1 juillet 2018 7 01 /07 /juillet /2018 14:07

Documentaire réalisé par Catalina Mesa (France Colombie 2016)

il est dédié à sa grand-tante 

 

femmes interviewées: Cecilia Bohórquez, Manuela Montoya, Elvira Suárez, María Fabiola García, Luz Gonzáles, Licinia Henao, Ana Luisa Molina, Celina Acevedo, Laura Katherine Foronda, Luz Dora Henao, Rosa Margarita Velázques ou encore Emilsen Ríos

 

 

Argument: 

À Jericó, village de la région d’Antioquia en Colombie, des femmes d’âges et de conditions sociales différentes évoquent les joies et les peines de leur existence. Leurs histoires se dévoilent l’une après l’autre, ainsi que leur espace intérieur, leur humour et leur sagesse. Chila, Luz, Fabiola, Elvira… tour à tour frondeuses, nostalgiques, pudiques et impudiques. Un feu d’artifices de paroles, de musique et d’humanité

 

Jericó, le vol infini des jours

 

Entre le premier plan sur un ciel où se grave un texte poétique sur le village de Jericó et le dernier où le même ciel est constellé de cerfs-volants nous aurons vu et surtout entendu huit femmes (dont une centenaire) évoquer leur quotidien leur passé leurs grands bonheurs et leurs grandes douleurs, leur conception de l’existence….Y aurait-il osmose entre la truculence de certains de leurs propos et les couleurs -souvent criardes voire kitsch des façades et des intérieurs ? En tout cas un lien très fort relie le cadre de vie – cuisine bibelots rosaires – et la personnalité de ces femmes filmées avec empathie et respect, femmes gardiennes d’une mémoire inviolée !

Les plans d’ouverture -panoramique sur le paysage alentour, avec ses plantations ondulantes, plongée sur les toits de tuiles, frontal sur des fenêtres et des portes très colorées, gros plans sur un détail du visage, un œil que l’on maquille , invitent le spectateur à se familiariser avec un environnement (même si parfois celui-ci ressemble à une carte postale), sorte de quadrillage qui va sous-tendre un autre maillage (celui des parcours de Vie) Écouter Chila, Luz, Fabiola Elvira Celina Licinia, c’est s’immiscer dans des récits où ce qui est fugitif éphémère va se figer dans la fixité de l’éternel ! De même que le village est une enclave dans la région d’Antioquia, de même sont préservées des traditions que la parole  exhume.

Les récits/parcours de vie, loin d’être fragmentés en huit portraits (première impression) convergent (la musique de Teresita Gomez assurant les raccords) vers des thématiques communes : religion, transmission de valeurs. On peut être « surpris » par l’omniprésence (objets et discours) de la religion aux accents de religiosité ; on le sera moins par cette volonté de léguer aux générations futures un patrimoine intellectuel et moral (à plusieurs moments d’ailleurs voici qu’apparaissent dans la croisée le visage de jeunes enfants et ce n’est pas pur hasard si au final ce sont un garçon et une fillette qui, maniant leurs cerfs-volants, guident vers le ciel le « vol infini des jours »)

 

Un fils disparu depuis 20 ans kidnappé par la milice et la mère traumatisée ne peut retenir ces perles de douleur qui sillonnent son visage mais très vite une force quasi insoupçonnée « il faut aller de l’avant » évitera le pathos conférant au personnage sa dignité. Un mari mort accidentellement laissant une veuve et 9 orphelins ?nulle lamentation dans la « confession » mais la mémoire vivace de l’être aimé ! Ou encore cet aveu « À 102 ans je dois me préparer à ma nouvelle Vie »

 

Une parole enluminure

Un film documentaire RARE à ne pas rater !!! (séances Omnia lundi 15h50 et mardi 18h)

 

Colette Lallement-Duchoze

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30 juin 2018 6 30 /06 /juin /2018 05:03

De Jason Reitman (USA)

avec Charlize Theron, Mackenzie Davis, Ron Livingston 

 

argument: Marlo est au bout du rouleau. Prête à accoucher de son troisième enfant, elle doit aussi prêter une attention particulière à son petit garçon… Après la naissance, épuisée, elle se résout à engager une nounou de nuit : Tully est jeune, dynamique, amicale, et s’occupe autant de Marlo que du bébé.

