26 décembre 2019 4 26 /12 /décembre /2019 08:19

de Hirokazu Kore-eda (France Japon)

avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Ludivine Sagnier,  Roger van Hoole

Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste à New York. La publication des mémoires de cette grande actrice incite Lumir et sa famille à revenir dans la maison de son enfance. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard médusé des hommes. Fabienne est en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent obligeant mère et fille à se retrouver...

La  Vérité

Un cinéaste japonais auréolé de la Palme d’Or en 2018, deux actrices françaises, stars du 7ème art Catherine Deneuve et Juliette Binoche réunies pour la première fois à l’écran, un casting international (le Belge Roger van Hool et l’Américain Ethan Hawke) une cuisine italienne, la cinégénie de Paris en automne, des jeux de miroir (mises en abyme et effets spéculaires) et cette thématique si chère à Kore-eda. (la famille et ses tourments)....Voilà de quoi séduire ! mais le film n’a pas été retenu au festival de Cannes et n’a pas été récompensé à la Mostra de Venise.

Et pour cause !!!

De quoi Kore-eda est-il le nom ? De quoi est-il devenu le non ??

Quid de la délicatesse de ses films mêlée à l’élégance de la forme ?

Incidences de la « délocalisation » ??

 

Certes le plan d’ouverture -repris en écho vers la fin – semble encadrer par sa référence aux estampes japonaises ce que sera la comédie douce-amère française qui va se dérouler sous nos yeux (à l’écran de la salle répond le théâtre miniature confectionné par le père de Lumir et que répare son mari meilleur amant qu’acteur ; lui le loser et sa fille seront pourtant les maillons indispensables dans le démêlement des scènes jusqu’à un semblant de  "réconciliation"  )

Une thématique pour le moins éculée -quand les chemins de le création croisent ceux de la vie- : authenticité et facticité, le vrai et le mensonge, le film et le film en train de se faire, la mémoire subjective parcellaire et la prégnance des souvenirs, le moi écrivant et le moi qui a vécu, le mentir-vrai... Qu’importe ! Elle peut être jubilatoire à condition que son traitement soit à la hauteur des prétentions affichées (on pense à Sils Maria d’Olivier Assayas)

Une sur-exploitation  des effets spéculaires que multiplient les miroirs (salle de bains ou glaces); et même dans cette scène très brève où vont se télescoper -par-delà ou par l'entremise du jeu-  les  émotions: celles du personnage interprété par Fabienne, Fabienne elle-même, et Catherine Deneuve et un plan furtif sur le visage de Lumir/Juliette Binoche qui, admirative,  regarde en retrait sa mère...et se souvient...

La symbolique (assez lourde) de la prison (la maison château où vit Fabienne, star vieillissante, se situe tout près de la Maison de la Santé ; un constat mentionné dès le début puis repris deux fois, au cas où le spectateur ne mettrait pas en parallèle deux formes d’emprisonnement ….)

Celle non moins convaincante de la tortue (magie de la sorcière qui réifie ou animalise)

Même la scène où au sortir d’un restaurant toute la "sainte famille" se met à danser sur un air d’accordéon, n’a pas la grâce des scènes de "temps suspendu"  d’ Après la tempête ou Notre petite sœur

Fabienne prend un plaisir iconoclaste à fustiger par des formules-choc l’incompétence d’acteurs ou cinéastes, le spectateur pourrait mutatis mutandis contester la "déification" de l’actrice Catherine Deneuve....

 

Un film pour le moins décevant ! (par rapport à de légitimes attentes)

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 08:11

 De Robert Eggers (USA)

Avec Robert Pattinson, Willem Dafoe, V Karaman 

 

 prix Fipresci à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes

prix du jury au Festival de Deauville, 

L'histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare sur une île mystérieuse et reculée de Nouvelle-Angleterre dans les années 1890.

 

The Lighthouse

 Rien de bon ne peut arriver quand deux hommes sont isolés dans un phallus géant.

 

Puissant organique, ce film en noir et blanc -au format carré- est un véritable joyau cinématographique tant l’adéquation est parfaite entre le fond et la forme

 

Sur une image au blanc délavé (telle une eau-forte) clignote au loin une lumière et se dessinent les contours d’une île ; c’est alors que la bande son tonitruante et stridente (signée Mark Korven) épouse le mouvement de l’étrave qui fend puissamment les flots ; deux personnages (plan américain et fixe) deux silhouettes surgissent d’un film ….expressionniste : c’est le début de Lighthouse. Une corne de brume nous accueille ! Dès ces premiers plans alors que le bateau n’a pas encore accosté sur l’île, le réalisateur a su créer une atmosphère qui emprisonnera le spectateur. Nous sommes embarqués ( sur le Styx ?) 

