance fâcheuse à tout surligner ?

Tant dans les enjeux narratifs que dans les éléments symboliques (avec force gros plans prolongés ou floutages excessifs)

Une surenchère qui, à mon humble avis, dessert le propos…

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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14 avril 2024 7 14 /04 /avril /2024 07:02

De Jawad  Rhalib   (Belgique 2023)

 

avec Lubna Azabal, Fabrizio Rongione, Catherine Salée, Kenza Benbouchta Ethelle Gonzales-Lardued, Johan Heldenberg, Babetida Sadjo, Mehdy Khachachi

 

 

Prix du Public, CitéCiné, le Festival International du Film Politique de Carcassonne –

Prix du Public, Festival Palm Springs - Best of Fest 2024

Présenté en avant-première à Rouen, lors du  festival Ciné Friendly  vendredi 11 avril en présence du réalisateur 

 

 

Sortie en salles mercredi 17

Argument: Amal, enseignante dans un lycée à Bruxelles, encourage ses élèves à s’exprimer librement. Avec ses méthodes pédagogiques audacieuses et son enthousiasme, elle va bouleverser leur vie. Jusqu’à en choquer certains. Peu à peu Amal va se sentir harcelée, menacée

Amal,  un esprit libre

Non ce film n’est pas une diatribe contre la communauté musulmane. Le titre n’est-il pas suffisamment éloquent ? Amal ou le portrait d’’une enseignante (admirablement interprétée par la talentueuse Lubna Azabal) qui contre vents et marées revendique sa passion pour la liberté d’expression,  milite pour la sauvegarder (le choix du poète musulman Abu Nuwàs-libertin et bi- du VIII° siècle n’est pas anodin). Oui , l’école est et doit rester ce lieu privilégié où s’épanouit l’esprit critique (et non de critique) loin des idéologies sectaires (dont le radicalisme musulman) Allah n’a pas sa place dans une salle de classe ; affirme péremptoire l’enseignante. OR quid de la laïcité dans les écoles belges ? (nous l’apprendrons par le générique de fin…)

Courageux le réalisateur Jawal Rhalib a su mettre les « mots »  sur les « maux » loin des stéréotypes (attendus et clivants)

La scène d’ouverture est à couper le souffle ; en écho lui répondra la toute dernière, dure acérée tel un couperet. Entre les deux le « parcours » de deux victimes « sacrificatoires ». (on a tous en mémoire la tragédie de Samuel Paty) Voici en plan très rapproché une jeune fille vue de profil qui vient d’être tabassée (meurtrissures bleutées arcades sourcilières sanguinolente) la cloison des toilettes encaisse ses cris, les frappements de ses mains comme une caisse de résonance ; puis un gros plan sur son tatouage « memento mori » (« souviens-toi que tu vas mourir » mais la traduction littérale souviens-toi que tu es en train de mourir serait-elle prélude à… ?). De quoi Monia est-elle le « nom » ou le « non », pour être ainsi harcelée jusqu’au « châtiment» par les « siens » ? (Modernité tenues vestimentaires tatouages, et surtout ... homosexualité ?)

Amal -esprit libre car libéré du carcan de l’intolérance- va s’employer à « gérer » la sauvagerie de la discorde, (par une méthode qui rappelle la maïeutique), évacuer coûte que coûte les effluves délétères voire morbides qui polluent l’ambiance où l’imam (interprété par Fabrizio Rongione) exerce une influence néfaste, insidieuse en dehors de tout contrôle, où certains parents s’immiscent dans la vie scolaire en exigeant le respect de leur loi dans le choix des auteurs inscrits au programme, où l’administration prône avant tout la sécurité » (argument qui sert à maquiller la lâcheté) ambiance où la puissance virale des réseaux sociaux et la haine diffusée (et diffuse) peuvent décider du sort d’une « victime » (justice immanente et charia). Amal est …. seule, dans ce parcours de combattant dont le film restitue les étapes, telle une tragédie à l'antique ( avec son chœur et son coryphée, avec sa structure  de l’exposition au dénouement-), étapes souvent lisibles sur le visage de Lubna Azabal, qui d’un regard d’un battement de cil d’un sourire, de lèvres closes comme suturées exprime  bienveillance ironie, détermination  ou au contraire exaspération, affolement

La bande-son coupée au plus fort d’une empoignade en classe et voici qu’à la violence verbale se substitue celle des gestes ou des grimaces de visages déformés, comme autant de stigmates de la haine ; avant que ne retentisse l’injonction « silence » proférée avec fermeté par l’enseignante, un moment décontenancée par l’explosion. C’était comme l’acmé de la « tragédie »

Le film tourné essentiellement à l’intérieur de l’établissement -salle de classe salle de réunion- ou dans l’appartement d’Amal- ,plonge le spectateur in situ, in media res (un seul plan en large panoramique sur la ville). La caméra immersive l’invite ainsi à n’être pas seulement « regardeur »

Un film coup de poing à ne pas rater ! 