Tully

S’inspirant de sa propre expérience la scénariste Diablo Cody crée un personnage féminin en proie au baby blues après l’accouchement d’un troisième enfant. Jusque-là Marlo  "assumait" travail à plein temps et "rôle de mère" (deux enfants dont l’un "pas tout à fait comme les autres" à cause d’un dysfonctionnement neurologique non élucidé!)  !!! Dès l’instant où elle accepte l’offre d’une nounou de nuit Tully,  c’est un "chamboulement" qui s’opère dans son quotidien.

Le film se prête à une lecture plurielle (identité mise à mal, confrontation entre ce que l’on était et ce que l’on est devenu, image que le corps exténué et déformé par les grossesses renvoie à soi-même et aux autres, la maternité et son mythique épanouissement, crise de la quarantaine, deuil de sa jeunesse, rôle du mari/père etc.) Le spectateur assistera dans l’avant-dernière séquence  à un "chamboulement"...Est-ce pour autant un twist ? Non (hormis pour le mari…) Trop de signes avant-coureurs dans la relation miroir Marlo/Tully : les plans cadrés sur les deux visages, ou la superposition des deux silhouettes, la récurrence de l’élément liquide sont comme les "échos visuels à la dualité" .et l’effet redondant de certains  propos ne saurait tromper!!

Le regard amorphe, le corps empâté -et que la caméra ausculte- l’actrice Charlize Theron -ex mannequin, elle a consenti à prendre plus de 10 kilos pour ce rôle-  interprète avec un certain brio cette femme à la fois dépressive et joyeuse (car la déprime post-partum n’exclut pas l’humour) Qu’elle considère Tully comme une Poppins moderne (l’expression est de la scénariste et non de journalistes …..qui se l’ont appropriée) quoi de plus naturel et « moral » à la fois (Tully énonce parfois à la manière d’un catéchisme les leçons pour « reprendre sa vie en main ») !

Moral et bien lisse aussi ce dernier plan où l’on voit assis, de dos, le père et la mère, soit le couple réconcilié dans et par leur choix de vie ! Chacun a tourné définitivement le dos à sa jeunesse !

Un film qui se laisse approcher (il n’est pas sournois) un film qui se laisse voir, mais dont on peut se passer….

Colette Lallement-Duchoze

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 16:55

De Sébastien Bailly 

avec Hafzia Herzi, Lise Bellynck, Anne Steffens Friedelise Shutte Marie Rivière

 

 

 

Argument: Hafsia, Douce, Delphine et Charlotte : quatre jeunes femmes qui cherchent à s’affranchir des limites qu’on voudrait leur imposer;  à travers trois histoires distinctes formant un triptyque sur le désir féminin

Féminin plurielles

Ce premier long métrage de Sébastien Bailly regroupe 3 de ses courts métrages (Douce 2011 Là où je mets ma pudeur, 2013 Une histoire de France 2015). Dès le prologue quelques plans rapides sur chacune des femmes  mettent en évidence la cohésion (et cohérence)  de portraits croisés impulsés par une thématique commune (rapport à son propre corps, volonté  de faire voler en éclats certains tabous) et dans laquelle  le cinéaste évitera le piège du "male gaze".   Exemple le plus probant? Hafsia (Où je mets ma pudeur ) commente pour son examen le tableau d’Ingres (la grande odalisque) ; du corps exhibé dans sa nonchalante et lascive nudité (regard masculin sur la séduction) elle dénonce les imperfections dans le traitement pictural, les indécences de la posture et son commentaire sur la chevelure retenue par un ruban, sur la notion de « pudeur » renvoie par une forme de mimétisme -inversé- à son statut particulier (elle qui en toute occasion, portait le hijab, a dû s’en débarrasser pour l’examen…) laissant pantois les membres du jury.