 

Nous allons partager la cohabitation (forcée) des deux gardiens de phare et leur relation à la fois hiérarchique (l'un est dominé l'autre dominant) et dyadique (l'un "est" l'autre). Une relation aux formes surannées : le plus âgé Thomas Wake (admirable Willem Dafoe) ressemble étrangement à Achab quand il n'endosse pas les habits de la mythologie grecque (Zeus, Triton); le second Ephraïm Winslow (formidable Robert Pattinson) d'abord soumis, accomplit les tâches subalternes, victime de quolibets et d'humiliations, avant de se révolter  et de tuer "métaphoriquement" (?) l'autre (son double?).  Il "répond" favorablement à l'appel de la Sirène... et une courte scène (fantasmée) le montrera en Prométhée (éviscéré par la mouette...)

 

Le souffle du vent en rafales, la mer démontée qui envahit l’écran, la bande son puissante et souvent dissonante, la corne de brume, sont comme le prolongement ou la métaphore des sentiments éprouvés ; et les chemins empruntés pour l’accomplissement des tâches, le puits, les excréments, la présence d’une mouette borgne, le pan de mur qui irradie de blanc, les escaliers intérieurs, le puits de lumière inaccessible (pour le subordonné…) se muent en une géographie intérieure d’autant que l’on va basculer dans la folie, et que les barrières entre réel et imaginé, entre vécu et fantasmé, se délitent, s’abolissent

 

Le réalisme le plus cru (uriner, vomir, se masturber, renifler, péter) côtoie ou épouse le poétique (dont témoignent les phrases récitées en leitmotive). Les archétypes masculins (le phare phallus, les serrures de porte en forme de vagin) sont volontairement mis à mal et les questionnements resteront en suspens, Dieu serait-il un phare et la mort une île ? alors que la tempête représente bien la folie dans ce film de possession et de dépossession, d’explorations et d’interprétations, d’appropriations des pensées, gestes et comportements de l'autre...à coup de légendes maritimes et de cauchemars, où l’amour se mue en haine farouche, où le désir sexuel ne peut se concrétiser que dans et par le fantasme.

 

Un film halluciné et hallucinant servi par deux acteurs excellents

Un film iconoclaste à ne pas rater !!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 12:17

Alors que Lola, jeune fille transgenre de 18 ans, apprend qu’elle va enfin pouvoir se faire opérer , sa mère, qui devait la soutenir financièrement, décède. Afin de respecter ses dernières volontés, Lola et son père, qui ne se sont pas vus depuis deux ans et que tout oppose, sont obligés de se rendre jusqu’à la côte belge. En chemin, ils réaliseront que l’issue du voyage n’est peut-être pas celle à laquelle ils s’attendaient…

Lola vers la mer
Si le réalisateur a voulu montrer à travers cette fiction qu’être transgenre représente avant tout une grande souffrance et que le regard que la société porte sur eux est encore très arriéré, on peut dire qu’il a réussi.
Pas d’excès ni de manichéisme, on suit un jeune adolescent de 17 ans, rejeté par son père ni bon ni méchant (incarné par un Benoit Magimel excellent). Lionel/Lola est mis à la rue, réfugié(e) dans un foyer pour cause de préjugé imbécile. Sa mère le voit en cachette mais rarement. Elle meurt, et c’est un road movie accompagné de bonne musique dans les Flandres, qui s’ensuit. La photo est à hauteur du climat entre les protagonistes.
 
L’incompréhension de la transformation sexuelle d’un jeune garçon en fille domine dans cette région du nord comme partout ailleurs, et seuls des marginaux apportent du réconfort.
L’acteur ou actrice Mya Bollaers qui interprète le jeune transgenre est remarquable de justesse, capable de nous faire vivre de l’intérieur cet irrépressible envie ou besoin de changer de sexe, la grande solitude, la douleur des humiliations, et le confusion des sentiments filiaux. Le film ne tombe dans aucun excès, ni voyeur ni mièvre.
 
Dans quelques années on reverra ces films comme on voit aujourd’hui des films sur le siècle dernier, effarés de constater à quel point les préjugés d’une époque sont dus à l’ignorance avant tout, et à cet envahissant conformisme en chacun de nous.
 