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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11 avril 2024 4 11 /04 /avril /2024 08:30

D'Igor Minaïev (1995 France Russie) version restaurée

 

avec Isabelle Huppert, Boris Nevzorov, Macha Lipkina 

 

Film d'auteur, inspiré de la nouvelle d'Evgueni Zamiatine, (découverte par Isabelle Huppert), produit par Toscan du Plantier 

Petrograd années 1920 . Pour sauver son couple qui se meurt, Sophia propose à son mari Trofim d’adopter Ganka, orpheline de treize ans. L’intrusion de l’adolescente va être encore plus destructrice pour le couple.

L'inondation

Voici des plans sur la ville de Petrograd (Saint Pétersbourg) ils servent d’ouverture à un drame qui se jouera dans le huis clos d’une maison. Expressives (par les jeux de lumières les alignements les vues d’ensemble ou les plans plus rapprochés) ces successions d’ambiances auront leur écho dans la séquence de l’inondation (crue dévastatrice de la Neva, tragiques engloutissements) ; inondation et prémices à l’explosion d’une colère refoulée… ???.

L’essentiel donc se passera à l’intérieur d’une maison où Sophia partage le rez-de-chaussée avec son mari bourru, macho intraitable, qui ne lui pardonne pas de ne pas être enceinte…. Intérieur d’une maison et intérieur d’une conscience ?

L’appartement donne sur une courette où Sophia apparait pour la première fois en train de récurer méticuleusement une table à l’aide d’un hachoir .....

 

Intérieurs cadrés tels des tableaux avec des effets spéculaires -fenêtres miroirs- et des clairs obscurs -pénombre, ombre et lumière, celles de la conscience de Sophia (sagesse étymologiquement…) ses tourments ses hésitations (dont les regards toujours à l’affût sont l’expression ; la lumière blanche qui transformerait son visage en icône contraste souvent avec l’obscurité ambiante ) Une pénombre qui se prête au jeu des ombres ; ombres fantastiques jamais tutélaires, ombres démesurées à peine tremblées et dont la portée se mesure à l’aune du désir vécu sur le mode de la douleur : fantasmer le retour du mari sous les draps ; froissements et masturbations ; mari « volage » ; Ganka victime (enfermée dans ces WC extérieurs elle est la risée d’une bande de chenapans,) orpheline (le père menuisier vient de mourir) employée par Sophia, elle-même victime du « patriarcat ».. Quand, assise face aux flammes de la cheminée Ganka coupe le bois, le gros plan sur la hache est celui d’une caméra subjective…on devine les intentions…. de l’épouse bafouée Sophia

Le silence est le quatrième personnage de ce huis clos à 2 puis à 3, (cf les dîners vus à travers la fenêtre) un silence lourd de ces choses qu’on ne peut dire, faute de mots ( ?) faute de souffle ( ?) faute de …

 

Omniprésent (de la première séquence dans la cour jusqu’à la crue de la Neva) avec bien évidemment toutes ses connotations (purification et dévastation) le thème de l’eau se double de celui du sang avec les connotations identiques de vie et de mort ; les deux irriguent jusqu’à saturation le « théâtre » d’Eros et Thanatos

Tout cela sur un fond politique juste esquissé (il est question de mobilisation) MAIS dont la bande son -cris fusillades bruits de pistolet- est censée restituer le climat « révolutionnaire »( ?) ; ces cris du « dehors » restent inaudibles -Sophia est obnubilée par ce qui la ravage intérieurement; en revanche dans une église orthodoxe rutilante d’objets cultuels elle assiste à une empoignade qui oppose deux conceptions de la relation église (pope) et croyants, cupidité malsaine et « pieuse » sensiblerie et qui se soldera par le saccage et les vols…

 

On appréciera la musique d’Anatoli Dergatchev, la photo de Vladimir Pankov et la prestation toute en nuances d’Isabelle Huppert (Bovary éthérée et femme vénéneuse tout à la fois).

En revanche on peut déplorer l’outrance dans la théâtralisation, (acteurs-récitants, déplacements tâtonnants, dans l’espace, lui-même scène et avant-scène devenu) les effets d’insistance (la hache en gros plan, la vulgarité du mari machiste, la force tempétueuse du vent) et l'imperfection  du doublage - imposé par/pour cette  nouvelle version française ???

 

L’inondation : un théâtre d’ombres ?