Un film sur le regard donc. Celui des « autres » sur soi (regardeurs hostiles à la regardée dans Douce ; cette infirmière qui caresse le corps d’un patient dans le coma et se masturbe jusqu’à l’orgasme) Celui de soi sur soi (que renforcent des effets spéculaires Où je mets ma pudeur) celui de l’appareil photo (une histoire de France) qui capte le vivant le vécu ou le passé. Les hommes font office de figurants ou incarnent tous les obstacles qui entravent le parcours de ces femmes….femmes qui vont assumer jusqu’au bout leur « hors normes »

Le troisième volet semble le plus « scolaire » (et le titre pris au sens littéral le confirmerait aisément) il est aussi le plus « didactique » Tulle ville de deux présidents français -d’ailleurs on attend la visite de Hollande- ; Tulle ville natale de Rohmer, (clin d’oeil de Sébastien Bailly au cinéaste disparu dans le traitement à la fois intime et distancié des personnages ? Mais sans le "marivaudage").  Tulle et l’épisode tragique des pendus. La  ville corrézienne devient par la rencontre autant épiphanique que sensuelle - et sexuelle- entre Delphine et Charlotte, une variante du fameux rapprochement franco-allemand….

 

A ceux qui reprochent  un "manque de psychologie" (entendez Sébastien Bailly n’a pas approfondi les enjeux ou motivations de Douce ou Hafsia) il est facile de rétorquer que l’enjeu cinématographique est de faire transparaître par un geste, un regard, un silence, le conflit intérieur de ces deux femmes. A cela s’ajoute la musique  (composée par Laurent Levesque): celle du générique de fin surtout où les choeurs, épousant le rythme intérieur de ces quatre femmes, révèlent leur âme

Au grief concernant la tendance à "réciter"  (Hafsia face au tableau d’Ingres, Delphine évoquant pour Charlotte, la photographe allemande, les atouts de la ville de Tulle ou le massacre des pendus) on peut répondre que le réalisateur fait sien un principe cher à Rohmer, celui de la distanciation

 

Délicatesse et suavité, alors que les conflits intérieurs peuvent être explosifs; élégance et simplicité alors que les thèmes abordés frappent par leur gravité ; une attention particulière accordée aux cadrages aux lumières qui transforment une scène en tableau….tout cela fait de « féminin plurielles » un film  esthétisant parfois, certes,  mais convaincant toujours !

Et dans le contexte actuel il a une résonance toute particulière! 

 

Colette Lallement-Duchoze

Féminin plurielles
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22 juin 2018 5 22 /06 /juin /2018 05:54

De Constantin Popescu  (Roumanie)

Avec Bogdan Dumitrache, Iulia Lumanare

 

 

Argument: Cristina et Tudor Ionescu forment une famille heureuse avec leurs deux enfants Maria et Ilie. Ils ont la trentaine, vivent dans un bel appartement en ville. Il travaille dans une entreprise de téléphone elle est comptable. Un dimanche matin, alors que Tudor se trouve avec les enfants au parc, Maria disparaît ...

 

Pororoca, pas un jour ne passe

Comment "survivre" à la disparition d'un être cher, son enfant? Confrontés à l’horreur de l’évidence, le corps et l’âme ne sont plus que lambeaux ; lacérés déchiquetés ils ne sont plus que souffrance et suffocation dans la solitude et la quête d’un improbable retour. C’est tout cela que Christian Popescu illustre et rend "palpable" dans Pororoca pas un jour ne passe…(Pororoca désigne un phénomène naturel et ravageur en Amazonie)

 

Les choix stylistiques (plans-séquences, caméra portée, attention particulière accordée aux objets, bruitage) sont au service d’une construction où jamais ne sont surlignées les différentes étapes tant elles s’incorporent naturellement à la dramaturgie. À l‘insouciance heureuse -un dimanche dans le parc, traité en un plan-séquence de plus de 15’- succède la panique -Maria a quitté subitement le champ de vision et de la caméra et de son père Tudor ; à la panique, le désespoir -les tentatives de la gendarmerie semblent frappées d’inanité- au désespoir l’obsession dévastatrice.

Le couple se délite  et à partir du moment où Cristina décide d’aller rejoindre "provisoirement " ses parents avec Ilie,  Constantin Popescu s’intéressera aux "ravages" exercés sur le père (coupable d'un moment d’inattention???). L’acteur Bogdan Dumitrache sera de tous les plans jusqu’à envahir l’écran...

