De Shih-Ching Tsou (2024 Taïwan France USA G-B)
Sean Baker coproducteur et monteur
Avec Janel Tsai (la mère) Shi-Yuan Ma (la fille aînée ) Nina Ye (la gauchère) Brando Huang (Johnny)
Cannes 2025 Semaine de la Critique Prix de la Fondation Gan pour la distribution
Une mère célibataire et ses deux filles arrivent à Taipei pour ouvrir une petite cantine au cœur d'un marché nocturne de la capitale taïwanaise. Chacune d'entre elles doit trouver un moyen de s'adapter à cette nouvelle vie et réussir à maintenir l'unité familiale
Cet endroit est magique (dit émerveillée la jeune I-Jing en arrivant à Taipei)
D’origine taiwanaise Shih-Ching Tsou signe avec Left-handed Girl son premier "solo" (jusque-là collaboratrice de Sean Baker, son compagnon) En s’inspirant d’ailleurs de son propre vécu (elle la gauchère, vilipendée par un grand-père inféodé à des croyances ancestrales ; main gauche = main du diable)
Le spectateur est immergé dans l’univers grouillant de la tumultueuse capitale Taipei et plus particulièrement dans celui d’un marché nocturne. Le rythme les couleurs la musique la foule tout concourt à faire de ce lieu - poumon de la capitale -, un personnage vibrionnant
Qu’il soit cut –quand la gamine I-Jing passe d’une séquence à l’autre dans l’illusion de l’instantanéité -qu’il soit parallèle -quand la mère Shu-Fen (Janel Tsai), et la fille aînée I-Ann (Shih-Yuan Ma), sont captées dans la singularité de leurs fonctions, -restauration ou betel nut beauty– ou qu’il soit alterné -, le montage est vif, ne laisse aucun temps mort, et la fragmentation apparente s’inscrit en fait dans une polyphonie et la dynamique du contrepoint. La gamine dans ses tribulations va d’un univers à l’autre (appartement, marché, école, ruelles et recoins) à pied ou en scooter. La caméra la filme à sa hauteur, adopte son point de vue (et ce, dans toutes les acceptions de l’expression) I-Jing a la naïveté mais aussi la frénésie de l’enfance ; une enfance mise à rude épreuve … éplorée elle le sera à la mort de son compagnon Goo-Goo un suricate, effarée quand le grand-père la semonce pour ne pas faire usage de sa main droite, et bien décidée à « tuer » sa main gauche, « diabolique »
Le film obéit ainsi à une dynamique interne narrative certes mais aussi dramatique -illustrée par la tension entre la forme flamboyante de néons et la précarité des conditions de (sur)vie)-, qui culminera dans la longue séquence de l’anniversaire de la grand-mère - les éléments apparemment disjoints de la « mosaïque » vont s’imbriquer, faire éclater au grand jour les non-dits, les « secrets » contribuant à créer un twist (alors que le film était déjà traversé par moult rebondissements…rapports de classe, relations familiales, figures apparemment secondaires soudainement exhaussées)
Mettre en scène des « femmes » (sur plusieurs générations) faire leur portrait (au quotidien), filmer le prolétariat contemporain (et la ville regorge de travailleurs exploités), c’est simultanément fustiger un système politique et social qui privilégie le « mâle » ; c’est, en désamorçant par le rire ou le sourire amer le drame latent ou à venir, dénoncer les stéréotypes toujours en vigueur. Oui la société taiwanaise au XXI° est encore corsetée dans des préjugés … (que les révélations de la fille aînée, in fine, étaleront au grand jour)
Un film à voir!
Colette Lallement-Duchoze
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