 

 

Colette Lallement-Duchoze

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10 avril 2024 3 10 /04 /avril /2024 07:07

'De Rodrigo Moreno  (Argentine/Brésil/Luxembourg/ Chili) 2023 (durée 3h10)

 

avec Daniel Elias, Esteban Bigliardi, Margarita Malfino, German de Silva, Laura Paredes, Cecilia Rainero 

 

 

présenté au  festival de Cannes 2023 (section Un Certain Regard)

 

présenté à Rouen  lors du festival à L'Est  du 12 au 17 mars en Compétition d 'Est en Ouest

Román et Morán, deux modestes employés de banque de Buenos Aires, sont piégés par la routine. Morán met en oeuvre un projet fou : voler au coffre une somme équivalente à leurs vies de salaires. Désormais délinquants, leurs destins sont liés. Au gré de leur cavale et des rencontres, chacun à sa manière emprunte une voie nouvelle vers la liberté...

Los delincuentes

Un film étrange audacieux qui mêle habilement  -parfois en les pulvérisant- les codes de certains films de genre : le polar la romance. Un  film où l’onirisme côtoie le réalisme cru, où la poésie transcende l’immanence, où le burlesque et l'humour pactisent avec le sérieux et le grave.  Composé de deux parties il oppose ville (Buenos Aires) et nature quasi idyllique (région de Cordoba); le grouillement les architectures (cf les différents angles de vue pour cerner une forteresse, la banque où sont employés Román et Morán) à la musique du  silence,  à la précieuse rareté des fleurs, à  la majesté d’un cheval , à la somptuosité des étendues (vastes panoramiques) à la vie idyllique dans une nature comme « inviolée » (l’ascension de Morán et les vues en contre plongée n’en seront que plus exemplaires).

Oppositions mais aussi échos : ainsi la banque est présentée d’emblée comme un univers carcéral (gros plans sur les serrures et grillages, et bruitages inhumains) et c’est le même acteur qui interprète le « boss » (banque) et le « caïd » (prison) ; deux employés de banque (le « complice » d’abord réticent assumera le choix imposé) deux sœurs ; un vidéaste cinéaste qui arpente les étendues magiques (et ce très gros plan sur une fleur rouge improbable) double de Rodrigo Moreno?  (peut-être). On  pourrait multiplier les exemples et inscrire ce film dans la production argentine foisonnante (cf  Trenque Lauquen Trenque Lauquen Parties 1 & 2 - Le blog de cinexpressions ) signe d’un incroyable dynamisme  culturel (hélas compromis  par les choix mortifères du nouveau président  ???…)

Certes le découpage peut sembler artificiel (d’autant que le début de la partie II n’est que le prolongement d’une séquence de I) peut-être que le film a été conçu dans la durée ; certes les split-screen d’abord assez singuliers (les bras des deux protagonistes filmés en des décors et circonstances dissembalbles donnent l’impression de se « toucher » ) répétés, ils perdent leur originalité ; les anagrammes (Moran Roman Norma) , doublées par le jeu des initiales du réalisateur (R M)  et certaines interprétations confiées aux mêmes acteurs, mêlent un peu facilement le ludique et le  symbolique et on pourra toujours déplorer l’irréalisme d’une rédemption par la poésie (cf le caïd en prison)

Mais tout cela -broutilles pour esprits chagrins - s’inscrit en fait dans une approche qui fait la part belle aux lectures plurielles (d’où le choix du « double ») de même que la déclamation de la grande salina (Ricardo Zalarayá) irrigue le film de poésie, de même que la pochette du disque Pappos Blues, baladée au rythme du scénario apparemment (ou délibérément) tortueux joue le rôle de talisman ; et ce n’est pas pur hasard si le film se clôt sur  un  hymne à la liberté  

 A ne pas manquer

 

 

Coletet Lallement-Duchoze

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9 avril 2024 2 09 /04 /avril /2024 05:43

d'Ethan Coen (USA 2023)

 

avec  Margaret Qualley, Geraldine Viswanathan, Beanie Feldstein, Joey Slotnick, Matt Demon

Jamie, une jeune femme libre d’esprit essuyant une énième rupture amoureuse, et Marian, son amie pudique et réservée qui souffre de frustration généralisée, sont en quête d’une bouffée d’air frais. Elles se lancent dans un road trip en direction de Tallahassee, mais leur périple va vite se compliquer quand elles croisent la route d’une bande de truands.

