3 janvier 2023 2 03 /01 /janvier /2023 06:27

documentaire réalisé par  Benoît Jacquot (2021)

avec Isabelle Huppert et Fabrice Luchini

Festival d’Avignon, été 2021. Une comédienne, un comédien, face à leur rôle, leur texte, juste avant les représentations. Devant la caméra documentaire de Benoit Jacquot, Isabelle Huppert et Fabrice Luchini au travail.

Par coeurs

Il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence !Ah ces Grecs ils étaient superficiels par profondeur! ( Le gai savoir Nietzsche ) 

 

Elle est assez discrète, lui volubile dans une forme de cabotinage affiché et assumé tout à la fois. Elle répète le rôle de Lioubov pour la pièce qui sera jouée à la Cour  d’Honneur du Palais des Papes, lui répète des extraits du Gai savoir et de Zarathoustra de Nietzsche qu’il lira, seul, dans la Cour du Musée Calvet. Elle est intégrée à un groupe d’acteurs sous la direction de Tiago Rodrigues, (cf le générique de fin),  lui est son propre "metteur en scène" (instaurant d’ailleurs un dialogue entre le philosophe et le poète Baudelaire).

Des enjeux au départ très différents, donc. Mais ce qui intéresse Benoît Jacquot c’est de montrer les deux artistes/acteurs dans l’exercice de ce qu’ils font. D’abord successivement, séparément (caméra à l’épaule ou posée sur un coin de table) puis dans les dernières minutes, en montage parallèle et "faussement" alterné. L’une effacée -voire minuscule- dans  l’immensité du lieu théâtral, l’autre envahissant un espace moins scénique que mental

Isabelle Huppert "bute" sur une phrase (le malheur est tellement invraisemblable que j’en viens même à ne plus savoir que penser); elle la triture, la décompose, en interroge le sens -et ce, quel que soit l’endroit où elle se trouve : dans la voiture -qui la mène en longeant le Rhône vers Avignon- dans les coulisses de la Cour d’Honneur, dans sa loge. Luchini cherche le ton juste pour une phrase qu’il module à sa guise "on a nécessairement la philosophie de sa personne, à supposer qu’on en soit une" ; mais aussi en fonction du souffle du mistral !! Si l’actrice s’interroge sur un « handicap » si elle avoue connaître le « trac », l’acteur rompu à tous les contretemps se plaît à passer outre certaines « règles » ; c’est en jouant qu’il serait à l’abri du trac et il avoue être encore à table quelques minutes avant de se présenter sur scène (cf la longue file d’attente rue Joseph Vernet)

Nous suivons la première dans ses déambulations, la surprenons somnolant sur une couche (reposoir) alors que le second à l’instar de Flaubert semble reproduire, assis, une forme de gueuloir (ce dont témoignent ces plans très rapprochés sur le visage les lèvres et les dents). Isabelle Huppert doit savoir « par cœur » un texte précis, à restituer dans son intégralité,  alors que F Luchini se plaît à « oublier » provisoirement le texte originel; non seulement pour le commenter (quand le destinataire est le public) mais pour expliquer (face à la caméra de Benoît Jacquot) son propre jeu d’acteur -celui de la diction, de l’effacement du moi profond pour parvenir à ce que recommandaient ses devanciers – Jouvet, Bouquet ses « maîtres » qu’il cite avec passion-, non pas imposer un « sens » mais entendre tout simplement le « ça parle »  le « ça dit » (une sorte de métalangage de l’interprétation et de la diction)

Chez des "monstres" -du cinéma ou du théâtre- il y aurait une part non négligeable d’hubris ? peut-être. Or la caméra de Benoît Jacquot a réussi un tour de force dans cet apprivoisement  du langage, de ces textes que l’on caresse et que l'on doit savoir "par cœur" . Dans les dévoilements -qui précédent la  "représentation" -,  il aura mis à nu une Isabelle Huppert en proie au doute, loin des clichés (elle fait du Isabelle Huppert ; elle maîtrise tout froidement) et -quelle gageure !-,  il sera parvenu à rendre presque "sympathique"  un Luchini (que d’aucuns détestent, d’une haine quasi viscérale)

Je ne peux que recommander ce documentaire/ exercice de style tant Benoît Jacquot, avec un dispositif très sobre, a su communiquer sa fascination pour la relation particulière entre un acteur et son texte : "l’élégance de la précision" pour l’une, "l’exubérance de la passion" pour l’autre ! mais toujours cette  "obsession du travail bien fait"  dans la  "soumission aux textes", une soumission dictée par l’amour des mots !

 

 

Colette Lallement-Duchoze


 

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