Dès lors, le réalisateur met en présence deux forces qui progressivement vont s’interpénétrer : le monde extérieur (Popescu comme d’ailleurs Mungiu Pui Porumboiu, privilégie en les répertoriant les objets même les plus anodins et leur confère un pouvoir sinon symbolique du moins signifiant) et l’enfermement intérieur. Ce dernier ayant le pouvoir de contaminer le premier (voyez par exemple ces toits cette terrasse ce coin de parc ce vélo,  progressivement dépossédés de leur entité propre par la "caméra subjective") . La bande-son accentue les bruits habituellement anodins (vaisselle que l’on range couvercle que l’on déplace) comme un partition grinçante. On assiste hébété à une désintégration de ces deux univers réel et mental (et la dernière séquence est d’une violence insoutenable -personnes sensibles attention!!!) L’enquête obsessionnelle de Tudor a tourné au cauchemar entraînant le spectateur dans des abysses mortifères

 

Une orchestration "savante" de l’espace (parc, appartement, filature du « supposé » kidnappeur espace mental) Un temps suspendu ou qui s’étire. Une volonté de laisser ouvertes toutes les hypothèses! . Une interprétation hors norme pour donner corps à une douleur hallucinée. Tout cela fait de Pororoca un film incontournable

 

Colette Lallement-Duchoze

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 07:42

De Paolo et Vittorio Taviani  Italie 

Avec Luca Marinelli, Lorenzo Richelmy, Valentina  Bellé 

argument: 1944 Collines des Langhe près de Turin pendant la guerre civile italienne....Entré dans la Résistance un jeune partisan découvre que la femme qu'il aime est tombée amoureuse de son meilleur ami, partisan lui aussi. Partant à la recherche de ce dernier, il apprend qu'il a été arrêté par les fascistes...

Una questione privata

Une intersection dans un paysage quasiment noyé dans le brouillard : deux "partisans" qui patrouillent ; Milton (Luca Marinelli) choisit contre l’avis de son compagnon d’armes le chemin qui le mènera vers son passé. Ce premier plan illustre le questionnement qui est au coeur de tout le film :  una questione privata primerait-elle sur le politique -sans remettre en cause le choix de l’engagement ?

En pénétrant dans l’immense demeure c’est tout un pan de son passé qui resurgit : la lumière triomphe du brouillard mais une zone d’ombre s’impose désormais : a-t-il été trahi par son ami Giorgio (Lorenzo Richelmy) comme le laisse entendre la gouvernante ?

Dès lors Milton est une force qui va...à la recherche de la Vérité bravant tous les pièges et dangers, en s’opposant d’ailleurs aux ordres  de ses supérieurs

 

Les flash back -récurrents  dans tout le film- sont (et chaque spectateur en conviendra) un peu trop "appuyés" (un gros -voire très gros-  plan sur un objet, un geste par exemple;  une parole, une musique; raccord; et voici  un pan du passé ressuscité, revisité dans sa lumière)  Le passé c'est l'Eden 1943 : le trio "amoureux" la musique l’insouciance jusqu’à une forme de marivaudage. Le présent c'est la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et la lutte fratricide en Italie qui oppose les résistants/ partisans aux fascistes. Milton à la recherche d’un paradis perdu (comme son (pré)nom le suggère...) Milton témoin des pires atrocités (cette gamine lovée dans le giron de sa mère morte qui s’en extirpe à la recherche d’un verre d’eau et qui rejoindra le cadavre, une séquence traitée telle une liturgie macabre; cet adolescent qu'on abat sans autre forme de procès) Milton témoin de ravages plus psychologiques (un prisonnier fasciste qu’on ne peut échanger car il n’est plus que convulsions dans sa vaine imitation d’une batterie imaginaire) Milton obsédé par la jalousie (retrouver coûte que coûte Giorgio et lui soutirer des aveux)

 

La force de ce film réside dans la restitution d’un champ de bataille intérieur halluciné à l'image de ces montagnes, ces  escarpements brumeux, ces pauses dans de piètres refuges, ces bifurcations, cette  recherche de repères, de tous ces "tableaux" qui composent un autre champ de bataille !!!