Pour les hommes encore peu tolérants sur le sujet, (car les femmes le sont à un degré moindre en général) un film à voir pour aider à comprendre et accepter.
 
Serge Diaz
 

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 08:26

de Terrence Malick (USA  Allemagne)

 

avec August Diehl (Franz) Valérie Pachner (Fani sa femme) Mari Simon (Résie) Tobias Moretti (père Ferdinand Fürthauer) Bruno Ganz (juge Lueben) Karl Markovics (le maire) Franz Rogowski (Waldlan) Matthias Schoenarts (capitaine Herder)

 

 

Franz  Jäggerstätter, un paysan autrichien,  refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme Fani et ses enfants  Frantz reste un homme libre

Une vie cachée

Terrence Malick s’est inspiré de faits réels et il a lu les écrits de Frantz Jäggerstätter (ses lettres envoyées de prison destinées à son épouse Fani) Ce paysan autrichien qui au nom de son amour pour Dieu a refusé de servir les nazis, sera béatifié par le pape Benoît XVI en 2007 en la cathédrale de Linz.

C’est l’histoire d'un calvaire que le réalisateur met en scène dans "Une vie cachée", un film où les passages écran noir vont scander les étapes d’un "chemin de croix" magnifié par les paysages et les musiques de Bach Haendel, Arvo Pärt (entre autres) La phrase citée dans le générique de fin (empruntée à la romancière George Eliot) explicitera le sens de l'expression  "vie cachée"

 

Terrence Malick jouit d’une vénération admirative….qu’on est en droit de ne pas partager!

 

Nous sommes à Radegund, un village autrichien, au-dessus des nuages dit une voix off. D’emblée le réalisateur intègre une symbolique qu’il ne cessera de décliner avec plus ou moins d’emphase tout au long du film

Le personnage principal est tiraillé entre la terre (sa patrie) et le ciel (sa foi). Dynamique de la dualité que l’on retrouve -sous d’autres formes- dans l’opposition forcément grossière entre l’allemand (une langue vociférée par des gueules de monstres et qui ne sera pas traduite) et l’anglais (réservé à tous ceux qui n’incarneraient pas le Mal Absolu, réservé à la prière, aux conversations philosophiques, aux voix intérieures) Dualité entre une nature dont les montagnes imposantes semblent frôler la voûte du ciel bleu  et l’horizon bouché des villes et plus encore celui des prisons. Dualité Vie et Mort

Le film est traversé de signaux comme autant de symboles très (trop) appuyés -ces mains tendues vers le ciel telle une cathédrale, celle sculptée par Rodin ?; le rêve/cauchemar de Franz -un train filant à toute allure vers un ailleurs insoupçonné mais terrifiant et son inévitable concrétisation ; la femme, une mère Courage qui plie sous le labeur ; seule désormais avec Résie -son mari est incarcéré à Berlin- à faire corps avec cette glaise à la glèbe arrachée. Les cieux annonciateurs de malheurs quand ils sont zébrés de lambeaux noirs... et j'en passe...

 

Et que dire de ces mouvements de caméra (dont le réalisateur use et abuse) de ces grands angles, qui déforment les personnages -leurs visages ou les proportions de leurs corps?. De ces larges panoramiques sur les paysages -mais avec ces faisceaux lumineux comme incrustés et qui renvoient à toutes les bondieuseries sulpiciennes-, de ces longs et lents travellings sur les champs de blé qui frissonnent ? 

Panthéisme au sens étymologique ? Cieux terre animaux -ici comme par hasard très gros plan sur un âne et un boeuf- et humains unis en une vaste symphonie cosmique?

Une thématique éculée mais toujours d'actualité: collaborer ou non? signer un papier décharge et sauver sa peau ou mourir au nom d'un idéal soutenu par une foi inébranlable? Mais une thématique traitée avec  grandiloquence et emphase;  quand bien même les affres et les doutes affleurent sur le visage de Franz et habitent ses silences.

 

Le soleil se lève quand même sur le Mal

 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 08:52

de Karim AÏnouz (Brésil)

avec Carol Duarte, Julia Stockler, Gregorio Duvivier, Fernanda Montenegro (Euridice âgée) 

 

Prix Un Certain Regard Cannes 2019

Rio de Janeiro, 1950. Euridice 18 ans et Guida 20 ans, sont deux sœurs inséparables. Elles vivent chez leurs parents (père boulanger, mère au foyer) et rêvent, l'une d'une carrière de pianiste, l'autre du grand amour. A cause de leur père, les deux sœurs vont devoir construire leurs vies l'une sans l'autre. Séparées, elle prendront en main leur destin, sans jamais renoncer à se retrouver...

