De Valérie Donzelli (2025)
avec Bastien Bouillon (Paul Marquet) André Marcon (le père) Virginie Ledoyen (l’éditrice Gallimard Alice Bosquet)
Festival de Venise 2025,(prix du meilleur scénario)
Un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l'écriture et découvre la pauvreté.
Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.
A pied d’œuvre est le titre de l’autobiographie de Franck Courtès (2023) dont s’est inspirée Valérie Donzelli. Or, adapter c’est souvent aller de chaussetrappes en chaussetrappes… Ainsi dans le film (quand bien même Gilles Marchand fût co-scénariste) le recours pour le moins tendancieux à la voix off – Cette voix intérieure: justifiée (entendons bienvenue adéquate) quand le photographe/romancier uberisé "juge" son père, par exemple, mais quand elle énonce des vérités d’évidence pour qui subit le calvaire qui mène de la création à l’édition et à l’appréciation du public (cf achever un texte…) ou pour qui déshumanisé est réduit à un signe sur algorithme , alors qu’elle est censée "dire" le texte originel de Courtès- cette voix off semble artificiellement plaquée et en aucun cas ne saurait servir de "ponctuation" (les mots si éloquents soudainement galvaudés!!!) Il en va de même pour la récurrence de ces plans censés délimiter scènes -ou décors- d’intérieur et scènes d’extérieur (cf le soupirail leitmotiv formel "fausse ouverture" sur un monde dont la vision est parcellaire, celle du regardeur qui "survit" dans l’exiguïté monacale d’une cellule …mais qui en fera la "matière" de l’autofiction (on aurait apprécié les changements de focale en harmonie avec les focalisations narratives..); cf aussi le lent travelling sur un balcon d’un immeuble du XVIème arrondissement où Paul doit déraciner 18 buissons alors qu’il est vu de l’intérieur à travers les baies vitrées, par tout le personnel de service du propriétaire…. Et que dire de cette difficulté (réelle certes) à "montrer" un écrivain dans sa propre tâche ? (Marie Hélène Lafon n’hésite pas à utiliser le mot "chantier" quand elle évoque son travail d’écriture) Certes le "sang" -en ses diverses acceptions- revient en leitmotiv, illustrant entre autres le fameux propos d’Hemingway Ce n’est rien d’écrire il suffit de s’asseoir et saigner Or trop souvent une partie du Chantier est réduite à un clavier d’ordinateur sur lequel se penche l’auteur ou à la relation avec la maison d’édition qui impose ses diktats… L’autofiction que Paul est censé rédiger ne sera pas simple transcription de son vécu mais (re)construction à partir de ce réel, (ce qui sera explicite ou explicité …. quand l’éditrice "lira" des extraits du manuscrit ou quand le fils commentera à distance )
Cela étant, on appréciera la prestation exemplaire de Bastien Bouillon (vu récemment en commissaire monomaniaque dans l’affaire Bojarski ou capable de passer quasi instantanément de la douceur câline à la furie dans Aux jours qui viennent ) Oui une prestation qui force l’admiration ! il est quasiment de tous les plans et quand son visage envahit l’écran c’est comme s’il était découpé au scalpel par des jeux de lumière, et quand un pleur sillonne sa joue c’est parce que son fils -si loin si proche- lui dit tout simplement sa fierté d’avoir un père tel que lui… De même on sera sensible à cette musique répétitive (piano) qui met en évidence l’obstination (parfois candide) de Paul et la "monotonie" de ses "tâches répétitives"
Mais on retiendra surtout la peinture sans filtre, réaliste sans misérabilisme, de l’ubérisation de notre société : désormais tout fonctionne sur des plateformes, il faut s’inscrire, jouer avec la "concurrence", "baisser" les prix, se rendre disponible tant pour le ménage que pour le jardinage le bricolage les déménagements ; et surtout accepter d’être "noté" et le jugement peut être sans appel….
Le film s’ouvre sur une séquence pour le moins symbolique : chantier de démolition (intérieur d’un immeuble) mouvement effréné des marteaux et masses qu’accompagne une bande-son illustrative, course vers la benne récupératrice Sébastien Bouillon bras demi nus manipule les outils de démolition …Comment en est-il arrivé là ? Le film peut commencer…par un "décrochage" précisément (départ de l’épouse et des deux enfants à Montréal, choix de l’écriture, déménagement, emménagement…)
Un film à voir !
Colette Lallement-Duchoze
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