 

Un film à ne pas manquer!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

Le sujet est intéressant mais le style des frères Taviani entre réalisme et irréalisme ne trouve pas son ton.
Peu d'émotion hormis les scènes que Colette évoque (la petite fille auprès de sa famille assassinée par les fascistes).
La problématique amour individuel/engagement collectif méritait un meilleur traitement pour emporter le spectateur, on reste sur le bas coté hélas.
Serge 14/06/2018
 
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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 16:42

de Jafar Panahi  Iran 

avec lui-même, Benhaz Jafari, Marziyeh Rezaei 

Prix du scénario Cannes 2018

Une célèbre actrice iranienne reçoit la troublante vidéo d’une jeune fille implorant son aide pour échapper à sa famille conservatrice... Elle demande alors à son ami, le réalisateur Jafar Panahi, de l’aider à comprendre s’il s’agit d’une manipulation. Ensemble, ils prennent la route en direction du village de la jeune fille, dans les montagnes reculées du Nord-Ouest où les traditions ancestrales continuent de dicter la vie locale.

Trois visages

Voyage dans le temps (des modes de vie archaïques jouant le rôle de contrepoint à l’utilisation des réseaux sociaux), voyage dans l’histoire du cinéma iranien (incarnée par trois actrices) et voyage dans l’espace (de Téhéran jusqu’à la province turcophone du nord-ouest) le film de Jafar Panahi frappe par une étonnante fluidité alors qu’il (se) déploie (en) différentes trajectoires  à l’instar de ces routes qui sinuent et de ces crêts à gravir

 

Trois visages : celui de Marziyeh -il ouvre le film ; dans une vidéo cette jeune femme se  filme "en train" de se suicider ; seule façon de protester contre une famille rétrograde qui l’empêche de faire du cinéma ; celui de Behnaz Jafari à qui est adressée cette vidéo ; actrice reconnue en Iran,  elle joue son propre rôle et celui de la poétesse recluse Shahrzad, icône d’un certain érotisme chanté et dansé, interdite de tournage depuis la révolution de 1979 ; nous ne la verrons pas mais entendrons sa voix au final récitant un poème. Et pourtant par le  "subterfuge" qui rend présente une absente, Jafar Panahi "réunit" les trois femmes dans un audacieux et symbolique plan à distance : éclairées de l’intérieur elles dansent ...telles des ombres chinoises….

 

Trois visages, trois époques : l’une interdite (le passé ; incarné par la poétesse Shahrzad) , l’autre empreinte de doute, (le présent qu’incarne Behnaz Jafari) la troisième, manipulée (cet avenir entravé que représente Marziyeh). L’essentiel du film (road movie et pause dans le village) dénonce avec une distance amère -parfois ironique – l’enracinement de traditions et croyances séculaires archaïques où le "mâle"  règne en despote ! (les deux anecdotes -taureau aux testicules en or et lambeau de prépuce sacralisé telle une relique – le confirment aisément). A cette domination, le réalisateur oppose avec "amour' les visages de femmes … de.. et du cinéma. Dans le dernier plan, Behnaz  et Marziyeh marchent côte à côte ; inspirées et inspirantes elles semblent tracer le chemin à ….suivre ! alors qu'en sens inverse défile le convoi vers la saillie!! 

 

Trois visages  est aussi un hommage vibrant à Abbas Kiarostami (décédé en 2016) : Jafar Panahi comme dans Taxi Téhéran  joue son propre rôle au volant d’une voiture devenue par nécessité et métaphore un studio d’enregistrement; il a  accepté d’accompagner Behnaz Jafari  "vérifier"  si la vidéo n’est pas une manipulation ; et dans le road movie qui les mène jusqu’au nord ouest de l’Iran, il filme les paysages et les routes sinueuses à la manière de celui qu’il vénère, (cf au travers des oliviers, le goût de la cerise Ne fut-il pas son assistant et coscénariste? )

 

Un film étonnant (à ne pas rater!)