La vie invisible d'Euridice Gusmào

Un mélo tropical sublime ! Titre racoleur et dissuasif tout à la fois... ? Oui si l’on fait du mélo un "sous-genre" ....Mais....

.

Adapté du roman de Martha Bathala, le film de Karim Aïnouz évoque -en montage parallèle- le parcours de deux sœurs aimantes et rebelles, sur plusieurs décennies. Voici  deux destins qui, à cause de l'intransigeance et des mensonges d'un père macho phallocrate, vont se frôler sans se rencontrer. A travers leur destinée,  le réalisateur dénonce une société patriarcale, son immobilisme et son hypocrisie et rend un bel hommage à toutes ces femmes "invisibles"  qui ont œuvré pour leur émancipation. Un film en résonance avec la politique extrême droitière de Bolsonaro qui fait voler en éclats certaines conquêtes sociales durement acquises ( sa politique  ne renvoie-t-elle pas aux années 50, celles du début du film?...)

 

Le montage parallèle, la voix off de Guida (persuadée que sa sœur Euridice est à Vienne) les lettres qu’elle lui envoie (comme autant d’appels déchirant la nuit, ou reflétant ses propres fantasmes), assurent une certaine fluidité au passage des années, alors que des ellipses temporelles ou factuelles permettent au réalisateur d’aller à l’essentiel. Une séquence mériterait un commentaire particulier tant la succession des plans est astucieuse et les jeux de miroirs éclairants : celle où les deux sœurs ont failli se rencontrer dans un restaurant…si loin, si proche…

Couleurs chaudes, intérieurs kitsch, jeux de lumière diffractée, sensation de moiteur, grain de la pellicule, le travail de la photographe Hélène Louvart est impressionnant. Il va de pair avec une maîtrise du cadrage -que l'espace soit ouvert sur le large, ou clos dans l'enfermement labyrinthique des venelles et dans les cloisonnements réels ou métaphoriques-

Si les scènes de sexe sont très crues c’est qu’elles illustrent une violence, celle du mâle dominateur ; la crudité n’est pas complaisance (acte sexuel et douleur torturante éprouvée par la femme ; phallocratie sens littéral ; acte sexuel et impossibilité pour la femme de disposer de son propre corps; acte sexuel et poids des traditions)

 

Une fresque ? Oui celle des violences et renoncements (tristes tropiques...) Mais traversée par une indéfectible solidarité (celle de la sororité hors liens du sang,  que vivra au quotidien Guida alors qu'elle est fille-mère subissant de plein fouet les ostracismes liés à ce "statut" ) et surtout par les figures emblématiques de la Révolte qu'incarnent Euridice et Guida (admirablement interprétées par Carol Duarte et Julia Stockler)

 

Un film à ne pas rater.

 

Colette Lallement- Duchoze

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 10:43

d'Andreas Horvath (Autriche) 

avec Patrycja Planik

 

Présenté au festival de Cannes (Quinzaine des Réalisateurs)

Lillian, échouée à New-York, décide de rentrer à pied dans sa Russie natale. Seule et déterminée, elle entame un long voyage à travers l’Amérique profonde pour tenter d’atteindre l’Alaska et traverser le détroit de Béring…

Lillian

Le réalisateur Andreas Horvath -dont c’est le premier long métrage- était présent à l’Omnia le 5 décembre. Il a expliqué la genèse de son film (l’histoire vraie, celle de Lillian Alling disparue faisant la route à pied de l’Amérique à la Russie en 1927, non seulement l’a inspiré mais fasciné et ce, depuis 15 ans) .De même il a commenté deux scènes- pour le moins surprenantes!! :celle de l’ouverture, -l’industrie porno comme illustration suprême du capitalisme, de l’ultra libéralisme - (Lillian se présente pour un rôle; refusée à cause de problèmes de langue et de passeport périmé; cet échec la conduit à retourner à pied dans son pays d’origine, la Russie). Séquence finale -où l’on assiste au partage en parts égales, sans monnaie d’échange, d’une baleine capturée- comme illustration d’un système communautaire. Ces deux scènes - politiquement très  connotées -  encadrent un road movie où la solitude et le mutisme de la marcheuse (admirable Patrycja Planik) s’inscrivent dans la magnificence ou la rudesse des paysages, leur évidence solaire ou leur beauté crépusculaire ; leur prégnance somptueuse ou redoutable. À un moment de ce long périple le craquèlement des lèvres gercées de la jeune femme est en symbiose avec une nature minérale ; de même des blocs de rocher dressés telles des stèles semblent annoncer l’imminence de la mort

