De Graham Swon (USA 2023)
avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Peter Vack
(inédit en France ainsi que The world is full secrets 2018)
1939, quelque part dans le Midwest américain : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature et son mari, Richard, auteur de romans pulp, s’installent à la campagne, où ils se retrouvent pris dans un triangle amoureux avec leur servante profondément religieuse, dans cet examen envoûtant d’un monde voué à disparaître.
Voici trois personnages Barbara -autrice empêchée d’écrire depuis ses jeunes années, Richard son mari auteur de romans de gare au succès mitigé et Martha leur servante très pieuse dévouée dont le visage et le corps sont marqués par des cicatrices (comme autant de stigmates de ??) Trois personnages, trois voix qui vont s’entrelacer dans un chant du soir tel un chant du cygne ?
Certes le cinéaste situe son film à la fin de l’été 1939 mais an evening song (for three voices) n’en sera pas pour autant un « film d’époque » tout au plus l’année choisie 1939 « est une année de transition : après la Grande Dépression, l’industrialisation bat son plein et dans le domaine culturel le système des grands studios hollywoodiens est à son apogée alors que le modernisme littéraire touche à sa fin et la seconde guerre va bouleverser le monde ; le film se déroule entre « la fin » et le « commencement » (Propos du réalisateur)- L’histoire colportée d’un loup garou qui rôde et dévore des animaux mais aussi des humains en serait-elle la métaphore ?
Le "trio", triangle amoureux, où chacun aime les deux autres ? Graham Swon l’exploite certes mais au service d’une expérience cinématographique fort singulière qui n’a rien à voir avec le " naturalisme" du mélo provincial -même si à la toute fin le film semble renouer avec cette veine (Martha la récitante fait part du sort de tous les protagonistes comme dans un épilogue; propos non denués d'ironie)
L’essentiel (soit les trois quarts) frappe par une atmosphère envoûtante diaphane ou nocturne, et l’émotion feutrée qu’elle dégage ! fondus enchaînés, surimpressions , superpositions (des image et des voix) , choix des plans séquences, le flou et son corollaire : le primat de la sensation sur l’histoire, la lenteur hypnotique, la musique de Rachel Evans qui de bout en bout accompagne les textes récités, (successivement, en alternance ou simultanément comme des échos qui se répondent avant de se confondre (qu’il s’agisse des pensées profondes -inavouables ?- des trois personnages de leurs désirs de leurs rêves, ou des extraits des œuvres écrites par le couple, de leurs commentaires, ou encore de rumeurs qui circulent au village), tout concourt à rendre délicat palpable évanescent et charnel à la fois un univers de signes où le Verbe se fait chair et sa puissance incantatoire aussi fluide que les flux des trois consciences
Un envoûtement
A ne pas rater
Colette Lallement-Duchoze
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