De Kleber Mendonça Filho (Brésil 2024)
Avec Wagner Moura (Marcelo /Amando/ Fernando) Maria Fernanda Candido (Elza) Gabriel Leone (Bobbi) Udo Kier (Hans) Thomas Aquino (Arlindo) Robério Diogenes (Euclides) Sebastiana de Medeiros (Dona Sebastiana) Carlos Francisco (Seu Alexandre) Alice Carvalho (l'épouse décédée de Marcelo) Jamila Facury (Fatima) Roney Villela (Augusto) Laura Lufesi (Flavia) Luciano Chiurelli (l’industriel)
Cannes 2025 : Prix de la mise en scène, Prix d’interprétation masculine,(Wagner Moura) prix FIPRESCI (fédération internationale de la presse cinématographique)
Présenté en avant-première à l'Omnia République samedi 27 septembre 2025
1977. Dans un Brésil tourmenté par la dictature militaire, Marcelo, un homme d'une quarantaine d'années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où il espère construire une nouvelle vie et renouer avec sa famille. C'est sans compter sur les menaces de mort qui rodent et planent au-dessus de sa tête.
Après la formidable fable dystopique Bacurau Prix du jury à Cannes 2019 (Bacurau - Le blog de cinexpressionsle ; après le plus apaisé Portraits de fantômes Portraits fantômes - Le blog de cinexpressions Kleber Mendonça Filho signe avec Agent secret une traque éblouissante qui se déroule en 1977, au moment de la dictature militaire (1965-1985). Il convoque en les exploitant plusieurs genres cinématographiques (thriller western gore entre autres..) tout en reprenant ses thèmes de prédilection, -dont la mémoire, des traumatismes. Mémoire que d’un chapitre à l’autre dans ce film -structuré en 3 parties- la jeune Flavia (Laura Lufesi) presque 50 ans plus tard après avoir « écouté » des archives, consigne sur une clé USB (à noter que l’éclatement chronologique avec quelques flashbacks et cette prolepse, d'abord déroutant, ne nuira pas à la « compréhension »)
La séquence liminaire frappe par son atmosphère suffocante et absurde à la fois. Suffocante car la station-service située dans un espace désertique (plan large) est écrasée par la chaleur (cf la sueur sur le corps en surcharge pondérale du pompiste et la lumière de fin du monde…) Absurde car la présence d’un cadavre (qui commence à se décomposer) n’intrigue pas les deux policiers pourtant alertés, ils contrôlent la Coccinelle jaune (que conduit Marcelo) plus soucieux d’ailleurs de grapiller quelque pourboire.
Une séquence d’ouverture qui donne le ton (pression asphyxiante corruption silence complice) Elle reviendra sous forme de cauchemar quand Marcelo hébergé à Recife chez Mme Sebastiana avec d’autres réfugiés se sait traqué menacé de mort… Elle préfigure aussi les aspects « fantastiques » (une jambe retrouvée dans l’estomac d’un requin, une autre jambe (ou la même ?) qui attaque les promeneurs gays d’un parc public, jambe homophobe écrira-t-on dans la presse...) Or ces éléments apparemment mineurs dans le film, participent peu ou prou au dessein de Mendonçà « explorer comment les individus naviguent dans un système oppressif, comment ils résistent ou se soumettent Le macchabée et le membre inférieur décomposé ne seraient-ils pas une métaphore de la dictature avec son lot d’exécutions sommaires, de disparitions, de cadavres, avec la complicité des « bien-pensants » ? l'illustration de "discours déviants, fantasmes sécuritaires servant à canaliser une violence d'état qui ne dit pas son nom"? . Et la façon de filmer en très gros plans (ici les orteils du cadavre ou la plaque minéralogique) prévaudra aussi dans les moments d’intensité dramatique…
Fuir un passé trouble, revoir son fils (la photo de l’épouse décédée l’avait accompagné dans ce « retour » de Sao Paulo à Recife) interroger les archives pour connaître le véritable état civil de sa propre mère constituent l’arc narratif évident. Arc narratif qui ira s’amplifiant (évocation du passé de Marcelo, grâce à quelques flashbacks, passé justifiant comme a posteriori cette traque, le rôle de tueurs à gages - dont certains à la trogne digne de westerns)
Un récit qui mêle habilement réalité historique et fiction, réalisme et fantastique, dramatique et ubuesque, avec des clins d’œil réitérés au cinéma (dont Les dents de la mer).
Un récit où se déploie un labyrinthe de multiples connexions où la "mémoire" va précisément épouser l'apparente discontinuité avec cette constante chez le cinéaste: moins raconter qu’exhumer, moins reconstruire que fouiller (jusqu'au constat final...) et cette façon de filmer si singulière qui scinde et fragmente l’espace avec un accompagnement sonore qui lui aussi disloque (l’épisode du carnaval en serait la preuve irréfutable)
Un film à ne pas rater !
Colette Lallement-Duchoze
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