Une figure de la marginalité où  le trivial peut rencontrer le grandiose; où la quête de la survie (se nourrir, se vêtir, se laver) peut se parer de la beauté d'un conte  

 

Rencontre avec des humains ? C’est la séquence poursuite dans un vaste champ de maïs, une scène à la fois drôle et terrifiante. C’est la présence de Sioux Lakotas rassemblés pour protester contre la construction d’un pipeline, c’est le rôle d’un shérif bienveillant, c’est le spectacle d’une course de stock cars, tant prisée par les habitants du Midwest.

Là où l’aspect documentaire semble s’imposer, c’est toujours la thématique de l’effacement et de la disparition qui est privilégiée ; ainsi certains panneaux que découvre Lillian et que le spectateur lit en même temps qu’elle, insistent sur les disparitions de jeunes femmes ...ainsi dans une maison abandonnée  une photo une carte postale isolées par l'oeil de la caméra,  disent non seulement la dévastation, la renonciation (imposée?),  mais sont aussi  le syllabaire  d'un reliquaire. En écho, la poupée -compagne, viatique de Lillian- échouée sur la grève !

 

Lillian ou la figure universelle de l’étranger

 

Lillian est allongée ; un gros plan sur son visage s’en vient capter la vie ...Mais une vie qui s’en est allée

Lillian à jamais enfouie sous une pellicule diaphane

 

Un film à l’audace inégalée

Un film à ne pas rater 

 

Colette Lallement-Duchoze

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8 décembre 2019 7 08 /12 /décembre /2019 11:10

d'Elia Suleiman Palestine

avec Elia Suleiman, Gael Garcia Bernal, Tarik Kopty, 

 

Mention spéciale du  jury festival de Cannes

ES fuit la Palestine à la recherche d'une nouvelle terre d'accueil, avant de réaliser que son pays d'origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d'une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l'absurde. Aussi loin qu'il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie.

It must be Heaven

Absence de dialogues, mais un silence bruissant de non-dits , un personnage faussement candide (qui rappelle le Persan de Montesquieu), une succession de "saynètes" -une cinquantaine-  souvent chorégraphiées comme autant de micro-observations -pas trop éloignées des microfictions au sens littéraire -, Elia Suleiman entraîne le spectateur dans son parcours de cinéaste nomade de Nazareth à Paris et jusque  New York avant de revenir à Nazareth. En fuyant sa terre natale, il va à la rencontre d’autres pays réputés plus paradisiaques et plus  "pacifiques"  mais qui hélas vont bien vite se révéler ghettoïsés  "palestinisés" (?) Mon film tente de présenter le monde comme un microcosme de la Palestine affirme-t-il. C’est qu’on assiste à "une mondialisation de la sécurité", que partout sévissent les contrôles : Les checkpoints se retrouvent dans tous les aéroports et centres commerciaux de tous les pays. Dès lors quand un producteur lui refuse un projet de film au prétexte qu’il n’est pas assez   "palestinien" (il pourrait se passer n’importe où ) éclate au grand jour la méprise sur les intentions du réalisateur...

 

Dun balcon surgit -telle une marionnette des spectacles de Guignol- un chapeau, puis un visage au regard à la fois narquois et étonné, c’est ES;  il regarde le voisin israélien qui, dans son propre jardin, cueille des citrons mais .. qui ne les vole pas….à la fin le voisin arrose les anciens et nouveaux citronniers comme si le citronnier ne pouvait grandir survivre que sur son PROPRE terrain…MAIS le voisin l’accapare

Paris. ES est attablé seul à une terrasse : son regard se promène de droite à gauche, de haut en bas, de gauche à droite, de bas en haut : c’est que les passantes filmées au ralenti ressemblent étrangement à des mannequins - en écho tourne en boucle sur un écran télévisé un défilé de mode que le même ES peut apercevoir, en profondeur de champ depuis son appartement parisien, dans un studio situé en face.

Paris une capitale déserte ? C’est le 14 juillet et voici que des chars envahissent  les rues, menaçants.... Des policiers traquent des délinquants ? : ES les voit de sa fenêtre en plongée, interloqué par  cette course en mono-roue électrique chorégraphiée;  mais la critique sous-jacente n’en reste pas moins cinglante tout comme celle de ces policiers Outre Atlantique  pourchassant un ange qui réclame  Free Palestine.  On peut sourire de certaines outrances -voyez tous ces clients portant une arme automatique dans une grande surface, à la veille d’Halloween – mais non de leur  vérité implicite !