Colette Lallement-Duchoze

 

 

PS  sur le parcours de Jafar Panahi et la chronologie d'une censure

http://www.cinema.arte.tv/fr/article/jafar-panahi-cineaste-resistant

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/jafar-panahi-un-visage-de-liran

 

 

 

 

 

Jafar PANAHI a bien mérité le prix du scénario au festival de Cannes 2018. Histoire simple réalisée dans la clandestinité. On ne peut oublier un seul instant en regardant son film qu'il lui est interdit de filmer ou de sortir de son pays et qu'il peut aller en prison à tout moment. Et pourtant, avec calme, détermination et habileté créatrice,le réalisateur iranien nous adresse un nouveau témoignage de son courage en toute modestie. Les scènes peuvent sembler un peu longuettes pour certaines mais le voyage nous happe dans un autre monde, et ouvre une fenêtre sur l'espoir, une fois de plus, à travers ses personnages féminins

Serge 10/06/2018.

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 05:01

de Christophe Honoré 

avec Pierre Deladonchamps Vincent Lacoste Denis Podalydes 

présenté en Compétition au festival de  Cannes 2018

1990  Arthur a vingt ans et il est étudiant à Rennes. Sa vie bascule le jour où il rencontre Jacques, un écrivain qui habite à Paris avec son jeune fils. Le temps d’un été, Arthur et Jacques vont se plaire et s’aimer. Mais cet amour, Jacques sait qu’il faut le vivre vite.

Plaire aimer et courir vite

Après 120 battements par minute voici une autre fiction sur la tragique épopée de l’homosexualité au début des années 1990. Mais là où Campillo adoptait un point de vue militant (les débuts d’Act-up en France) C Honoré adopte celui de l’intime

Dès le prologue-générique les raccords cut imposent un rythme en adéquation avec le titre -où la juxtaposition des trois verbes et l’adverbe vite non seulement ont valeur programmatique mais mettent en exergue une forme d’urgence. Oui il faut plaire aimer et courir vite quand on se sait séropositif et condamné ; quand l’éphémère doit être éternel; quand s’illuminent les fulgurances de l’amour et de la mort ; quand Eros est Thanatos 

Romancier, dramaturge Christophe Honoré imprime à ses films des choix littéraires et  particulièrement dans ce  dernier opus.  Non seulement Jacques (Pierre Deladonchamps) est écrivain, et Arthur (Vincent Lacoste) est ce jeune étudiant qui préfère lire qu’assister aux cours, mais tout le film est construit selon des exigences qui prévalent dans l’acte littéraire (scénario dialogues dramaturgie exigeants mélange de tonalités) et il est traversé de part en part de références littéraires (jusqu’à la typologie des homosexuels que déclame Jacques lors d’une communication téléphonique avec Arthur). Trop de références pourrait nuire à la fluidité du scénario et entacher le parti pris de légèreté dramatique (les sourires et discours de Jacques, l’insouciance d’Arthur) par une tendance à l’emphase ou encore au dogmatisme. Mais Pierre Deladonchamps évite le ton professoral et péremptoire

Pour évoquer une histoire d’amour  impossible dans la durée  -Jacques sait qu’il est un mort vivant (là encore moult références à Koltès, Guibert jusqu’à la caresse de la pierre tombale…)- le réalisateur nous immerge dans le quotidien de chacun des deux protagonistes : à Paris Jacques vit avec son fils de 8 ans dont il a la garde un jour sur deux, un de ses ex (Podalydès) l’ami fidèle, habite le même immeuble; en Bretagne Arthur se dit "amoureux" de sa petite amie mais en même temps  il est en quête d’amours et expériences homosexuelles.