Drive-Away Dolls

Une gamine perfore la balustrade et de son œil avide contemple sa voisine se baignant nue dans la piscine (filmée au ralenti la femme va se chausser de bottes rouges alors que le mari réclame à manger….) Flash back ou comment  Marian -Geraldine  Viswnathan-  revit extasiée ses premières attirances pour les femmes,,  avant de « lâcher prise »

Sa compagne Jamie très affranchie, multipliant les aventures (au grand dam de certaines…), incarne la liberté sans entrave. Un groupe de sportives lesbiennes  s’adonnent à des « parties » de fantaisies rythmées par les coups de sifflets; une flic Sukie ( Beanie Feldstein)  -dans une des premières scènes  d’ailleurs sa chair triturée léchée explose de plaisir dans sa flaccidité-  larguée par sa partenaire Jamie va concocter sa  vengeance; elle saura dans l’exercice de ses fonctions mettre KO les deux mâles malfrats, à la recherche de cette mallette contenant des godemichés compromettants …pour l’avenir politique d’un sénateur…républicain...

 

Bienvenue au pays de la femme libérée…lesbienne !

Bienvenue dans ce road trip qui se veut plaisant,  au rythme souvent endiablé, aux situations absurdes , aux dialogues pas toujours subtils et souvent vulgaires, aux jeux de miroir (cf les duos : le couple de malfrats et leurs   méthodes si opposées,  le couple Jamie/ Marian si dissemblable...)

 

Le hic, car il y a un hic -et le nom Ethan Coen est bien évidemment responsable, il est porteur d’un label et implique des attentes !

Les digressions psychédéliques semblent « plaquées » artificiellement, alors qu’elles étaient censées donner le « tempo » en tant que « transitions » entre les étapes de cette « course poursuite » ; le recours aux plans coupes est excessif et nuit à sa prétendue originalité, l’opposition démocrate/républicain (en cette période électorale….) esquissée légère et vulgaire ; mais bien pire l’ensemble souffre d’un manque d’ingéniosité, d’originalité !!

 

Colette Lallement-Duchoze

Drive-Away Dolls
Drive-Away Dolls

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7 avril 2024 7 07 /04 /avril /2024 10:26

Documentaire réalisé par Andrés Peyrot (Panama/France 2023) 

En 1975, Pierre-Dominique Gaisseau, explorateur français, se rend au Panama pour réaliser un film sur la communauté fermée des Kunas, où la femme est sacrée. Or, le projet fait faillite et les Kunas attendent toujours de découvrir leur film.

Dieu est une femme

Tout commence (film + histoires)  par ces images d’archives ; nous voyons Pierre Dominique Gaisseau recevoir en 1962 un Oscar pour son documentaire Le ciel et la boue ; nous apprenons aussi qu’en 1975, il fut l’hôte de la communauté Kuna (peuple d’Amérindiens vivant dans l’archipel de Kuna Yala, le long de la côte caribéenne du pays). Communauté matrilocale qu’il avait filmée (fasciné par son mode vie, ses pratiques cultuelles et son organisation sociale , si éloigné.e. s de sa « civilisation occidentale »)  et à laquelle il avait fait la promesse solennelle de faire connaître « dieu est une femme » Mais rien ne se passa comme prévu…

Andrés Payrot cinéaste suisse d’origine panaméenne se rend en 2010 à Ustupu ; le souvenir de cette promesse est toujours vivant (Dieu est une femme jamais visionné serait attendu comme un film miroir?) Dès lors va débuter une « quête » (retrouver ces bobines) qui se double d’une enquête. Film d’aventures ! Nous serons aux côtés du cinéaste et du poète Arysteides Turpana, âme de cette communauté ;  après sa mort en 2020 le récit serait désormais orphelin de son héraut ? Peut-être,  mais le cinéaste le veut avant tout « collectif » , et surtout débarrassé de ces oripeaux censés épater le  "touriste " (et flatter son regard "ethnocentrique")

Ainsi deux récits vont être menés de pair ou de front, le questionnement sur la fonction du documentaire dit « ethnographique » n’en sera que plus percutant. Après avoir assisté (comme en direct à la découverte des bobines puis à leur restauration, à leur transport presque dédaléen) nous serons convoqués au plus près de tous les habitants de l’île pour voir sur cet immense « écran » de fortune ce qu’étaient ces gamines (aujourd’hui adultes) ou leur père (aujourd’hui décédé) accomplir le rite de l’hyménée par une danse rituelle, la communauté dans son ensemble (rites de passage, "tonte" des cheveux certainement douloureuse)

Une « mise en abyme » donc pour un film hybride. Avec l’option de la simultanéité (comme dans des split screen) Juxtaposer dans le même cadre des extraits d’un passé restauré et le moment présent, voilà un exercice d’autant plus périlleux que le commentaire en off s’offusque de l’approche « occidentalisante » et que la proximité du présent d’hier avec celui d’aujourd’hui abuse parfois de surimpressions ou de fondus enchaînés 

Restera gravée la personnalité de cette femme qui tout en commentant l’image de ce qu’elle a été, est comme déifiée, mais sans être idéalisée tout simplement parce que son regard authentique bat en brèche toute tentative de « folklorisation » mal venue…

A voir !

 

Colette Lallement-Duchoze

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