 

Le réalisateur interprétant son propre rôle a choisi le silence - nous entendrons sa voix au moment où il décline son identité à un chauffeur de taxi à New York ; lequel, ébahi, freine avec brusquerie, "ah vous êtes Palestinien ?, je n’ai jamais vu de Palestinien ! Je vous offre la course…"

 

À la fin d’un voyage désenchanté, le retour en Palestine est marqué par l'exultation -exaltation de l'espoir?- : dans une boîte de nuit, ES contemple presque émerveillé, tous ces  jeunes  qui offrent à la musique leurs corps libres, libérés même provisoirement de tous les jougs,  ivres de l'instant partagé.  Et si s'accomplissait la prédiction du  cartomancien consulté à New York? Ou du moins en seraient-ce les prémices? 

 

Un film qui, pour évoquer le chaos contemporain,  fait la part belle à la poésie,  à l'ironie, à l'étrangeté.

Un film que je vous recommande

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 07:07

de Dominik Moll (France)

avec Denis Ménochet, Laure Calamy, Damien Bonnard, Valérie Bruni Tedeschi 

Une femme disparaît. Le lendemain d’une tempête de neige, sa voiture est retrouvée sur une route qui monte vers le plateau où subsistent quelques fermes isolées. Alors que les gendarmes n'ont aucune piste, cinq personnes se savent liées à cette disparition. Chacune a son secret, mais personne ne se doute que cette histoire a commencé loin de cette montagne balayée par les vents d’hiver, sur un autre continent où le soleil brûle, et où la pauvreté n’empêche pas le désir de dicter sa loi.

Seules les Bêtes

Le film s’ouvre sur une scène de rue à Abidjan ; la caméra suit Armand à vélo portant sur le dos un bouc (une chèvre?) . Et quand le jeune pénètre dans l’appartement de …, nous quittons l’Afrique ses couleurs ocreuses pour le Causse Méjean blanc de neige ; nous y suivons Alice, Joseph, Michel, Marion (et Evelyne…. la disparue) et -circularité du récit oblige- ce sera de nouveau Abidjan. Deux continents aussi éloignés dans leurs mœurs leurs croyances et pourtant...effet papillon ? (comme dans Babel?) reliés -pour la fiction- par une quête commune. Pour le Causse, la mise en scène privilégie  les grands espaces irradiants de blanc mais aussi ces intérieurs de fermes isolées à la lumière nocturne vacillante (en harmonie avec les états d’âme des protagonistes, Michel et Joseph surtout) ? Pour la capitale ivoirienne c’est le monde tumultueux de tous les trafics...

 

Chaque chapitre tout en dévoilant un aspect de l’intrigue...(du moins en mettant en scène un personnage qui a partie liée avec la disparue) en opacifie d’autres encore plus troublants. Comme si la "convention" liée à la quête/ enquête et dont le spectateur est devenu partie prenante, était subvertie par un labyrinthe de "fausses pistes" Avec toutefois une thématique récurrente : la recherche effrénée de l’amour qui comblerait le vide abyssal d’une insupportable solitude car le point commun de tous les personnages est de se sentir profondément seuls même s’ils semblent très entourés (propos du réalisateur)

 

Ainsi le film avance par enchevêtrements et segments : les séquences  de chapitre en chapitre vont se superposer en se complétant ; à partir d’un événement inaugural, voici une multiplicité de points de vue (parfois c’est la reprise d’une même scène avec un angle et un point de vue différents censés expliciter des questionnements que le réalisateur laissait en suspens mais qui peuvent tout aussi bien les démentir). Et ça et là distillées avec parcimonie tout en étant prégnantes les marques d’une sordide étrangeté.

Et les bêtes? Bouc ovins chiens oiseaux sont les  témoins muets (un aboiement forcément perturbateur entraîne la "mort") tout en étant  les seuls détenteurs  de la Vérité.