Les corps dénudés d’amants (Jacques et ses ex ; Arthur et ses "conquêtes") sont filmés avec pudeur et un certain esthétisme.- la caméra de C Honoré est comme une caresse alors que triomphe la rage d’aimer

Le film est poignant sans verser dans le pathos ; cruelle, la maladie (la mort d’un amant, l’hospitalisation de Jacques) participe elle aussi de l’ultime urgence d’être Là, Vivant. Le montage fait la part belle aux ellipses, à la simultanéité réel/fantasme (cf la scène où Jacques et Arthur communiquent à distance et ...pourtant ils sont là à l’écran, allongés, lovés dans l’étreinte amoureuse ; cf aussi la scène où Jacques prend son bain : il voit, il sent le pied de son ami disparu  effleurer amoureusement  sa nuque)

A certains détails (affiches, titres de romans, extraits de film, musique) on devine l’hommage de Christophe Honoré à ses devanciers ; sertis dans l’écrin de son panthéon, ils re-vivent dans cette couleur bleue si chère à J Demy…..alors que résonne la voix d’Anne Sylvestre  j’aime les gens qui doutent….

Ceux qui veulent bien n'être

Qu'une simple fenêtre

 Pour les yeux des enfants 

 

A voir absolument

 

Colette Lallement-Duchoze

Plaire aimer et courir vite
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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 05:02
Courtivore la finale

Vendredi 8 juin à l'Omnia 20h 

tarif unique 5 euros

 6 films ont été choisis par les votes du public lors des 3 actes qui ont eu lieu les 15,23 et 30 mai au Cinéma Ariel. Ils sont à retrouver dans la finale où un nouveau vote déterminera le prix du public 2018. On connaîtra alors le successeur de "Soury" réalisé par Christophe Switzer et lauréat en 2017.

Le jury jeune/étudiant annoncera également son vainqueur.

Plusieurs réalisateurs et comédiens seront présents pour assister à la projection et aux remises de prix.

 

Courtivore la finale

Programme 

 

Les bigorneaux, de Alice Vial, France, Fiction - 22 min 

Calamity de Maxime Feyers & Severine de Streyker Belgique fiction 20 min 

The Barber Shop de Gustavo Almenara & Emilien Cancet France documentaire 18 min

Kapitalistis  de Pablo Muniz Gomez  France & Belgique fiction 14 min

Panthéon Discount de StephanCastang France fiction 14 min

5 ans après la guerre de Samuel Albaric Martin Wiklund & Ulysse Lefort France animation/ documentaire 16 min 

 
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5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 08:59

de Julian Rosefeldt    Allemagne 

avec Cate Blanchett, Ralf Tempel, Andrew Upton 

Manifesto rassemble aussi bien les manifestes futuriste, dadaïste et situationniste que les pensées d’artistes, d’architectes, de danseurs et de cinéastes tels que Sol LeWitt, Yvonne Rainer ou Jim Jarmusch. A travers 13 personnages dont une enseignante d’école primaire, une présentatrice de journal télévisé, une ouvrière, un clochard… Cate Blanchett scande ces manifestes composites pour mettre à l’épreuve le sens de ces textes historiques dans notre monde contemporain.

Manifesto

Des lettres capitales énormes, blanches sur fond noir, défilent avec une  étonnante  rapidité : on peut lire les noms de Lars von Trier, Claes Oldenburg, Tristan Tzara, Marx, J Cage, Picabia ... C'est le prologue

Et voici qu’apparaît Cate Blanchett. À chaque manifeste, elle prêtera sa voix avec un accent particulier se travestissant en présentatrice de TV, maîtresse d’école, veuve, femme bourgeoise, clochard, chorégraphe, ouvrière, marionnettiste. Tout cela afin de confronter l’art à notre monde contemporain : la crise économique et le clochard, le catholicisme bien pensant et la femme bourgeoise par exemple. Déclamation dans des situations du quotidien (cimetière, plateau télé, repas,..) En  combinaison anti-radiations la scientifique pénètre dans une pièce où un monolithe n’est pas sans rappeler 2001 odyssée de l’espace de Stanley Kubrick…

Les décors travaillés voire léchés (à l’instar de certaines installations) renvoient à des univers plastiques (ainsi de cette table de salle à manger vue en plongée comme dans un film de Jarmusch)  à des vidéos ou photos

Les extraits de manifestes -dont le dadaïsme de Tzara, le surréalisme de Breton, le futurisme de Marinetti, le courant fluxus avec Vostell, le Dogme 95 des Danois Lars von Trier et Vinterberg etc - délibérément ne respectent pas l’ordre chronologique sans toutefois aller à l’encontre du précepte "faire table rase de ce qui a précédé", car tous insistent sur la dialectique construction/destruction et dans leur "mixage" ils semblent énoncer une vérité à la fois ’évidente et paradoxale :  toute révolution artistique "reproduit"  plus ou moins, tout en la condamnant, la révolution qui l’a précédée;  le nothing is original du prologue (en lettres capitales) avait alerté le spectateur !!!!