Et ce n'est pas pur hasard si dès le prologue un animal (destiné au sacrifice??) fait corps avec un personnage 

 

On sait que Dominik Moll excelle dans la montée de la tension (rappelez-vous Harry un ami qui vous veut du bien, ou encore Lemming) et dans le registre de l’étrange (cf ici cette caverne de foin, antre/refuge des fantasmes de Joseph)

Et pourtant ce film-puzzle, ce labyrinthe de passions, cette ronde de personnages, pêche par certains excès : l’enchevêtrement perd assez vite de son efficacité et les échanges par écrans interposés (dernière partie) sont d’une longueur démesurée (même si l’opposition arnaqueur/gogo est pathétique)

Est-ce le passage du thriller à l’auscultation d’âmes en peine, solitaires ? On sait pourtant que la recherche du cadavre et partant de l’assassin, est souvent secondaire, dans les bons thrillers...

 

A un moment Joseph (Damien Bonnard vu récemment dans Les Misérables) contemple un gouffre ; est-il sans fond ?

Le spectateur lui se laisse prendre au piège ;  très intrigué au début, il risque de se ….lasser !

 

Cela étant tous les acteurs jouent leur partition avec un certain brio -et surtout Denis Ménochet si convaincant déjà  dans  "jusqu'à la garde" ou  "grâce à Dieu" 

 

Colette Lallement-Duchoze

 

 

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 08:29

de Robert Guédiguian

avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan,  Anaïs Demoustier Robinson Stévenin, Lola Naymark, Loïc Leprince -Ringuet

 

 

Ariane Ascaride a reçu le prix Volpi d'interprétation à la Mostra de Venise, prix qu'elle a dédié "aux gens qui dorment pour l'éternité au fond de la Méditerranée" 

Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Son ex femme Sylvie l’a prévenu qu’il était grand-père : Mathilda leur fille a donné naissance à une petite Gloria. En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout. Quand un coup du sort fait voler en éclat ce fragile équilibre, lui  qui n'a plus rien à perdre, va tout tenter pour les aider.

 

Gloria Mundi

Je suis premier de cordée, comme l’a dit notre président…(Bruno lors de l’inauguration de son second magasin)

Nous si on ne fait pas d’enfants c’est qu’on veut réussir (Aurore sa femme)

à sa place je ferais comme elle (Mathilda à propos de sa patronne)

On est des moins que rien on n’a même pas les moyens de se payer une nourrice (Mathilda à son mari Nicolas)

Ces phrases témoignent de  l’imprégnation du discours dominant de l’ultralibéralisme où il faut écraser son prochain pour réussir, pour gagner plus, où certains subissent de plein fouet précarité et ubérisation...Dans le film de Guédiguian cela se passe au coeur d'un microcosme familial ; les deux couples de jeunes incarnent -de façon un peu caricaturale certes- cette lutte entre gens de la même classe. Alors que les aînés (génération précédente) ont déserté leurs idéaux de solidarité (Sylvie, la mère de Mathilda et d'Aurore, et grand-mère de Gloria, refuse de soutenir une grève tant elle a besoin de son salaire pour  "sauver" les siens), ou se sont résignés (cf paroles plus ou moins lénifiantes de Richard son mari) ou gardent intacte leur foi en l’action collective : c’est le cas de Daniel -mais... on pourra toujours alléguer -pour l’opposer- sa longue incarcération qui l’a conduit à s’évader vers le Beau par et grâce aux haïkus, et pourtant ce personnage n’est-il pas le plus lucide et le plus humain de Gloria Mundi ; un film parabole, un film qui lance un cri d’alarme car il décrit “un monde qui va, ou même qui touche déjà, à sa perte »

 

Il s’ouvre sur une longue séquence d’accouchement : c’est la naissance de Gloria ; sic transit gloria  mundi,  séquence que la musique  et la lenteur de gestes ritualisés exhaussent à une dimension quasi mythique. Le plan suivant cadre toute la famille célébrant l’événement au champagne, dans la joie ….Gloria,  promesse d'une aube nouvelle???

Grâce aux montages parallèles nous allons découvrir chacun des protagonistes sur le lieu de travail ; un travail comme stratégie de survie ...