Rappelons que cette accumulation/installation  Julian Rosefeldt l’avait initialement réalisée in situ. C’était une exposition, avec la diffusion simultanée de différents films sur 13 écrans. En faisant un long métrage, c’est-à-dire en passant du simultané au montage parallèle, manifesto peut être perçu par certains comme un exercice conceptuel non pas dénué d’intérêt mais vite déconcertant malgré son humour -dû souvent au décalage entre les propos déclamés par une Cate Blanchett au top de sa forme et l’image -Ou un exercice rébarbatif pour d’autres; d’autant que les différents courants ne sont pas mis en perspective et qu’ils ne sont pas contextualisés... mais ce n’était nullement le propos…

 

Retenons  le double "message" de cette accumulation

importance de l’art -le plus iconoclaste fût-il- dans notre monde désormais soumis aux diktats de l’argent et des médias

inanité de tout manifeste « j’écris un manifeste car je n’ai rien à dire » (Tristan Tzara )

 

Un film que personnellement  je recommanderais à tous les cinéphiles, (le  visuel est  époustouflant)  et à tous les amoureux de l’ART !! (l'audace et sa force sinon persuasive du moins suggestive)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

 

Manifesto
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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 17:19

D'Ilan Klipper 

Avec Laurent Poitrenaux, Camille Chamoux, Marilyne Canto

 

Bruno a publié un fougueux premier roman en 1996. La presse titrait : « Il y a un avant et un après Le ciel étoilé au-dessus de ma tête ». Vingt ans plus tard, Bruno a 50 ans. Il est célibataire, il n’a pas d’enfants, et vit en colocation avec une jeune Femen. Il se lève à 14h et passe la plupart de ses journées en caleçon à la recherche de l’inspiration. Pour lui tout va bien, mais ses proches s’inquiètent...

Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête

Un fatras de livres, de cartons, d’affiches, des couleurs délavées ou plus criardes -comme dans un tableau nabi- un perroquet qui joue le rôle de gueuloir flaubertien, des bols crasseux, c’est l’antre de Bruno quinquagénaire en panne d’inspiration. En slip il va de ci delà dans cet appartement qu’il partage avec une colocataire de trente ans sa cadette. Il maugrée se ravise vocalise correspond via facebook en proposant de vulgaires parties de « cul ».

Une séquestration assumée -ou quand l’appartement habitacle des fantasmes devient la métaphore d’un esprit "malade". L’acteur Laurent Poitrenaux incarne à merveille ce personnage déjanté ... persuadé que l'enfermement si propice à la réflexion est la condition sine qua non au jaillissement créatif 

Mais quand les "autres" (parents ami et ex)  soucieux de sa santé mentale, investissent les lieux comme sur une scène de théâtre, c’est en fait pour une HDT : sagement -et provisoirement assis- obéissant aux directives de la psy, ils vont égrener la liste des griefs (dont "courir tout nu dans la cage d’escalier"). De ces personnages dits secondaires Ilan Klipper sait exploiter le talent de comédiens (gestuelle et savoureuses réparties)

 

Le réalisateur,  à la caméra très mobile, nous entraîne -agréablement contraints et forcés- dans ce huis clos et il nous déroute sciemment en passant sans transition du réel au fantasme, du vécu au flash back ; un gros plan sur les visages de  Sophie Marceau et Gérard Depardieu dans Police de Pialat  et voici incarné le fameux syndrome de Peter Pan. Bruno ne serait-il pas un puer aeternus bien plus qu’un "fou" à séquestrer en milieu psychiatrique ?

Et la phrase de Kant  "deux choses remplissent le cœur de crainte et d’admiration, le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi"  cautionne en l’illustrant cette comédie dont la légèreté n’est qu’apparente

 

Un film à ne pas manquer

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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