De plus, les déplacements du bébé tout au long du film vont épouser ceux des personnages (appartements, voiture, lieu de travail, et certains quartiers de Marseille) créant ainsi une sorte de cartographie de la ville tout en scandant les différentes étapes d’un drame, d’une tragédie

Voici de hautes tours vitrifiées lumineuses -vues en contre-plongée- qui dominent comme pour les écraser les quartiers lépreux

voici une silhouette sombre qui rentre à l’aube ; ratatinée par le poids du labeur

voici la façade vue en plongée de cette boutique de dépôt-vente cash

voici un quartier en pleine reconstruction où l’espace strié par des lignes horizontales et verticales est saturé de mouvements et de rumeurs

Une ville en mutation mais où demeurent des lambeaux du passé que Daniel après tant d’années d’incarcération a identifiés dans leur être-là de décrépitude

 

Certes la dramatisation est un peu  "outrée" (accumulation de déboires qui accentuent  la précarité), certes le couple Bruno/Aurore de par son cynisme son addiction au fric et à la came force le trait ; certes le personnage de Daniel renoue complaisamment avec la tradition hugolienne et/ou christique ; mais Gloria mundi n’en reste pas moins un drame souvent glaçant et qui au final laisserait aux personnages - filmés dans l’avant-dernier plan, au ralenti et figés-  la possibilité de s’inventer un autre avenir.  N’est-ce pas le sens profond du geste sacrificiel de Daniel ??

 

Un film souvent poignant que je vous recommande vivement !

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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29 novembre 2019 5 29 /11 /novembre /2019 07:07

De Rodd Rathjen (Cambodge Thaïlande)

avec Sarm Heng, Thanawut Kasro, M. Ros

Musique de Lawrence English

 

Primé au festival du film politique de Porto Vecchio

Chakra un Cambodgien de 14 ans , étouffant dans la rizière où il travaille avec sa famille, aspire à un autre horizon : un boulot mieux payé dans une usine en Thaïlande. Mais il ne verra jamais ce singulier eldorado. Piégé par son passeur, il est vendu comme esclave à un capitaine de chalutier.

Freedom

Est-ce la nuit qui se déchire ? Sur une mer  "toujours recommencée"

A-t-on encore le droit de parler d’humaine condition quand des hommes non seulement exploitent leurs congénères mais les traitent comme des animaux en exerçant sur eux leur pouvoir de vie et de mort….en les tétanisant dans leur servitude, leur état de totale dépendance

S’appuyant sur des faits authentiques le réalisateur australien s’attaque -et frontalement- à l’esclavage dans l’industrie de la pêche thaïlandaise. À travers le parcours du jeune Chakra (se sentant exploité dans la rizière familiale au Cambodge il aspire à un travail mieux rémunéré dans une usine en Thaïlande ...mais…il sera vendu comme esclave à un capitaine de chalutier.!) il donne ainsi la parole à ces milliers d’anonymes, victimes du trafic d’êtres humains, originaires de Birmanie et du Cambodge, à tous ceux que l’Histoire feint d’ignorer, à tous ceux qui souffrent en silence et qui traversent l’enfer pour un avenir meilleur (ce que dira explicitement le générique de fin)

 

La longue séquence qui sert d’ouverture illustre par petites touches le "rêve" de liberté du jeune Chakra ; rêve que l’essentiel du film va anéantir avec une progression -savamment dosée- où l’âpreté du récit se marie à une mise en scène dépouillée

Dans le huis clos à ciel ouvert sur le chalutier, le regard se substitue souvent à la parole, les rapports dominant-dominé progressent jusqu’à la mort, et le réalisateur fait alterner les scènes de cale - où  la reptation des esclaves regagnant leur "paillasse" de fortune agglutinés dans un espace exigu rappelle celle  inhérente à leur servitude - et les scènes de pont -avec la répétition des mêmes gestes quelles que soient les conditions météo sous l’oeil tyrannique du  "maître" ce timonier infâme, ou sous la férule de ses sbires qui n’hésitent à jeter à la mer les plus faibles -On racle les eaux pour en tirer menus poissons et crustacés qui finiront en nourriture pour chiens et chats d’Europe et d’Amérique. De même Rodd Rathjen  fait alterner la "vie" sur le chalutier et l’écran large des flots ou des abysses (symboliquement l’alternance devient opposition entre l’enfer vécu à bord une prison flottante et la beauté naturelle des lieux)

La violence de certaines séquences -à la limite du supportable – ne doit aucunement masquer la violence bien réelle d’un commerce abominable méconnu du public occidental habitué aux clichés version "carte postale" sur la Thaïlande

Chakra le plus résistant parviendra à se dominer (et l’on devine dans son regard une rumination vengeresse); à la fin d’un parcours qui l’aura conduit en enfer- il sera encore plus impitoyable que ses bourreaux….Est-ce le prix à payer pour la liberté ? le titre  " freedom" est-il antiphrastique ironique? Devenir un monstre pour survivre aux autres monstres ?  Le réalisateur ne juge pas …

 

Un film coup de poing 

A voir!

 

Colette Lallement-Duchoze

 

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